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Quelques réflexions écrues sur l’ordination et la pratique du moine

Chapitre 1

Je voudrais commencer à développer avec vous une série d’enseignements auxquels j’ai réfléchi sur ce qui concerne l’ordination de moine. Par moine j’entends aussi bien les moines que les nonnes, la pratique des moines et qu’est-ce que c’est que d’être un moine.

Une fois Etienne avait été convié dans une radio locale et la dame qui l’interviewait lui posait la question : « Etienne Zeisler pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un moine zen. » Etienne avait répondu : « Un moine zen c’est un moine zen. » Alors la dame, un peu désarçonnée lui dit oui, bon d’accord mais pouvez-vous nous en dire un peu plus quand même, en quoi ça consiste et Etienne avait répété : « Oui, un moine zen c’est un moine zen. » Alors beaucoup de gens comprennent intuitivement ce qu’il a dit. C’est-à-dire que lorsqu’on est moine zen, c’est ce que l’on est, on a cette forme, cette vie. Bien sûr on est un être humain comme tout le monde mais si l’on regarde au fond de soi-même et que l’on cherche qu’elle est notre véritable identité, ou quelle est notre véritable forme de vie, on se dira aussi : c’est un moine zen.

Lorsque j’ai demandé l’ordination de moine à Etienne – à la Gendronnière ils avaient l’habitude d’avoir ce qu’ils appelaient le café des ordonnés, des futurs ordonnés et donc certains maîtres en profitaient pour avoir des discussions avec chacun, c’est une bonne chose comprendre les gens, s’assurer de leur sincérité, et voir la potentialité future, affirmer dans sa vie d’être un moine zen – et donc Etienne était arrivé au café. Il était toujours pressé pour une chose ou pour une autre, il avait d’autres choses à faire. Et donc il entre et il nous regarde et nous demande : vous avez du café ? Oui, oui, merci Etienne, nous avons du café. Ensuite il me regarde et dit : « Si quelqu’un demande l’ordination de moine, il n’y a pas de questions à poser. » Et il part.

Vous vous souvenez aussi de l’histoire de Bouddha avec le brahmane. Une chose qu’il faut garder à l’esprit est que lorsqu’un maître donne l’ordination à quelqu’un de la sangha, il la donne comme représentant de Bouddha et non pas uniquement de lui-même. C’est parce qu’il fait partie de la chaîne de transmission provenant de Bouddha, si vous voulez c’est la circulation du sang, c’est la ligne du sang qui arrive jusqu’à cet instant où comme successeur de Bouddha dans la lignée le maître donne l’ordination. Bouddha lui-même a donné l’ordination de moine à un brahmane complètement pété, il lui a rasé le crâne et le lendemain matin le brahmane ne se souvenait plus de rien du tout et est parti.

La première chose que je pense qu’il est utile de comprendre un peu mieux c’est : qu’est-ce que c’est profondément que le désir de devenir moine. Alors d’une façon assez facile on répond généralement c’est bodaishin, l’esprit de la Voie qui pousse l’être humain vers cette dimension spirituelle. Je pense également que le désir de devenir moine est une question de la pulsion de la vie ressentie fortement chez quelqu’un : la pulsion de la vie, de l’appartenance au monde, la compréhension de l’impermanence, de ressentir dans son corps et son esprit puisque le désir de devenir moine ne peut pas être uniquement dans l’esprit sinon ce désir est trop proche des illusions qu’on peut se faire. Cela nait d’un mouvement vital, le désir de pratique du corps, d’affirmation de la paix et de la puissance de la vie. Il y a aussi un côté inconscient dans le désir de devenir moine. Généralement ce désir s’impose à la personne d’un coup, il n’y réfléchit pas consciemment, il y est poussé par une force qui provient du fond de lui-même à laquelle il sait que, s’il regarde la vérité, il ne peut pas s’y soustraire ou que s’il le fait il risque de tomber dans le monde du flou, de la souffrance intérieure et de ne plus savoir véritablement qui il est. Ca c’est le désir sincère de devenir moine. C’est une démarche de vérité avec soi-même dans le monde.

Alors bien sûr il faut reconnaître aussi que le désir de devenir moine peut avoir des aspects qui sont peut-être un peu déviés et qui ont à voir à ce que désirent les individus eux-mêmes pour eux-mêmes. Et ce n’est pas si facile pour quelqu’un à ce stade-là de discerner si la poussée du désir de devenir moine est entièrement sincère ou si elle contient un peu des éléments égotiques. Je vous rassure il y en a toujours et il y en aura toujours à l’intérieur : par exemple le désir d’individuation. Voilà se poser soi-même comme moine c’est-à-dire croire que moi comme être humain je vais devenir quelqu’un d’autre, je vais pouvoir piquer une individuation, la digérer et devenir quelqu’un d’autre. J’en parlerai plus loin lorsque nous aborderons la question de la forme du moine. D’autres sont attirés peut-être par mimétisme, c’est-à-dire qu’ils veulent faire partie de la sangha, être reconnus comme les moines, avoir une position de moine, pensant que cela leur attirera automatiquement respect. Peut-être que certains désirent simplement porter des habits noirs.

