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Un arbre sans racines

ZAZEN 1

Dans la longue histoire du ch’an et du zen, de Bodhidharma à nos jours beaucoup d’enseignements ont été donnés, différents, certains à tendance mystique, d’autres se rapportant plus à la vie de tous les jours. C’est un peu comme un shorten où les voyageurs de la pratique spirituelle déposent des cailloux, des gros, des petits, de différentes formes et couleurs. Le zen n’a rien d’un monolithe de granit mais ressemble plus à une pyramide construite au cours des époques par de nombreux humains. De loin, elle a l’air d’une seule pièce mais de près, elle très variée.

Les sutras ont été écrits par des hommes vivants qui selon leur époque, leur vie, leur milieu et leur éducation ont exprimé ce qu’ils avaient dans le cœur. Les mots sont restés, portant toujours cet aspect vivant du temps où ils ont été écrits. Aussi ne s’agit-il pas d’un édifice mort mais bien de l’expression vivante d’hommes, de patriarches, tous étant de simples êtres humains. Bouddha lui-même était un simple être humain. Donc chacun a exprimé sa vérité non pas pour en faire les tables de la loi mais pour une action salvifique : aider tous les pratiquants à trouver eux-mêmes leur propre vérité en leur montrant certaines pistes. Nous pouvons donc en profiter mais c’est à nous-mêmes à réaliser la vérité la plus profonde pour nous de notre vie. Nous sommes vivants et donc avec nous le zen, ou le dharma, est vivant, ne le cherchez pas dans des paroles extérieures mais profitez-en si jamais certaines d’entre elles vous réveillent.

Nous sommes venus à la pratique du zen à partir d’une grande partie de notre vie et même au-delà, à partir de notre karma, hérédité, naissance, influences, éducation. A partir de tout cela, les conditions ordinaires d’un être humain, à un moment, nous sommes arrivés à la pratique de zazen qui s’est imposée comme une évidence. Sans vraiment peut-être en maîtriser complètement le pourquoi et le comment. Comme une source qui a cheminé longtemps dans la montagne et à la faveur d’une forte pluie surgit à l’air libre. Souvenez-vous de cet instant où pour la première fois vous asseoir en zazen vous a attiré irréversiblement.

Au cours de l’histoire, chaque patriarche, moine et bodhisattva a réalisé cet instant de premier éveil. Tout dans sa vie l’y a amené, avec son époque, tout ce qu’il avait vécu jusque là. Aussi leurs conceptions étaient différentes quoique toutes tournées vers la réalisation de la Voie, la réalisation de l’être. Les sutras, les écrits, les mots ont surgis de ce mouvement intérieur, plein de vie. Chaque mot prononcé dans le zen provient de la vie d’un être. Chacun de vous fait partie de ce grand mouvement et non d’une discipline figée où des édits règleraient tout. Rinzaï disait à ses disciples : « Attrapez le vivant ».

Et aussi à partir de la pratique du zen, il faut également réaliser le mouvement inverse. Que tout dans cette pratique passe dans notre vie, de façon différente évidemment il ne s’agit pas de rester assis ou de laisser passer ses pensées de façon constante, mais de vivre notre vie avec la pratique de zazen. Si tout dans notre vie nous a amené à cette pratique, tout dans cette pratique nous ramène à la réalisation de notre vie, avec le zen que nous portons en nous. Tout devient alors la pratique de notre vie, aucun instant n’en est séparé, aucun fossé entre l’activité de zazen et les activités de tous les jours, certes différentes, mais nourries de la profondeur spirituelle de notre être. Ainsi notre façon de vivre est complète, normale et réalisée. C’est simple, ne compliquez pas le problème en pensant que le zazen c’est le paradis et la vie de tous les jours commune et sans intérêt, chaque instant est présent, notre existence est réelle à chaque instant. Qu’à la fois toutes les choses de notre vie nourrissent notre pratique, que cette pratique nourrisse et donne un sens à tous les phénomènes que nous traversons, et le monde, votre monde, ne sera plus écartelé mais réuni et vous serez satisfaits. C’est à chacun de réaliser cette union, seul, elle est juste là à portée de vos mains.

