Aller au contenu
Accueil » Les Trois Trésors

Les Trois Trésors

Zazen 1

Au moment où je commence à écrire ce kusen, début mars, l’invasion de l’Ukraine se poursuit et plus de deux millions de réfugiés ont quitté ce pays dans des circonstances que nul ne devrait voir au 21ème siècle, de plus après le 20ème qui a vu tant de destructions et d’horreurs. Face à toute cette ombre qui s’étale inexorablement, beaucoup de choses paraissent dérisoires.

Ce matin seul, personne sur zoom non plus, je suis au dojo. Alors face à l’absurde, je décide de revêtir le simple kesa noir que m’a remis mon maître Etienne Mokusho Zeisler et fais le voeu que mon zagu recouvre le monde d’une paix si éloignée aujourd’hui et que mon modeste sampai calme les guerres. Le Sangemon chanté, je pense qu’il serait bien que le son de ces trois petits coups de cloche s’entende partout. Calme et paix dans ce dojo des bouddhas vivants. Comment chacun peut-il trouver un refuge? Prendre refuge dans les trois trésors, le Bouddha, le Dharma et la Sangha, une dévotion universelle qui m’habite car rien de ce monde ne peut nous être étranger ni être séparé de nous-mêmes. C’est une expérience vivante, vécue, chacun de nous est à la fois un bouddha, le Dharma et toute la Sangha.

Des fois prendre refuge dans le Bouddha, le Dharma, et la Sangha peut paraître bien symbolique. Les catholiques peuvent prendre refuge dans la vierge Marie, ce qui correspond à un sentiment de protection réelle, comme celui d’une mère aimante. Pour les calvinistes c’est plus dur et est semblable au bouddhisme.

A l’âge adulte on ne peut trouver un refuge réel qu’en soi-même. Trouver un refuge ailleurs est illusoire et ne satisfait pleinement personne d’adulte. Il faut donc trouver un refuge en soi-même. Ceci ne veut pas dire s’échapper du monde humain. Namu kie en japonais ou namo en sanskrit veut dire dévotion entière, abandonner le corps et l’esprit ou se tourner vers le Bouddha pour prendre conseil.

Prendre refuge dans les trois trésors signifie :

  • Le Bouddha est l’univers, car il accepte tous les êtres sensibles tels qu’ils sont. Si nous nous acceptons nous-mêmes, alors nous acceptons tous les êtres sensibles comme non séparés de notre vie, mais comme tout ce qui est contenu dans notre vie. Nous possédons tous la nature de bouddha, l’éveil, et donc nous prenons refuge dans la confiance d’être des êtres éveillés. Si nous le réalisons pleinement, c’est vraiment une grande force qui donne de la vie à nos activités journalières.
  • Le Dharma est la Vérité, quelque chose qui vient de la Vérité ; il veut aussi dire la Loi. C’est une bonne médecine. C’est aussi l’enseignement. Personnellement je vois bien le Dharma comme la Loi, celle de toutes choses, ce que nous devons faire en tant qu’êtres humains. Se lever le matin, pratiquer zazen, abandonner son Moi est une bonne Loi, elle empêche que le monde sombre dans l’égoïsme. Le soleil se lève le matin, la chaleur se répand, c’est la Loi. Si chacun connaissait ce que veut dire ce mot qui recouvre tant de choses, le monde tournerait rond, dukkha laisserait la place à sukkha. Donc nous prenons refuge dans le fait que nous pratiquons la Loi.
  • La Sangha est la communauté de ceux qui suivent la Voie de Bouddha et donc ce sont nos amis. Ils ne sont pas nos amis au sens commun, ni un club, ni une amicale d’inter-ego. La présence de nos amis de la Voie influe notre vie dans un sens large et nous aide. Tous nous suivons l’enseignement du Bouddha et possédons la nature de Bouddha. Bien sûr à la fois nous sommes des êtres humains, mais en même temps nous sommes des bouddhas. Si nous oublions notre nature de Bouddha alors nous devenons juste des êtres humains ordinaires. Nous prenons refuge dans la Sangha car tous ses membres sont unis à nous-mêmes.

Prenant alors triplement refuge dans le Dharma, qui est mon véritable Soi, le Bouddha, l’être éveillé qui est mon véritable Soi et dans la sangha universelle et bienveillante qui est mon véritable Soi, je peux finalement offrir à mon Moi traqué, perdu des fois dans la peur et sans aucun refuge, je peux alors lui offrir un refuge en moi-même, le protéger, en prendre soin comme un parent bienveillant prenant son enfant.