Il faut donc que chacun regarde bien en lui-même ce qui le pousse à venir demander l’ordination de moine. Parce que lorsqu’il la demande – bien sûr un maître peut refuser l’ordination, il est toujours délicat de penser avoir eu un regard intérieur dans la personne et discerner ceci ou cela, cela frise l’arrogance, la secte et donc – généralement un maître va dire ok d’accord même s’il a le sentiment que tout cela risque de passer dans les pertes et profits. Donc pour chacun il faut bien regarder en soi-même, il faut ressentir dans son corps et son esprit cette force de vie d’assurer la condition et la forme de moine pendant le restant de sa vie, ce qui n’est pas anodin du tout.

D’autre part il y a une chose importante que peut-être beaucoup de gens qui demandent l’ordination, ne voient pas. Voyez, quelqu’un va demander l’ordination et il a ce fort désir d’être ordonné moine. C’est ça qui le porte, ce désir. Et tout à coup, après avoir dit oui, oui, oui, chanté les sutras, fait sampaï, il se retrouve à l’apéritif, et il est moine. Le désir de le devenir a disparu, il l’est. Il n’y a plus l’idée du moine devant, peut-être n’y a-t-il non plus ce désir d’individuation de moine, il l’est. Il l’est. Et donc c’est trop tard pour que les questions qu’il avait avant réapparaissent. La question qui doit arriver est : je suis maintenant pour toute ma vie un moine, qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ?

Voyez-vous donc avant chacun est porté par ce désir de devenir, beaucoup pensent que ça va les aider, oui, certainement mais le fait de devenir moine n’est pas là pour aider l’ego. D’une certaine façon ce n’est pas comme ça : avant c’est l’ordination qui aide le moine, quand il l’est c’est lui qui aide la dimension spirituelle. Avant il y avait tout ce désir porteur, mélangé aussi dans le corps et l’esprit avec des questions un peu plus personnelles, bon, on peut utiliser son ego pour la Voie, et tout à coup il l’est. Comme quelqu’un qui par exemple a le désir inassouvi de voir les pyramides, de monter sur les pyramides. Et un jour finalement il les voit, et bien voilà. Il les a vues. Avant c’est vouloir beaucoup de choses et quand vous l’êtes c’est comme ce que disait Etienne : vous ne pouvez plus rien acheter. C’est comme si vous alliez à la banque avec un billet de cent francs au guichet et vous dites au gars au guichet : je voudrais acheter un billet de cent francs. Voilà à ce moment-là vous êtes moine.

C’est pour ça que dans l’interview la dame voulait savoir tout ce que ça voulait dire, comment ça fait, tout l’aspect commun, même comment tout cela se compare avec les moines catholiques ; la pulsion de vie est la même. Mais lorsque vous l’êtes alors en vérité vous répondez à la question « un moine zen, et bien c’est un moine zen. » Avant bien sûr il y a à la fois le pipeau, mais aussi le son puissant en vous-même du violoncelle, la vie, la Voie.

Chapitre 2

Principalement le désir de devenir moine surgit inconsciemment poussé par le principe dynamique qui sous-tend le dharma, c’est la pulsion de vie. Chacun désire être pleinement vivant, ne pas passer à côté de sa vie, pouvoir réaliser tout son être et donc manifester complètement la puissance de la vie. On peut dire c’est bodaishin, ce qui vient du dharma. Alors il y  des personnes qui considèrent que seul ce désir-là est pur et que toute autre considération de désir personnel ne ferait qu’entacher l’eau pure du dharma. Mais parallèlement nous sommes tous des êtres humains et chacun a ses propres poussées personnelles, ses désirs, ce qu’il voudrait réaliser. Si bien que tout en ressentant ce désir universel, irrésistible, de devenir moine, il voit également ses propres désirs qui sont peut-être d’être accepté dans un groupe, de faire quelque chose, d’être reconnu, de rentrer dans un cercle d’amitiés. Dans le zen on dit généralement que ce n’est pas ou bien, ou bien, mais et. Et donc il faut à la fois observer ses illusions, ses désirs, comme celui d’individuation personnelle et laisser entrer en soi-même cette poussée religieuse de l’accomplissement de la vie. Peut-être même chez les Chartreux il y aura à la fois l’amour de Dieu et aussi leur tendance personnelle d’aimer la solitude et qu’on leur foute la paix. Quoi qu’il en soit, qu’il n’y ait que le dharma, des considérations personnelles, ce qui compte est que tout ceci se réunisse dans une forte détermination.

S’il ne s’agit que de questions personnelles, la détermination ne peut pas être suffisamment forte pour une vie. Elle peut l’être pour un événement, pour un certain temps, mais pas pour toute une démarche de vie. Il y a ce côté de la poussée inconsciente de la vie.