Dans le Eihei Koroku de Dogen, il y a ce koan : Il y avait en Inde une famille aisée de sept sœurs qui se réunissait chaque week-end pour une fête. Lors d’une de ces rencontres, une sœur suggéra : « A la place de faire la fête, allons au crématoire. Je subodore que si nous y allons aujourd’hui, quelque chose de bien va se passer ». Bon donc d’accord, toutes partent pour le crématoire où elles trouvent bien sûr des cadavres. En les voyant, une des sœurs s’écria : « Tous ces cadavres, mais où sont les personnes ? ». En entendant cela, toutes les sœurs s’éveillèrent.

Où sont les personnes vivantes ? Eveillez-vous, touchez votre vie. Touchez-la avec l’esprit.

ZAZEN 2

« Mais où sont passées les personnes ? ». Souvent dans notre vie nous fonctionnons sans nous en rendre compte, où sommes-nous alors passés ? Par exemple, en zazen, observez votre respiration, prenez-en soin, le temps passe très vite. Demeurez dans votre posture, ne vous en échappez pas, restez présents. Vivez même le silence intérieur et que chaque instant de silence résonne comme le silence profond de votre vie où votre esprit reste tranquille, en paix, satisfait. Il ne s’agit pas d’atteindre quoi que ce soit mais de rester assis, de vivre votre présence, de votre corps et de votre esprit, abandonnez le reste.

La plupart des gens, soit doivent passer leur temps à chercher de la nourriture ou de l’eau, d’autres favorisés par la naissance vivent leur vie organisée entre le travail, la famille s’ils en ont une et des loisirs. Et un jour, l’envie profonde d’une réalisation grandit en eux-mêmes et entre autres, car il y a beaucoup de voies, ils se sentent poussés à s’asseoir en zazen. Ils pratiquent des fois des années soit avec bonheur où naturellement leur vie s’ouvre à une dimension humaine plus ouverte et accueillante, soit pendant tout ce temps, ils espèrent trouver autre chose. C’est un peu semblable à cette histoire connue.

Un voyageur voit de loin au Moyen-âge un grand chantier dans une vallée. Intrigué il s’approche et rencontre des ouvriers, des tailleurs de pierre, des compagnons. Il avise le plus proche et lui demande ce qu’il fait avec son burin et son gros maillet. Celui-ci lui répond : « Je suis tailleur de pierres, donc je taille des pierres ». C’est vrai, c’est ce qu’il fait. Le voyageur pose alors la question à un autre compagnon qui lui répond : «  Tu vois ces murs, j’assemble les pierres, les harmonise dans leur forme et leur couleur de façon à ce qu’elles tiennent pour des siècles et que l’effet rendu soit beau ». Un troisième passant par là, il lui demande également ce qu’il fait. Celui-ci lui répond alors : « Je construis une cathédrale ». Le travail est le même bien sûr, comme zazen est le même pour tous et pourtant l’éveil de l’esprit est différent.

Celui qui considère ne tailler que des pierres risque de penser plus tard qu’en fait, il fait toujours la même chose, que rien ne change dans sa vie et que tout serait identique si simplement il arrêtait pour faire autre chose. A force, il a envie de faire autre chose et finit par partir. Celui qui construit la cathédrale garde au fond de lui cette foi qui le mène chaque jour. Chaque jour, elle grandit, se lève nouvelle et belle et il est content. Il la construit pour l’humanité entière, il se sent bien vivant et est satisfait de ses journées.

C’est similaire pour les moines. Certains, à force de polir une tuile ou de tailler des cailloux, en ont marre, arrêtent sans réaliser que ce faisant, ils abandonnent l’humanité, leur humanité. Où est passée la personne ? Pour l’autre, la personne vivante grandit en même temps que la cathédrale. Le temps de la construction n’a pas d’importance, cette construction elle-même est le but et tout ce qu’il fait, tout geste est alors la réalisation de sa grande œuvre qu’il conduit à la fois pour lui-même et pour tous. Son esprit et la cathédrale se rejoignent, chaque jour devient le jour de la réalisation.

Pour beaucoup dans le monde occidental, les gens oublient où est leur être. Que vivent-ils vraiment ? Ainsi l’alliance, disons pour nous de zazen, et de toutes nos activités, entrent en résonnance l’une avec l’autre, grandissent en présence, en conscience, mêlent alors l’esprit d’éveil à tout ce que nous faisons. Le cœur, la justification d’être vivant prend sa source dans notre corps habité par notre compagnon spirituel, Bouddha, et notre vie prend un sens évident à la place de rester juste quelque chose qui passe au milieu de phénomènes extérieurs.