La peur alors disparaît. C’est le sens de prendre refuge en soi-même. La partie animale de moi-même en proie à la peur n’est qu’une partie de moi-même, ce n’est pas la totalité. Il ne s’agit pas de la nier ou de la faire disparaître, elle existe il faut s’en occuper de façon bienveillante, mais ce n’est pas ma totalité. Existe aussi l’être des trois Trésors, le possesseur des trois Trésors, qui peut alors prendre soin de cette partie enfouie et lui offrir un refuge, une dévotion bienveillante, une vérité et une Loi qui lui fait participer à l’universalité de toutes choses. La solitude disparaît et le bonheur peut apparaître. C’est le souhait de tous à condition que tous puissent en ces temps terribles bénéficier des moyens de vie fondamentaux, se nourrir, se vêtir et avoir un toit pour dormir. Prenant refuge dans les trois Trésors nous réitérons également nos voeux de bodhisattva que tous puissent le réaliser aussi.

Zazen 2

Katagiri Roshi dit : « Le Bouddha est l’Univers, le Dharma est l’enseignement de l’Univers et la Sangha est le groupe de gens qui font que l’Univers et son enseignement soit vivants dans leurs vies. »

Alors comment pouvons-nous toucher cet esprit de prendre refuge, de dévotion, dans notre vie quotidienne ? Que cet esprit génère de l’énergie dans nos actions de chaque jour ?

Alors même que nous ne savons pas exactement ce dont il s’agit, nous pouvons toujours faire appel non à nous-mêmes en particulier, mais à l’univers. « La vallée est vide, dit Wanshi, mais son écho résonne. » L’écho de tous les êtres, l’écho de l’harmonie possible et de la paix. Tout cela nous tend la main. Comme ma petite fille en promenade à Genève qui tient la main de son père. Lorsque nous pratiquons sampai, nous prosternons notre corps et notre esprit très bas sur la terre. Nous devenons humbles, notre ego s’évanouit immédiatement en sampai, en gassho, en hishiryo, et rien alors ne nous sépare de la totalité des choses, même si dans l’instant nous n’en avons pas conscience.

Inconsciemment nous comprenons combien la vie humaine est fragile, non pas seulement intellectuellement mais directement avec notre corps. Il est en paix et nous sommes là avec tout notre cœur. C’est justement cela qui est appelé prendre refuge dans le Bouddha, le Dharma et la Sangha. Nous savons aussi que ce n’est pas toujours le cas, tant que nous n’avons pas réalisé en nous-mêmes l’éveil complet nous sommes dans le samsara, le monde de l’ignorance et de l’aveuglement. « Notre obstacle principal, dit Sa Sainteté le Gyalwang Drukpa, consiste dans le fait que nous ne réalisons pas notre légère ignorance dans notre vie de tous les jours. »

Les trois refuges, les trois trésors sont bien la pratique de base pour nous permettre de pénétrer dans le monde de Bouddha. Celui-ci n’est pas le monde ordinaire, où chacun souffre un jour ou l’autre, où il faut payer pour tout, où les phénomènes se succèdent les uns les autres à toute vitesse, ni non plus les six mondes du samsara. Finalement une heure tranquille, l’esprit apaisé, le corps bien posé et noble, sans faire de mal à qui que ce soit. C’est faire directement l’expérience des trois refuges, rien vraiment d’intellectuel. Rien ne nous manque, nous ne cherchons pas quelque chose de plus, nous vivons dans un état normal. Notre foi se développe naturellement et nous pouvons agir avec foi, discernement et sagesse dans notre monde.

Dogen a écrit un chapitre du Shobogenzo Kie-Sanbo sur les trois refuges. Il dit :

« Un corps humain est difficile à obtenir, et le Bouddha-Dharma est rarement rencontré. Si nous passons notre vie entière à paresser comme des disciples d’un démon, ou si nous passons de nombreuses vies comme des êtres héritiers de vues fausses, cela serait lamentable. En prenant rapidement refuge dans les Trois Trésors du Bouddha, Dharma, Sangha, nous devrions non seulement être libérés de plusieurs sortes de souffrances : nous devrions accomplir l’état d’éveil. »

