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Qu’entend-on par « abandonner » dans le zen ?

Au cours de quelques discussions, il m’est apparu que comprendre ce que l’on entend vraiment par le terme abandonner dans le bouddhisme ou le zen n’est pas si clair et en fait assez subtil et délicat car cela demande beaucoup de sagesse.

Prenons un premier exemple : lors de l’ordination de bodhisattva ou de moine chaque futur ordonné fait une prosternation dans la direction de sa famille dont la signification des fois est comprise comme le fait d’abandonner sa famille. On ajoute souvent : abandonner en esprit, sous-entendu mais pas réellement. Que ce soit en esprit ou non, décidons-nous réellement de l’abandonner ou faisons-nous ce geste de façon purement symbolique sans qu’il ait une résonnance réelle en nous-mêmes. Brisons-nous déjà un kai ? Ne pas mentir ? Peut-être est-ce vrai juste à cet instant, mais au retour à la maison ? Si vous expliquez à votre famille ce geste d’abandon, tout en prenant bien soin d’expliquer que c’est en esprit, ce qui n’est absolument pas clair du tout, que cela ne concerne que vous et non eux, la seule chose qu’elle entendra est que d’une façon ou d’une autre, symboliquement, en esprit ou que sais-je, vous avez fait ce geste et que dans l’instant vous avez été d’accord de les abandonner. Votre famille ne peut pas comprendre ça si elle ne connaît pas intimement la pratique de zazen.

En fait je crois qu’il s’agit d’un rite qui a une signification profonde et différente.

Avant l’ordination vous vous inclinez devant votre famille pour la remercier que grâce à elle aussi vous puissiez prendre aujourd’hui un engagement spirituel. Vous promettez de mener en parallèle une voie spirituelle et de continuer à prendre soin d’eux, à les aimer. Comme bodhisattva vous espérez que votre engagement, qui ne lui enlève rien à condition de bien gérer la situation en étant conscient que vous êtes responsables d’un équilibre délicat, correspondra au contraire à un engagement qui lui sera bénéfique car ils seront les premiers à bénéficier des mérites transcendants que votre pratique de la compassion et de la sagesse apportera à tous. Comme ça, c’est clair et cela peut être accepté, intégré par la famille, sinon c’est vite l’enfer.

Dans le temps et encore aujourd’hui, les moines quittaient leur maison et leur famille soit pour entrer au monastère ou devenir itinérants. Cela n’est pas possible pour tous, dans un milieu social occidental ou la pratique du zen n’est pas de naissance, et est un choix que l’on fait à des âges différents et pour des raisons différentes et multiples. Souvent il arrive à un moment de la vie où d’autres engagements ont déjà été pris, travail, couple, enfants. Un bodhisattva doit donc à la fois assurer sa pratique spirituelle et assurer sa famille par exemple, ce qui veut dire aussi assurer son travail, les ressources nécessaires à l’éducation, les besoins de se nourrir, de se loger, de s’habiller surtout dans un pays où les hivers sont froids. Laisser tomber les autres pour son propre engagement, est-ce l’attitude d’un bodhisattva ? Personnellement je ne le crois pas du tout. C’est pourquoi cette Voie est appelée la Voie difficile.

Pour cela il faut agir avec sagesse et se rendre compte que nous sommes alors responsables d’un équilibre délicat entre nos responsabilités de bodhisattva, transcendantes et pour tous les êtres, notre responsabilité de continuer notre Voie spirituelle, et à la fois nous sommes responsables dans notre monde. C’est la Voie difficile car il faut assurer les deux, pas à moitié chacun, pas par des compromis qui ne vous satisferont pas et que vous aurez des difficultés insurmontables à expliquer à votre famille, mais assurer les deux complètement, à 100% les deux, ultra-mondain et mondain. Je crois que c’est la réalité si vous ne vivez pas seul et isolé. Donc le boulot est double et le bodhisattva fait le vœu de l’assurer. Ce n’est pas la même chose que de vivre sur une île déserte en se nourrissant d’une demi noix de coco par jour. Ces derniers mois il y a eu beaucoup de naissances, voilà c’est ça,  il faut mener le bébé à terme

Dans toutes choses également il s’agit d’abandonner avec sagesse. Abandonner quoi ? Certainement pas les autres. Abandonner dans le monde relatif est multiple : abandonner la construction permanente d’un Moi illusoire et auquel nous nous attachons, abandonner de voir toutes choses à travers notre Moi, arrêter de croire que notre Moi est une entité permanente, arrêter nos instincts égoïstes, possessifs, arrêtons de désirer nous protéger de tout y compris de la vie. En résumé il s’agit d’abandonner les six mondes du samsara, que nous créons nous-mêmes dans notre esprit par notre ignorance.

La sagesse au sens absolu est d’expérimenter la vacuité. Rien n’existe uniquement par lui-même, tout vient d’une co-production conditionnelle. Nous ne possédons rien en propre, nous croyons que si mais c’est juste une idée fausse, alors à quoi s’attacher ? Si on comprend vraiment que les choses et les êtres ne sont qu’impermanence et qu’en fait ils ne sont que des formes d’un processus de changement continuel, abandonner devient alors naturel. On agit dans le monde avec grande compassion, tout en sachant qu’il n’y a personne de particulier à sauver, ce qui nous libère de penser que tout est vide, inutile et qu’il n’existe qu’un grand néant, et nous prenons les êtres tels qu’ils sont. Nous agissons alors avec grande sagesse : sans attachement mais en gérant les situations pour le bien de tous. La Voie du milieu entre la vacuité et l’existence, y compris ses aspects matérialistes, n’est pas un compromis mou ni une navigation à vue, mais est bien de faire face et de répondre aux deux à la fois.

Ainsi abandonner, ne pas abandonner, dépend des circonstances mais il faut les considérer d’un point de vue éveillé. La responsabilité de quoi faire nous appartient sans tricher, sans louvoyer dans un compromis qui ne serait que pour protéger notre Moi.

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