La personne est elle-même la Voie. La Voie, notre existence, ne se limite plus à tailler son petit bout de bois mais prend une dimension qui nous transporte et nous satisfait pleinement. Etienne disait : « Le zen, c’est la vie ». C’est dans notre vie que le zen existe. Chacun peut avoir le bonheur de comprendre cela et d’abandonner de chercher midi à quatorze heures dans un espoir d’illumination provenant d’on ne sait où. C’est là, juste là, hyper simple, et pourtant souvent même un vieillard ne peut le réaliser même si un enfant peut le comprendre.

Alors la pratique du zen devient le parfum qui embaume toute la vie et nous rend réellement vivant. Ainsi décidez de vous éveiller dès maintenant à ce bonheur, prenez la pratique de zazen comme un cadeau que vous recevez et donnez à l’humanité entière tout à la fois.

ZAZEN 3

Dogen continue le koan. Lorsque les sœurs atteignirent l’éveil, le dieu hindou Indra était présent dans son ciel. Très impressionné, il descendit pour parler aux frangines. « Ceci est merveilleux, dit-il, je veux vous donner à toutes une récompense et vous donnerai tout ce que vous demanderez ». Les sœurs discutèrent entre elles pour décider ce qu’elles voulaient. « Voulez-vous des joyaux ? » « Non, nous avons déjà beaucoup de joyaux et de bijoux. Nous n’y prêtons guère attention d’ailleurs, cela ne nous intéresse pas. » « Voulez-vous des beaux habits ? » « Non, nous en avons déjà beaucoup. »

Finalement, elles s’accordèrent sur trois vœux et dirent à Indra : « Nous apprécions beaucoup votre offre et nous avons décidé de vous demander trois choses. Premièrement, nous voudrions un arbre sans racines ; deuxièmement, un coin de pays où n’existent ni yin ni yang ; et troisièmement, une vallée dans laquelle il n’y a aucun écho ». Indra dit alors : «  Ce sont vraiment des choses très difficiles à vous donner. Shakyamuni Bouddha vit dans votre région, lui pourra exaucer vos trois vœux. »

A priori cela ressemble un peu au conte de Peau d’Ane qui demanda à son père une robe couleur du vent. C’est un koan, un arbre sans racines, une vallée sans écho, une contrée sans yin et sans yang, un koan qui bien sûr a à voir avec nous-mêmes, la dimension spirituelle du zen et notre vie ancrée dans la réalité. Comment pouvons-nous à la fois couper les racines alors que nous en avons besoin pour être vivants ? A voir, je vous propose d’entrer plus à fond dans ce quizz zen.

ZAZEN 4

Donc les sœurs lui demandent un arbre sans racines. Comme le Dieu répond que seul Bouddha pourrait le leur donner, il s’agit bien de la vie bouddhique. Comment à la fois abandonner, couper les racines qui plongent dans la lourdeur de la terre matérielle, et en même temps, s’enraciner si l’on peut dire dans la réalité, dans l’instant présent, dans la vallée où vivent tous les êtres pour les sauver. Comment vivre à la fois la légèreté de l’être, libre, sans trop d’attaches et vivre dans la réalité de chacun, tous les jours, vivre même l’enfer, sans s’échapper, comme un ballon qu’un enfant aurait lâché par mégarde. C’est une alchimie délicate.

Un jour, un moine était en train de laver le riz. Le maître s’approche et lui demande : « Après, que jettes-tu, l’eau ou le riz ? ». Question du genre : « Qu’est-ce que tu es capable d’abandonner ? ». Alors le moine répond ce qu’il pensait être le plus élevé dans la dimension de l’abandon : « Les deux » et flanque un grand coup de pied dans la bassine renversant le riz et l’eau. Alors le maître lui dit : « Que mangeront les moines aujourd’hui ? »

Personnellement, je ne sais pas vous, j’aurais répondu directement : « Je jette la flotte sale bien sûr. C’est évident, non ? Et je garde le riz pour nourrir la sangha ». Seul un débile aurait répondu : « Je garde la flotte et jette le riz ». De plus, selon l’enseignement de Bouddha, il ne s’agit en aucune façon de perdre un seul grain de riz. Imaginez, avec un grain de riz, vous pouvez faire pousser une plante qui donne plusieurs grains et ainsi de suite. Avec un seul grain de riz à la fin, vous pouvez nourrir la sangha. Il faut dont faire très attention de ne pas abandonner par terre ou sur la table un seul grain. Par exemple, il ne s’agit pas dans la vie de négliger un seul enseignement qui par la suite à travers vous pourrait faire fleurir une multitude d’êtres et les éveiller.