C’est une question de foi. Non pas de croyance en une entité extérieure, Shakyamuni était un homme comme tout le monde, ni en une aura cosmique chère au new age, ni à des miracles que pourraient faire naître en nous des compagnons de la Voie aussi subtils, éveillés, ou experts en moyens habiles soient-ils. Les trois dévotions se réfèrent à ce qui est notre but dans la vie. Si nous faisons nôtres les trois trésors, alors normalement la foi surgira du plus profond de notre vie et nous pourrons vivre en paix. Pratiquement : accepter d’être un bouddha, un être éveillé, suivre l’enseignement universel de vie qui correspond à un être éveillé, et respecter chacun tel qu’il est car il possède également la nature de Bouddha. Cela me paraît être la clé d’une vie bien satisfaisante, de haute éthique, enrobée d’une spiritualité nourrissante et heureuse.

Bien évidemment lorsqu’on a accepté cela, il y a des conséquences dans tous nos comportements et nécessite aussi une pratique régulière car sans efforts au début, sans pratique décidée, sincère et engagée, tout cela ne sera qu’une illusion passagère. Il y a donc aussi un prix à payer dans son emploi du temps. Les trois trésors sont à la base des préceptes, il nous faut les garder consciemment dans notre esprit et faire de notre mieux pour éviter de les briser.

Sankiemon :

namu kie butsu

namu kie ho 
namu kie so 
kie butsu mujō son 
kie ho rijin son 
kie so wagō son 

kie buk-kyō 
kie ho kyo 
kie so kyo 

Zazen 3

Katagiri Roshi dit qu’il y a trois façons de voir les trois trésors, en termes :

  • philosophiques et intellectuels
  • de mérites et de valeurs éthiques
  • de valeurs spirituelles et de bon comportement

Ce sont trois éclairages qui nous permettent d’approcher un peu mieux les trois trésors, dévotions ou refuges.

Dans le premier Bouddha signifie la Vérité elle-même, l’Univers entier lui-même. Le Dharma la vie universelle, dynamique, commune à chacun, à tout, aux êtres sensibles, aux rivières, montagnes, et leur pureté originelle. Le Dharma permet à chacun d’être libre et d’être connectés avec tout. Et la sangha, la paix, l’harmonie qui permet aux êtres de vivre sans confusion. Ainsi en ouvrant nos cœurs nous pouvons être en communication directe avec tout, naturellement, en communion directe entre nous et l’Univers.

En termes de mérites et de valeurs éthiques, le Bouddha signifie la réalisation de la Voie ultime, l’existence, la manifestation totale de la vérité, ou de la réalité, qui contient le monde et tous les êtres sensibles. Le Dharma signifie ce que le Bouddha a réalisé : « J’ai atteint l’éveil avec tous les êtres. » Ainsi tous les êtres également sont des êtres éveillés car le Bouddha l’a réalisé. De la même façon dans le christianisme, si le Christ est le fils de Dieu, alors tous les êtres sont les enfants de Dieu aussi. Nous pouvons donc tous partager la même compassion les uns pour les autres. Et la sangha pratique, étudie ce Bouddha et ce Dharma dans sa vie, qu’ils comprennent tout ou pas totalement, ils continuent à persévérer sincèrement.

Finalement en termes de valeurs spirituelles et de bon comportement, le Bouddha constamment instruit et éclaire tous les êtres, quels qu’ils soient. Oû que vous soyez vous êtes toujours dans le monde du Bouddha, même en enfer il en reste encore un petit quelque chose. Inutile de désespérer. Il est difficile pour les êtres humains de concevoir directement la vérité, alors le Dharma nous la montre : les sons de la rivière sont sa longue langue, les couleurs de la montagne proclament tous l’enseignement de la vérité. La sangha est pénétrée du profond désir de libérer tous les êtres de leur insatisfaction et de leurs souffrances. Chacun de nous est responsable d’actualiser les vœux du bodhisattva.

Nous connaissons donc les bonnes directions et pouvons établir notre vie profondément et aider chacun. C’est ce qui est appelé la foi dans le bouddhisme.

Pour finir je voudrais réitérer que les trois refuges, les trois trésors sont une expérience intime que nous pouvons faire à l’intérieur de nous-mêmes, sans mots, sans phrases, en silence, dans le silence de notre être, à tout moment, une illumination intérieure, discrète et amicale. A partir de là, nous nous lançons sans peur dans le monde et le samsara.

Courage, éveillez-vous !

1 commentaire pour “Les Trois Trésors”

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

code