Vous connaissez l’histoire d’Eka et de Bodhidharma. L’histoire raconte que Bodhidharma était seul dans une caverne parce que simplement il n’avait pas de baraque. Eka vient et lui dit qu’il veut pratiquer avec lui, ce qui correspond à lui demander d’être moine avec lui. Et Bodhidharma ne bouge pas, ceci pendant trois jours. On dit même qu’Eka était assis sous la neige et donc qu’il devait avoir très froid. Mais Bodhidharma ne bougeait pas. Si bien que le troisième jour Eka se trancha le bras. Bien qu’il fût un boucher, ce ne fut quand même pas si facile. Bodhidharma était là, il a fini par tourner la tête quand il entendit le sang qui dégueulait sur la neige. Alors cela a un côté bien sûr symbolique : on dit oui, oui, Eka s’est coupé le bras, c’est symbolique, on a compris, c’est pour montrer sa détermination. Oui. Egalement pour devenir moine il faut aussi réaliser que pour soi-même, même si on ne se coupe pas le bras, il va quand même y avoir quelque chose qui va être coupé ou que l’on va couper. Si on comprend ça alors les motivations et les questions personnelles disparaissent.

On va forcément trancher quelque chose dans sa vie, ou en tout cas voir les choses de façon différente en étant moine.

Donc il faut une détermination très forte car la pratique religieuse est une histoire de répétition. La compréhension, l’observation, l’abandon et la libération intérieure des accrochages de son corps et de son esprit ne se font pas en une fois mais demandent une répétition et comme nous sommes tous les mêmes, le diable revient et il faut recommencer.  Donc à la fois comprendre, voir le soutien, la réalisation magnifique de la puissance du dharma et de la vie, un cadeau pour nous puisqu’on se lance dans cette Voie et à la fois ce que nous sommes nous-mêmes qui désirons devenir moines. Alors bien sûr s’il n’y a que le côté du désir de l’ego, la répétition de la pratique qui dure jusqu’à la fin de sa vie – l’engagement n’est même pas à long terme, l’engagement est pour sa vie – cet engagement-là ne sera pas suffisamment fort au cours des années.

Réalisez bien que l’ordination de moine, comme d’ailleurs tout acte de la vie est réalisée à un instant, on dit aussi cet instant-là remplit le cosmos c’est à dire qu’en cet instant-là il n’existe que cela qui existe, cet engagement, sampaï devant sa famille, trancher la mèche, tout cela ne peut plus être changé. Je n’ai pas l’intention de dire que c’est écrit dans un grand livre quelque part mais ce qui est fait est fait, ne peut pas être changé et il n’est pas possible de revenir en arrière. C’est trop tard. Toutes les considérations personnelles il fallait y penser avant, maintenant c’est le dharma. Peut-être y a-t-il des gens qui pensent que, oui enfin bon, voilà je suis moine, bien sûr je suis toujours le même, je n’ai pas changé de peau, je n’ai pas changé mes os, mon sang, je n’ai pas été décérébré et on ne m’a pas greffé des puces électroniques de moine dans le cerveau comme si j’étais un robot, mais néanmoins tout est changé. Il va y avoir des prolongements et des changements inévitables.

Quand on a planté une graine et que vous vous êtes engagés à la répétition de la pratique spirituelle, c’est-à-dire que vous arrosez régulièrement cette graine, ce qui est la pratique c’est pour cela qu’il faut répéter, et bien la graine germe. Et si vous arrosez vous ne pouvez pas empêcher qu’elle germe et quelle grandisse, et qu’à la limite elle devienne aussi grande qu’un cèdre. Et bien sûr le paysage de votre vie en sera changé. Il est évident qu’il ne sert à rien de planter une graine pour ne pas l’arroser, d’où la répétition. Ce n’est pas pour un moment, c’est pratiquer avec son corps et son esprit pendant tout sa vie et je dirais même que c’est une pratique continue. L’ego revient toujours, on est obligé d’avoir un ego on est vivant, on en a un, tout le monde en a un, certains en ont un plus pénible que d’autres bien sûr. Chacun a son ego, mais la puissance de la vie, le dharma est le même pour tous. Donc aussi il faut approfondir cette conscience d’être vivant, continuer à comprendre son ego c’est-à-dire son karma, d’où on vient dans la chaîne humaine, qu’est-ce qui s’est passé, pourquoi on est comme ça, et en même temps on est moine. Alors l’être humain étudie son karma mais aussi, heureusement, à chaque instant le moine par compassion pour cet être humain, chaque jour un peu tranche ce karma.

Toute cette pratique continue va consolider tout ce qui était latent et qui a donné lieu à la décision première de demander l’ordination. Etienne disait : la première ordination c’est lorsque quelqu’un réalise qu’on la désire. Comme je disais la dernière fois, avant il y  tout ce désir, que ce soit des désirs personnels, un désir provenant de la vie universelle, tous ces désirs-là auront été utilisés de façon à ce que se réalise le fait non plus de devenir, mais le fait d’être moine. A partir de là cela n’est plus la même chose. A Budapest quand nous étions avec Yvon dans le jardin, il a dit clairement : en ce qui concerne les moines, ce ne doit pas être la pratique qui aide le moine, c’est le moine qui doit aider la pratique. Là, après l’ordination on rentre dans la dimension du moine, on est sorti des questions compliquées, des atermoiements, des doutes, comme quelqu’un qui est debout sur le plongeoir de la piscine à dix mètres de haut ou comme le débutant qui a grimpé avec beaucoup d’effort jusqu’au sommet du mât, à un moment donné se présente l’instant où soit on plonge, soit on plonge pas, soit on lâche le mât soit on s’agrippe. Parce que le problème est le suivant : là on ne peut plus à la fois plonger et ne pas plonger, on ne peut pas à la fois lâcher le mât et s’y agripper, là que voulez-vous il faut choisir. J’entends dans l’esprit. Dans la dynamique que l’on va prendre. Alors autant le désir du moine dans le cas du plongeur peut être similaire, sur le plan de l’ego, au gars qui montre ses muscles en montant les escaliers, autant lorsqu’il est face au saut, il est face au moine.