Vimalakirti rencontra Mahakashyapa qui allait faire sa tournée d’aumônes et mendier sa nourriture dans les villages avoisinants son temple. Il se trouva que Vimalakirti enrichit Mahakashyapa avec un enseignement aussi inattendu que percutant. En effet, Mahakashyapa ne mendiait que dans les quartiers pauvres et n’allait pas dans les quartiers riches. Vous me direz communément que c’est idiot, qu’il aurait récolté plus de nourriture chez les riches et qu’il n’aurait pas risqué en plus d’enlever de la bouffe aux pauvres qui n’en avaient que très peu. Bon, ce n’est pas tout à fait comme ça. Offrir de la nourriture à un moine mendiant apporte de grands mérites. Aussi Mahakashyapa trouvait que les riches avaient déjà assez de choses, provenant selon la symbolique bouddhique de leur bon karma passé, qu’en plus ils n’avaient pas besoin de sa bénédiction et d’accumuler encore plus de mérites. Les pauvres oui.

Vimalakirti lui dit qu’il y avait erreur : « En entrant dans un village pour mendier la nourriture, tu dois voir ce village comme le village vide. Ne fais aucune distinction personnelle entre les gens de ce village. Et si tu mendies la nourriture, ce n’est pas pour manger toi-même. Lorsqu’avec cette nourriture, tu auras pu rassasier tous les dieux et les êtres, alors tu pourras manger toi-même ».

C’est assez désolant de voir des fois dans les sesshins des personnes à une table qui commencent à manger alors même que les autres à la même table ne sont pas encore servis. Ce n’est pas seulement un défaut de simple politesse. Il s’agit de comprendre vraiment qu’on ne mange pas que pour soi-même mais que lorsque nous mangeons, nous le faisons avec le vœu que tous les êtres puissent également manger. Et nous faisons ce vœu avant de manger nous-mêmes. D’autre part, nous avons besoin de cette nourriture, nous mangeons parce que nous sommes vivants, sinon nous disparaissons. Il est donc possible à chacun de comprendre à la fois qu’il mange, c’est réel, la soupe, les légumes, c’est bon, merci, et à la fois que nous ne mangeons pas seulement pour nous-mêmes.

Par ailleurs pour certains, comprendre qu’ils ne pratiquent pas zazen que pour eux-mêmes est beaucoup plus difficile à voir. Bien sûr c’est nous qui pratiquons, en faisant le vœu que chaque être puisse également par la pratique sortir du monde de la souffrance de son esprit. Ce vœu de sauver tous les êtres, plus nous en devenons conscients, plus il s’élargit dans chaque action. Le bodhisattva n’agit alors plus de façon uniquement personnelle mais toujours avec tous les êtres. Si chaque pratiquant de zazen pouvait réaliser cela, il ne se torturerait plus avec des doutes égotiques mais s’ouvrirait à sa grande, sa plus grande humanité.

Notre vie est à la fois ancrée, avec nos racines de notre karma, notre réalité, sans quoi nous mourions, mais aussi comme un arbre sans racines, sans attaches, portée par l’impermanence de toutes choses. Si vous demandez à un enfant : « Tu préfères ton papa ou ta maman ? », il dit : « Les deux ». Arbre avec racines et arbre sans racines : les deux.

ZAZEN 5

Nous avons beaucoup de racines dans notre vie, le travail, l’endroit où nous vivons, une famille, nos habitudes. Notre époque a vu naître de multiples migrations. Alors on dit : « Ces gens sont déracinés, perdus, flottants, ayant perdu une grande partie de leur identité ». Nous sommes humains, toutes les conditions qui nous ont faits tels que nous sommes sont nos racines, par lesquelles nous pouvons survivre. Y a-t-il quelque chose de faux là-dedans ? Est-ce faux d’y être attaché ? Notre vie a de toute façon des conditions. Alors comment cette vie faite de conditions peut-elle être la vie d’un arbre sans racines, une vie éveillée, illuminée ?

L’un des enseignements principaux du Bouddha fut sur l’impermanence. Sommes-nous conscients du changement complet ? Non. Nous préférons croire qu’il y a quelque chose qui ne change pas et par conséquent nous vivons d’une façon centrée sur nous-mêmes, nous créons des distinctions, des différences, des frontières et des limites alors qu’il n’y en a pas. Et nous créons des problèmes, tout cela à cause de nous. Lorsque nous nous libérons de toutes ces conditions que nous créons, nous sommes libres. C’est l’arbre sans racines. L’arbre sans racines change tout le temps et n’est pas limité par les conditions. Il n’est ni petit, ni grand, il est sans taille, libre.

Bon mais si vous  ne comprenez pas ce qu’est un arbre sans racines, alors dites-moi ce qu’est un arbre avec des racines. Avez-vous des racines solides qui ancrent fortement votre vie ?

Maezumi Roshi dit : « Nous parlons du corps et de l’esprit de multiples façons : physique, émotionnel, psychologique, mental, spirituel. Quelle est la racine de tout cela ? Où est-elle ? Votre corps et votre esprit sont-ils solides et fermes, stables et fonctionnent-ils bien, tirent-ils suffisamment de nourriture quelle que soit la terre sur laquelle ils poussent ? D’autre part, si vous ne voyez pas la terre ferme, où pourrait être la racine ? En ce qui concerne votre vie, l’arbre a-t-il des racines, oui ou non ? Si vous dites oui, comment et où pousse-t-il ? Si vous répondez non, pourquoi non alors ? Si votre vie n’a pas de racines, comment pouvez-vous vivre ? Est-ce qu’avoir des racines est réel, ou ne pas en avoir est réel ? Est-ce que votre vie est réelle, ou est-ce que votre vie est irréelle ? Voilà une question fascinante. »

Une fois un moine demanda à Joshu : « Quelle est la signification que Bodhidharma soit venu de l’est ? » Autrement dit, le zen c’est quoi ? Quel est l’enseignement le plus important de Bouddha ? Maître Joshu lui répondit : « Le chêne dans le jardin ». L’instant présent, notre existence ici et maintenant, juste au moment de s’émerveiller sur l’arbre dans le jardin, est l’arbre sans racines. L’état réel de l’éveil en chaque instant est lui-même l’arbre sans racines.

Notre vie éveillée est libre et n’est pas attachée par des racines, fixée. Alors y a-t-il une différence entre notre vie un peu absurde de tous les jours et notre vie éveillée ? Justement notre vie peut être éveillée chaque jour, dans toutes les petites choses, une fleur, un arbre, tout ce que vous voulez. A chaque instant, chaque chose peut prendre pour nous son existence réelle et non son existence de fantôme. Ne vivons pas comme des fantômes. Pas besoin d’aller sur la voie des grandes recherches mystiques, de la grande vacuité, du combat avec le doute profond, de la poursuite de la grande sagesse, bien que ce soit bien, notre existence réelle est juste là, maintenant.

Finalement peut-être qu’après ça vous demandez-vous : « Alors il faut des racines ou il faut couper les racines ? Une vie avec racines ou sans racines ? » Dans le monde où nous vivons des causes et des effets, du karma, il y a des racines et celles-ci nous permettent de vivre. Personne ne peut échapper à son karma, mais peut également immédiatement, libre dans l’instant, le couper. Vous êtes en retard pour le boulot, risquez peut-être même de perdre votre place, et tout votre karma du travail, de la reconnaissance, du devoir vous pousse à courir pour arriver à l’heure. Ok. Mais aussi sur le moment vous pouvez vous arrêter pour souffler. Juste sur cet instant votre karma est toujours là, mais en ce moment vous l’avez coupé. Aussi vivons-nous toujours avec des racines, différentes selon les êtres mais à chaque instant, dans l’instant nous pouvons les couper et décider librement nous-mêmes.

C’est un koan que chacun doit résoudre, plus ou moins. Comme les matins où nous sommes fatigués, bien dans notre lit, aucune envie d’aller au dojo, de se lever, de quitter son nid. Et tout à coup dans l’instant nous sautons hors du lit. Toc, les racines sont coupées.

ZAZEN 6

J’aime bien inventer des histoires. Elles valent ce qu’elles valent, au moins cela peut vous tirer de votre rêverie en zazen, de votre ronron ou de votre mal de jambes.