L’être humain toujours s’agrippe au mât, c’est le moine qui lui fait lâcher le mât. Donc avant chacun pense que le dojo, la pratique, tout cela est bien là pour les aider. Le moine comprend que lui il est là pour aider tout cela, pour aider la pratique, pour les autres. Alors bien entendu on ne comprend pas tout et tout de suite. Quand j’ai demandé l’ordination de moine à Etienne, j’avais des cheveux, j’avais quatre bagues aux doigts, je pratiquais depuis moins d’une année, je ne savais même pas qu’il fallait coudre un rakusu, je n’en n’avais pas, je n’avais pas de rakusu, je n’avais pas de kimono blanc, j’avais rien. Tout ce que je désirais c’était d’être ordonné moine par Etienne. Donc il y avait toute la poussée de la foi religieuse et bien entendu il y avait aussi l’amour que j’avais pour Etienne, vu que je n’avais pas eu de grand frère. Donc il y avait aussi l’ego, l’inconscient, le désir pour moi. A la fin ce qui compte c’est que lorsque vous avez l’ordination de moine, voilà ça en principe ça disparaît.

C’est pour cela que moi je n’aime pas utiliser le terme disciple lorsqu’il s’agit des moines. Ce qui correspond au disciple c’est ce qu’on verra, ce qu’on appelle unsui : eau et nuage c’est le disciple. Tout ce qui va avec ça, c’est peut-être valable avant, c’est pour cela qu’il faut bien savoir ce que l’on fait, parce que lorsque l’on est projeté dans la forme du moine, on ne peut plus regarder en arrière et on est là pour aider le dharma, pour aider la pratique, pour favoriser la dynamique du dharma, de l’enseignement, de la compréhension, de la vie, de la réalisation et de l’éveil chez tout le monde et chez les autres d’abord.

Il n’y a plus rien à demander, il n’y a qu’à donner. Voilà ce que je pense que ce que veut dire prendre l’ordination de moine.

Chapitre 3

Si l’on comprend bien que lorsque l’on est moine, c’est le moine qui aide la pratique et qui n’attend donc plus que ce soit la pratique qui l’aide, on a affaire à une figure du moine zen qui porte une grande dimension. Il est intéressant de noter que dans la sangha créée par Maître Deshimaru, pour je ne sais quelle raison mais je vais l’expliquer, à mon avis les moines sont appelés unsui. Unsui veut dire eau et nuage. Cela représente l’image de l’impermanence, des nuages qui se forment et se déforment, de l’eau qui coule toujours changée, un aspect de phénomène qui évolue librement. Or traditionnellement, unsui c’est le disciple. Unsui est comme les apprentis prêtres, comme dans les grands temples japonais tels que Eihei-ji, ils portent le kesa et apprennent toute les cérémonies, ils suivent les gens responsables de Eihei-ji, des maîtres. C’est aussi par exemple un très jeune moine qui va faire le tour des temples et il va s’installer dans l’un d’eux pour suivre l’enseignement du maître de ce temple.

Généralement dans l’ancien temps ils étaient très jeunes, souvent même rejoignaient-ils un temple lorsqu’ils étaient adolescents pour obtenir l’éducation, lire, écrire et pénétrer la philosophie et la pensée du zen ainsi que de pratiquer avec un maître. Or si dans une sangha l’on considère que le terme unsui, bien entendu à part les maîtres, s’applique à tous les moines, on les considère alors tous comme des disciples, des apprentis. Et donc l’évolution d’une telle sangha est définie par ce mode de fonctionnement, où en principe il y a un maître et des disciples, appelés unsui. Dans l’esprit collectif de cette sangha tout le monde est un disciple. Alors évidemment le problème associé à cela est celui de la transmission, puisque l’on ne peut pas passer d’unsui, jeune disciple, à maître. Il ne faut pas oublier que Maître Deshimaru était japonais alors que nous sommes européens. Son histoire est différente, la société japonaise est différente, les sanghas zen japonaises doivent être différentes de celles que nous voyons maintenant en Occident, dans le monde moderne.

Il y a également un autre terme pour désigner le moine, qu’on verra plus en détail, c’est le terme de shukke. Shukke veut dire à la fois hors du cercle familial, et hors de la demeure. Il porte une notion différente, celle de la solitude intérieure du moine, de son indépendance, par rapport à sa famille, ce qui est dit pour des raisons historiques, puisque dans le temps les moines jeunes quittaient leur famille pour entrer au monastère. Aujourd’hui les moines zen continuent à vivre dans le monde, ils partagent leur vie entre les activités quotidiennes et leur pratique religieuse. Alors que veut dire à ce moment-là hors de la demeure, alors que nous vivons comme tout le monde ? Quelle est la signification à notre époque de shukke, a-t-elle changé ou est-ce que l’essence reste la même ? Quelles sont les circonstances pour lesquelles nous sortons effectivement de la demeure ?

Dogen a écrit un texte que je voudrais partager avec vous qui s’appelle le shukke kudoku. Je pense qu’il faut bien avoir à l’idée qu’unsui, bien que dans nos sanghas cela soit considéré comme le moine est en fait l’apprenti moine. On pourrait dire celui qui a reçu l’ordination de bodhisattva, celui qui suit l’enseignement d’un maître. Shukke est un moine réalisé et on peut dire : « Shukke c’est un moine zen. » Personnellement je ne pense pas qu’il soit intéressant dans l’esprit de tous de prendre les shukke pour des unsui. Oui, je sais, à la fin ce sont des mots mais il y a cette notion d’indépendance dans shukke qui est toujours valable à notre époque et on le verra plutôt dans le sens d’être indépendant des liens qui pourraient nous lier à toute forme de karma, de conventions. En langage Jungien on dirait de matrice. Alors que dans le temps, hors de la demeure voulait effectivement dire quitter sa famille première, comme pour des enfants jeunes quitter leurs parents, leurs frères et sœurs, entrer au monastère ou plus tard quitter sa famille actuelle car en Chine souvent pour entrer dans un temple il fallait aller loin. Donc véritablement ils quittaient leur famille première et entraient dans un temple. Comme d’ailleurs aujourd’hui les moines catholiques, qui bien entendu pour entrer dans leur monastère catholique, sont hors de leur famille. Les moines bouddhistes traditionnels également sont hors de leur famille.

A notre époque les moines sont souvent plus âgés, ont peut être créé une autre famille dont ils s’occupent, ils l’ont fait de leur propre volonté, et sont censés maîtriser cette vie, entre leurs activités et la pratique de la Voie. Mais au départ, même aujourd’hui à notre époque, hors de la demeure ou abandonner la famille, veut toujours dire quelque chose : sortir du carcan familial, de son histoire, de ses liens, et partir. Alors ce n’est plus forcément partir physiquement, puisque chacun par compassion doit s’occuper de ses proches, quels qu’ils soient, mais ne pas y être attaché en esprit de façon à ce que sa vie libre de moine ne soit pas emmurée par une quelconque matrice familiale, professionnelle, ou autre. On pourrait dire shukke c’est le moine libre, or le moine zen évidemment doit être libre. Et donc également libre à la fin du maître, libre de son maître et ne pas rester dans la condition d’unsui, le disciple.

Etienne le disait, c’est pour cela que je le dis, il disait : « S’il vous plaît passez devant, devenez maîtres. » Voilà le moine libre, le shukke. Qu’allons-nous faire dans les générations futures si l’on garde tous les moines des sanghas dans le stade du disciple, d’unsui, l’apprenti prêtre, celui qui digère uniquement l’enseignement de quelqu’un d’autre.

Ensuite on va voir ce que dit Dogen dans le shukke kudoku.

Chapitre 4

Avant d’essayer de comprendre véritablement ce que veut dire shukke à notre époque et en Occident, il est intéressant de regarder ce qu’en dit Dogen au XIIIème siècle au Japon. Dogen était un maître, il a construit des temples et a surtout beaucoup écrit mais les écrits de Dogen – dont la majorité a été compilée par Ejo – n’ont pas à être considérés comme la Torah, la Bible ou le Coran. On peut y porter intérêt comme un enseignement qui convient, on n’est pas obligé de digérer tout, surtout que les écrits de Dogen ont été repris et remaniés par d’autres. Shukke kudoku veut dire : Shutsu est sortir ou transcender, c’est-à-dire aller au-delà de la situation primaire. Ke veut dire la maison, la demeure, l’environnement familial et kudoku veut dire les mérites. Et donc le Shukke kudoku écrit par Dogen est un texte sur les mérites de quitter l’environnement familial et de transcender ce qui nous vient de notre famille, c’est-à-dire nos usages, notre éducation, notre karma aussi, notre façon particulière de voir les choses qui nous a été inculquée par notre famille pour avoir notre propre vision libre.

Dogen lui-même a perdu ses parents lorsqu’il était très jeune. Il a été recueilli par sa famille qui faisait partie de la cour. Il aurait pu s’il était resté dans ce milieu accéder à des fonctions honorifiques, puisque de toute façon à cette époque-là c’étaient déjà les shoguns qui commandaient. Mais très tôt il a désiré devenir moine et il est devenu moine Tendai. Donc chacun a sa vie, on peut voir que non seulement Dogen a perdu ses parents tôt mais également est sorti tôt de cet environnement et de cette protection familiale pour devenir moine. Pour Dogen Shukke c’est le moine qui a transcendé sa vie de famille, qui est parti de sa demeure et qui a pris les préceptes. Pourquoi ? Parce qu’il dit que si l’on reste influencé par le cocon familial on ne peut pas voir les choses clairement et discerner la vérité. Ceci est certainement toujours valable. Donc dans le Shukke kudoku il relate ce que Nagarjuna a dit.