Nous sommes au Moyen-âge vers la fin du XIIe siècle. Un chevalier par grâce du roi possédait une grande demeure dans la campagne, des champs, du bétail, une forêt immense et aussi une rivière qui coulait au bas de la colline. Il avait trois enfants et était arrivé au point où il sentait sa mort prochaine. Il fallait faire quelque chose aussi réunit-il ses enfants pour leur parler et leur dit : « Toi l’aîné je pensais te léguer ma demeure, mes champs et les troupeaux qui vont avec. Et j’ai pensé que si je le faisais, je risquais d’emprisonner ta liberté et de te faire prendre racine ici. En effet, possédant tout cela tu devrais rester dans ce coin de terre pour t’occuper de tout, avoir le souci des récoltes et du bétail, des épidémies, d’engranger la nourriture pour l’hiver et te retrouverais à travailler dur chaque jour. Aussi ai-je pensé donner les terres, le bétail et les champs au monastère cistercien qui se trouve au-delà de la colline pour qu’ils s’en occupent, en tirent les bénéfices qu’ils répartiront pour tous. Je te donne la liberté ».

Au deuxième il dit qu’il avait pensé lui léguer ses vastes forêts. « Mais j’ai pensé qu’avec le poids de tous ces arbres, tailler le bois, replanter les arbres, tout cela sur une étendue si vaste, finirait par te tuer à la tâche. Aussi en fait je te donne la vie et ferai don de ces forêts à la compagnie des chevaliers hospitaliers qui furent mes amis de longue date. Ils pourront ainsi construire un nouvel hôpital avec le bois ».

« A toi le cadet, dit-il, je te donne la rivière, en fait je te donne l’eau de la rivière ». Le cadet fut content car il eut l’impression que dans ce testament finalement il était le seul à recevoir vraiment quelque chose.

Peu de temps après, le père mourut.

L’aîné aimait beaucoup les prairies, la grande bâtisse, ses animaux qu’il avait connu depuis tout petit et bien que libéré de devoir en porter la responsabilité, il éprouvait une peine immense à penser quitter ses racines. Sa vie était par là. Que faire ? Il décida d’un coup de rejoindre le monastère cistercien et leur proposa de s’occuper pour la communauté de ces terres. Accueilli à bras ouverts, il passa sa vie en harmonisant intimement son travail de tous les jours aux champs et avec les bêtes à sa pratique spirituelle avec les cisterciens, sans soucis et heureux, libre, satisfait et ne manquant ni de pain ni de nourriture spirituelle.

Le deuxième se promena dans les bois, regardant les arbres avec leurs racines immenses. Il se dit en lui-même : « J’aime ces arbres, je suis semblable à cette forêt, ma vie est ici mais moi je vis libre, je peux me promener entre les arbres, je ne vis pas retenu par vos racines, mais j’entends l’appel de la forêt, cette forêt que j’aime par-dessus tout ». Il se mit alors au service des chevaliers hospitaliers comme garde-forestier civil et en choisissant les troncs qu’il fallait, participa grandement à la construction du nouvel hôpital. Bien que cette forêt ne lui appartienne pas, il fit don de chaque arbre comme s’il se donnait lui-même. Il vécut dans la communion entre son être, ses compagnons et la forêt.

Le troisième, tout content, descendit à la rivière, regarda l’eau et se dit : « Maintenant c’est mon eau ». Il voulut donc savoir où elle allait et descendit le cours de la rivière jusqu’au prochain village. Là, pour se laver, il puisa de l’eau. Les villageois lui crièrent dessus : « Tu n’as pas le droit de puiser notre eau, nous l’utilisons pour nos maisons et irriguer nos champs ». Surpris, il répondit : « Je viens du domaine derrière la colline où coule la rivière et cette eau est à moi, mon père me l’a léguée ». « Non, dirent-ils, elle est à nous, elle coule dans notre village, c’est la nôtre ».

Il réalisa soudainement ce qu’était le courant de la rivière, l’eau toujours changeante, impossible de la posséder, pas possible d’être celui à qui appartient l’eau vive. Du courant de la rivière, il réfléchit alors au courant de sa vie et s’éveilla à sa grande liberté. Il partit alors avec cette richesse intérieure sur les chemins et vécut une vie pleine de nouveautés, de surprises et de phénomènes.

ZAZEN 7

Les sept sœurs demandèrent également un lopin de terre où il n’y ait ni yin ni yang, c’est-à-dire aucune opposition, aucune dualité. Quel est ce pays ? Ce pays sans yin ni yang est la terre où nous sommes justement ici et maintenant. Même si votre vie vous semble sans problèmes, nous en avons quand même lorsque nous voyons tout par opposition, le bien, le mauvais, le juste, le faux. Qu’est-ce qui est bien ? Qu’est-ce qui est mauvais ? Chaque arbre est différent, certains sont droits, d’autres courbés, y a-t-il quelque chose de faux à cela ? Si l’arbre est courbé, il est juste courbé, s’il est droit, il est juste droit. Mais des fois les gens pensent que ceux qui sont courbés devraient être droits, et que certains qui sont tout droits feraient mieux d’être un peu courbés. Selon ce que vous pensez, les problèmes surgissent. C’est toujours moi, moi, ce que je pense moi, ce que je pense du zazen, ce que je pense des racines, ce que je pense de tel ou tel. Lorsque ce moi disparaît alors tout est bien.

Il y eut une époque où semble-t-il des gens recevaient des lettres contenant de la poudre avec de l’anthrax. Bon, c’est mortel. Un gars reçoit une lettre avec une sorte de poudre dessus. Il saute sur le téléphone, appelle les chimistes spécialisés de la gendarmerie qui viennent en scaphandre, font analyser la poudre et une semaine plus tard lui rendent la lettre en lui signifiant qu’en fait c’est de la farine. Le gars réalise alors que c’est son ami boulanger qui lui a écrit. Tout va bien.

On dit : « Tout est dans notre esprit ». Calme, apaisé, il devient alors transparent, les colorations des jugements, opinions, illusions, disparaissent. Il devient tout clair et transparent. Lorsque nos contradictions s’évanouissent, alors nous pouvons toucher le point le plus haut, le plus ultime de notre vie. La plupart des gens pensent au contraire que le point ultime est de creuser les contradictions ce qui leur donne l’illusion d’être vivant. Lorsque leur moi disparaît, ils pensent alors qu’ils n’existent plus. Une fois quelqu’un me dit : « Mais s’oublier soi-même, c’est s’annihiler, cela me fait peur, la peur de disparaître ». Il ne s’agit pas non plus de ça. Etre à la fois entièrement présent et laisser aller, ceci ne peut pas être uniquement un état de l’esprit, il est ancré dans le corps. Penser avec tout son corps, le corps existe, l’esprit existe, trouver l’état dans lequel à la fois les deux existent par eux-mêmes et à la fois sont réunis est retrouver soi-même tout en oubliant soi-même. Cela a l’air contradictoire dans les mots, mais dans notre propre expérience, sans mots, dans notre corps et notre conscience au repos, tout cela est évident.

A la fois le yin est le yin, et le yang et le yang. Il ne s’agit pas de dire que le yin est le yang. Comme le bien est le bien, il existe, et le mal est le mal, il existe aussi. Sur le chemin du bien d’ailleurs, le mal n’existe pas, donc prenez de façon décisive le chemin du bien. Mais aussi en zazen, le bien, le mal, la notion de bien ou de mal n’est pas présente. Dépasser les contradictions n’est pas trouver un compromis. Par exemple, dépasser l’état de l’eau froide et de l’eau chaude n’est pas se replier sur l’eau tiède, mais simplement l’état où ils sont et c’est tout. Eau froide, c’est comme ça. Eau chaude, c’est comme ça. L’ainsité.

Embrasser les contradictions, se laver à l’eau froide ou se laver à l’eau chaude. Comme dans l’enseignement du Tenzo Kyokun : « Ne faites aucune différence entre une soupe ordinaire et un plat de choix, tout est bon ». La notion de soupe ordinaire alors disparaît, celle du plat de choix disparaît également. Mais c’est toujours une soupe et c’est toujours un plat.

Les gens ont de la peine à comprendre que le zen ne va pas leur aplanir les sentiers et désirent que leur vie devienne seulement le nirvana. Comme ce n’est pas le cas, le doute naît : le zen ne sert à rien. Effectivement, pour ce genre de choses le zen ne sert à rien. Etienne disait dans son dernier kusen à la sesshin de Biabaux : « Les gens jouent au juste prix, à la roue de la fortune, gagnent des sous mais profondément tout ce qu’ils désirent est de se retrouver sur la case banqueroute ». Perdre ce genre de trucs et trouver la liberté. « Le zen ne sert à rien » dit Kodo Sawaki, mais ce rien est justement notre liberté et y trouver notre existence réelle, non pas celle des conditions, des autres, de l’opinion, des désirs ou des refus.