Au temps de Nagarjuna pour une vie correcte et éthique les laïcs observaient cinq préceptes, les moines en observaient 250, et les nones 348. C’est vrai le bouddhisme n’a jamais été renommé pour sa grande ouverture aux femmes. Ce n’est pas le monde de l’Equal Opportunity, si l’on peut dire. A l’époque de Nagarjuna les laïcs vivaient selon cinq préceptes ce qui n’est déjà pas mal puisqu’au jour d’aujourd’hui certains gens vivent sans aucun précepte, montant des fortunes avec de l’argent du travail des autres, méprisant les trois-quarts de la planète et de la nature, ou sont tout simplement totalement égoïstes. Cela est vivre sans préceptes. Le monde commun vit sans préceptes.

Quelqu’un a demandé, puisque les laïcs vivaient déjà avec cinq préceptes : nous les laïcs nous avons cinq préceptes et il nous est donc possible de naître dans les cieux, le paradis, d’obtenir la Voie des bodhisattvas et d’atteindre le nirvana. Pourquoi devrions-nous prêter attention aux préceptes de ceux qui ont quitté la vie de famille, c’est-à-dire aux préceptes des moines ? Et voici la réponse.

« Bien que les deux populations, les laïcs et les moines, puissent obtenir le salut il y a néanmoins une Voie difficile et une Voie facile. Ans leur façon de vivre les laïcs ont toutes sortes de travaux, de jobs, et d’obligations. S’ils veulent concentrer leur esprit sur la vérité et sur le dharma, leurs affaires vont se détériorer et s’ils se concentrent sur la pratique de ces affaires, alors celles qui dévoilent et mènent à la vérité vont de détériorer. Ils devraient être capables de pratiquer le dharma sans choisir ni abandonner l’une ou l’autre, c’est-à-dire les affaires du monde et le dharma, ce qui est appelé « difficile ». Si nous quittons notre vie de famille – on verra plus tard ce que ça veut vraiment dire – et que nous quittons aussi la société mondaine, de façon à éliminer les perturbations et nos irritations, et que nous concentrons notre esprit seulement sur la pratique de la vérité, ceci est appelé « facile ». D’autre part la vie de famille étant désordonnée et bruyante – tout dépend du nombre d’enfants qu’on a – avec beaucoup de choses à faire et d’obligations, est aussi la racine de beaucoup de difficultés, d’obstacles, ceci est appelé « très difficile ».

On peut voir le message de Dogen qui consiste à dire que de quitter l’environnement familial, on dit ça pour le karma ou la société mondaine, ou le monde commun, observer les préceptes, c’est-à-dire avoir pris les préceptes, devenir moine, et ainsi pratiquer la vérité est très facile. C’est la raison pour laquelle Dogen dit que les laïcs qui sous-entendu sont intéressés et qui cherchent la vérité et le dharma devraient quitter leur environnement familial ou le monde séculier pour recevoir l’ordination, c’est-à-dire les préceptes. De plus le dharma, c’est-à-dire l’action de sortir de l’environnement familial et du monde commun, est la pratique la plus difficile. Donc le saut difficile pour Dogen est de quitter la demeure, quelle qu’elle soit. Quand ce saut-là est fait, avec la prise et le respect des préceptes, la vie du moine devient facile. Et donc il parle de tous les mérites infinis amenés par cette vie-là. Il dit également que tous les Bouddhas du passé l’ont choisie et que quiconque désire devenir Bouddha doit être amené à faire ce choix. C’est-à-dire que pour lui atteindre la vérité pour les êtres vivants, inévitablement, dépend du fait que d’une façon ou d’une autre ils abandonnent leur demeure et reçoivent les préceptes.

Evidemment quelqu’un en dehors de cette compréhension ne pige pas. Un moine réalisé comprend facilement ce que cela veut dire. Il s’agit ni de faire cela pour sa propre vie, sa propre protection ou même pour celle des autres, mais comme Dogen était également un mystique, il dit que la vérité est que le voir, le comprendre, de discerner précisément ce qu’est la demeure qui doit être quittée est au-delà des considérations personnelles et des considérations des autres. Chacun peut comprendre facilement que le processus intérieur de libération, d’individuation, de réalisation de son être réel – ce qui est très proche de ce qu’Eno a appelé sa véritable nature – est un processus de vie. C’est également le processus qui va amener l’apprenti moine, l’unsui, au véritable moine de la Voie.

Dogen continue en relatant ce qu’a dit Maître Gigen qui est un des successeurs d’Obaku, et donc c’est plutôt la branche rinzaï. Il dit la chose suivante qui est intéressante : « En général eux qui ont quitté l’environnement familial ou la vie de famille devraient être capables de savoir intuitivement, de discerner, ce qu’est la vue normale et la vue véritable ; de savoir intuitivement ce qu’est l’état de Bouddha, et ce qui est l’état des démons ; connaître intuitivement la vérité et ce qui est faux ; savoir intuitivement ce qui est commun et ce qui est sacré. S’ils sont capables de connaître tout cela intuitivement, alors ils sont appelés des véritables moines, c’est-à-dire ce qui est dans le texte, des personnes qui sont réellement sorties de la vie familiale », ou à nouveau en termes Jungien sorties de la matrice.

On peut prendre ce terme de vie de famille comme une matrice, c’est-à-dire tout l’environnement y compris inconscient qui, si on ne le connaît pas, va dicter nos actions et dont on ne peut pas sortir. On est donc prisonnier de l’environnement, des autres, du karma, ce qu’ils appelaient à l’époque la vie familiale.

Alors Gigen continue : « S’ils ne distinguent pas entre les démons et les Bouddhas, alors ils ont juste quitté un nid pour se poser dans un autre nid. Ils sont appelés des êtres ordinaires qui produisent du karma. Ils ne peuvent pas être appelés des véritables moines, c’est-à-dire des véritables personnes entières qui sont sorties du cadre familial. »

Et donc la dernière chose c’est que tout cela peut se passer à n’importe quel âge, il n’y a pas de limites, il n’est jamais trop tard. Il y a même quelqu’un qui a décidé tout cela quand il était déjà centenaire. Srivaddhi avait demandé à Sariputra s’il pouvait devenir un moine et donc Sariputra avait refusé en disant que cet homme Srivaddhi était trop vieux. Mais par la suite le Bouddha lui-même a accepté d’ordonner cet homme moine. Donc c’est à chacun à savoir quelle demeure il doit abandonner  pour en être libéré et pouvoir voir clairement la vérité dans sa vie.

Chapitre 5

Alors que veut dire à notre époque hors de la demeure, ou quitter la famille ? Aujourd’hui aussi lorsque l’on parle de hors de la demeure, cela a des aspects bien réels. Ce n’est pas juste qu’une idée ou l’on se dirait : oui, d’accord, il faut que je fasse attention de ne pas trop m’attacher. « Hors de la demeure » a des aspects pratiques, qui demandent des efforts. Sans les efforts et sans la pratique il n’y a pas de vie religieuse et donc pratiquer « hors de la demeure » existe également pour le moine d’aujourd’hui. Sortir de sa vie ordinaire, se libérer des activités mondaines, c’est-à-dire des activités qui sont définies pour nous par la société dans laquelle on vit ; des activités qui sont déterminées par notre famille, notre éducation, notre travail, par les autres, par l’opinion, par ce que l’on désire pour soi-même. Ou aussi tout ce qui est déterminé par le karma que nous avons gravé dans notre inconscient.

Alors par exemple qu’est-ce qui est déterminé ? Il faut avoir de l’argent d’une façon ou d’une autre dans notre société sinon on se retrouve dans la misère dans la rue. Il y a l’opinion sur le travail, il y a tout ce que notre famille nous demande et donc la plupart du temps nous sommes pris dans des habitudes et des contraintes. On se nourrit aussi de tout cela pour notre identification, on peut dire que tout cela est comme une matrice qui nourrit un fœtus. A un moment il faut couper. Il faut couper avec tout cela. Je ne veux pas dire qu’il faille envoyer tout cela aux orties, laisser tomber sa famille, ne plus s’occuper de qui que ce soit, ne plus rien faire. Il faut couper cette dépendance mondaine qui représente pour nous une réelle pression, les gens ont peur de perdre leur travail c’est normal. Au travail ils ont un rapport avec l’autorité qui fait qu’ils n’osent pas dire qu’ils sont moines, ça c’est moins normal. Ils ont de la difficulté à négocier pour partir ou alors ils pensent à leurs vacances qui sont plus importantes : « ah ! Qu’est-ce que je vais devenir si je n’ai pas de vacances ? J’ai besoin, il me faut des vacances. » Oui, si vous voulez bien sûr. A un moment donné il faut couper ça pour découvrir la vie réelle, la vie responsable, la vie libre. Si on reste dépendant de tous ces aspects de la société, on ne peut pas découvrir la saveur intérieure de l’être libre. On sera toujours gêné aux entournures ; on pourra penser qu’on est libre, on pourra penser qu’on est hors de la demeure, on pourra penser qu’on a quitté un peu le monde mais tout cela ne sera que du pipeau. C’est autre chose : toucher sa vie réelle. Et pour cela il faut couper avec certains aspects mondains ou en tout cas de temps en temps.

Alors à l’époque de Dogen ou à l’époque de l’Inde ancienne je pense que c’était tout cela qui était appelé la vie de famille d’une part, tout ce qui définissait leurs actions, leur emploi du temps et d’autre part dans la tradition indienne les moines rejoignaient les monastères souvent comme enfants ou très jeunes. Effectivement ils quittaient leur famille. Comme l’histoire raconte : Eno aurait quitté sa mère, Gensha aurait laissé crever son père. Tous à un moment donné en Chine ont quitté leur village pour aller au monastère. Il faut dire que les monastères n’étaient pas forcément dans leur village et donc ils devaient aller ailleurs. Aujourd’hui on a des dojos dans à peu près toutes les villes, ou alors certaines personnes déménagent pour rejoindre une ville où se trouve leur maître, généralement des unsui, des disciples.

Le moine doit lui à la fois être hors de la demeure, c’est-à-dire ne pas se cocoler tout le temps dans son chez soi, il doit être également responsable. Les deux. Une fois à la Gendronnière une femme est allée poser une question au mondo à Etienne. La question était qu’est-ce que je dois faire ? Parce qu’elle voulait s’engager uniquement dans la pratique de la Voie. Déjà là c’est un peu suspect, c’est comme les gens qui arrivent au dojo, qui commencent à pratiquer tous les jours, qui demandent pourquoi on n’a pas le zazen le lundi et tout à coup, pouf !, ils disparaissent. Et donc Etienne lui demande : est-ce que vous avez des enfants ? Elle dit oui. Etienne lui demande combien, je crois qu’elle en avait deux. Etienne lui répond bon : la première chose que vous avez à faire, c’est de vous occuper de vos enfants.