Et puis il faut considérer fondamentalement l’impermanence. Tout est mujo, trouver une liberté permanente, une illumination constante est aussi une illusion. D’un moment à l’autre, tout peut basculer. Oui alors se trouver en face de la victoire et de la défaite. Victoire et défaite existent, le pays où ni la victoire ni la défaite n’existent est l’essence réelle de ces conditions.

ZAZEN 8

Comme troisième vœu les sœurs demandèrent une vallée sans écho. Dogen commente : « En ce qui concerne cela, j’appellerais les sœurs. Si elles répondent, je dirais immédiatement : je viens de vous donner cette vallée. Et si elles ne répondent pas, je dirais : en effet, il n’y a pas d’écho. Indépendamment du fait que vous répondiez ou non, juste ici vous possédez cette vallée qui n’a pas d’écho. Fondamentalement notre vie est une vallée sans écho. Notre vie elle-même est tout à fait semblable à la meilleure des vallées sans écho. N’est-ce pas merveilleux ? »

Hakuin dit : « Tous les êtres sensibles sont intrinsèquement des bouddhas ». Nous sommes ok dès le début, nous sommes tous cette terre d’illumination et d’éveil. Notre pratique prend sa source dans cette terre d’illumination originale parce que c’est notre vie, parce que nous sommes vivants. Aussi n’avons-nous aucun besoin de chercher quoi que ce soit ailleurs, car tout est déjà là. La vie elle-même, notre vie elle-même, est la vallée sans écho. Et pourtant les gens crient et veulent entendre leur écho, comment alors pensent-ils apprécier la vie qu’ils ont ? Un jour, c’est la grande joie, un autre, vous êtes au fond du trou. Nous voyageons du ciel à l’enfer et dans toutes les sphères intermédiaires de jour en jour. Que faites-vous de votre vie ? Vous vous demandez : « Suis-je réellement comme les bouddhas ? ». Peut-être répondez-vous : « Difficilement ». Et alors qu’allez-vous faire ?

Nous devons examiner qui nous sommes vraiment et quelle est notre vie, quelle est la véritable nature de l’existence. C’est cette compréhension qui est exprimée dans le vœu des sept sœurs.

Alors comment pratiquons-nous en accord avec les vœux des sept sœurs ? Juste s’asseoir ça va bien. Soyez persuadés que vous êtes exactement au centre, ne le cherchez pas ailleurs. Vous êtes déjà dans la Voie. Notre vie est un grand koan. Et notre vie est la réalisation exacte de ce koan.

Maezumi dit : « Comment pouvons-nous apprécier notre vie comme l’arbre sans racines, comme le pays où il n’y a ni yin ni yang, et comme la vallée sans écho ? Comme se réalisent ces trois vœux dans notre vie ? Le point important est justement cette vie. Chacun de nous est un trésor ! Comment pouvons-nous en prendre le meilleur soin ? Et prendre soin de cette vie est le meilleur trésor que nous avons, n’est-ce pas ? ».

Personne ne peut vivre votre vie excepté vous. Appréciez votre vie tant que vous êtes vivants. Eveillez-vous, éveillez-vous, le temps passe vite et tout est impermanent.

ZAZEN 9

L’arbre sans racines, la vallée sans écho sont la source infinie qui nous arrive de l’intérieur. Libre et silencieuse cette immensité passagère habite notre vie avec la mémoire de notre école. Rien ne peut l’enchaîner ni la déranger. Avec elle dans nos os, notre peau, notre sang et notre cœur, nous sommes tous des Bouddhas vivants. Que nul n’en doute ou sombre dans un doute éternel.

J’étais dans la petite maison au dessus de Hobo-ji. La présence du vent et le bruissement des feuilles accompagnaient le silence. Sesshin intime à l’autre bout de l’Europe, la connexion des Bouddhas est vivante car nous le sommes. Deux compagnons silencieux, Claude et – sans comparaison bien sûr – une petite grenouille qui avait élu domicile près de ma chambre. Je l’ai mise dehors, elle est revenue au même endroit, je la laisse tranquille, elle est vivante de son côté.

« Continuez, continuez, disait Etienne, le grand satori des Bouddhas, encore et encore, éternellement dans la grande assise » et je vous le souhaite aussi dans toute votre vie quoi qu’il arrive.

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