Donc comment concilier les responsabilités qu’en tant que moine on doit porter et hors de la demeure. Cela a plusieurs aspects. Les responsabilités si on ne saute pas dedans, si on n’y fait pas face, qu’on ne les prend pas à bras le corps, comment voulez-vous à ce moment-là être capable de porter la Voie. Quelqu’un qui fuit ses responsabilités va évidemment fuir la Voie parce que pour pratiquer la Voie il faut faire des efforts, il faut se comprendre soi-même, il faut avoir le courage de se regarder en face et continuer toute sa vie. Mais parallèlement le moine ne s’y attache pas, c’est-à-dire qu’il fait ce qu’il doit faire. Et d’autre part les responsabilités qu’il assume il les a choisies et personne ne peut les lui imposer. Ceci correspond également à l’idée de « hors de la demeure » mondaine puisque c’est lui qui décide. Egalement hors de la demeure est ne pas laisser sa vision du monde être entièrement définie par d’autres personnes, même si on les aime énormément.

Il y a le côté de la solitude du moine à l’intérieur. Il vit dans ce monde, il s’occupe de ses activités, de sa famille, par amour et compassion, mais il n’est pas englué dans ce monde-là. Et s’il doit avoir des responsabilités mondaines il les maîtrise en même temps qu’il maîtrise la pratique de zazen. Alors il semble que pour nous ce soit plutôt la Voie difficile que la Voie facile. Ne pas s’échapper est difficile. S’occuper de tout demande une grande détermination – mais sans détermination il n’y a pas de moine -, de l’énergie et des efforts. Beaucoup de gens, comme dans le new age désirent accrocher la Voie de Bodhidharma sans efforts et donc ne font qu’augmenter leurs illusions enfantines. Dans cette Voie, difficile, il s’agit à la fois de maîtriser sa vie et sa pratique. Pour un moine il est hors de question de laisser tomber sa pratique. C’est là qu’intervient véritablement la vérification de « hors de la demeure ».

La première chose c’est de comprendre qu’il s’agit pour un moine d’organiser sa vie et son emploi du temps – je dis toujours dans la mesure du possible mais des fois il faut aussi forcer le possible – à partir de la pratique, tenir compte de la pratique du moine, tenir compte aussi de ses activités mais ne pas systématiquement faire passer la pratique en dernier. En passant je me permets une petite remarque : certaines sesshins sont annoncées longtemps à l’avance, particulièrement la sesshin d’été qui est annoncée quasiment une année à l’avance. Je considère que quand même, pour ceux qui le savent, hors de la demeure veut dire que les moines sont capables de s’organiser pour y participer et ne pas venir et dire : je ne peux pas y aller à la dernière minute. Ça c’est hors de la demeure. Pratiquement, réellement, organiser sa vie d’abord en tenant compte de sa pratique de moine et ensuite également tenir compte des responsabilités que nous devons porter. Ceci est valable pour la pratique dans le dojo, les sesshins, pour tout ce qui concerne la Voie. Donc oui, c’est la Voie difficile. Si vous voulez la Voie facile, et être hors de la demeure, alors vous prenez vos cliques et vos claques et vous allez tondre l’herbe à la Gendronnière. Ce sera plus facile pour la Voie, ce sera plus facile pour le moine à condition qu’il ne soit pas attiré par tout ce qui lui plaît, par la société mondaine.

Donc hors de la demeure également à notre époque n’est pas qu’une idée, elle a des aspects bien réels, et demande des efforts, une pratique et de voir véritablement qu’un moine s’est engagé dans la vie religieuse et que cela signifie vraiment un certain mode de vie. En ce sens c’est vrai ce que disait Etienne : devenez maîtres. Parce que pour gérer tout cela vous devez à la fois être maîtres de ce qui se passe dans votre vie pour les autres, pas les laisser tomber comme des vieilles chaussettes, et maîtres aussi de la gestion de votre pratique. En ce sens un moine réalisé est plus proche d’un maître que d’un disciple. Parce qu’il doit faire tout cela. Ce n’est pas parce qu’à notre époque, vu la société, l’évolution des mœurs, ce n’est pas parce qu’on est plus cool, que fondamentalement le moine, le shukke, devrait se dissoudre.

Dans les ango traditionnels, qu’ils soient de quatre-vingts dix jours ou d’autres, la règle est que chacun doit faire l’ango entièrement, entre et ne sort pas du monastère avant la fin de l’ango. Alors aujourd’hui je suis obligé d’autoriser les personnes à venir aux sesshins quand c’est possible mais fondamentalement pour moi elles doivent comprendre que, que ce soit une sesshin, un camp d’été ou un ango, la loi est de rentrer et de ne pas sortir. Mais nous sommes dans une époque différente. Moi-même au cours des années, il n’y a que quelques années où j’ai pu pratiquer entièrement le camp d’été car j’ai choisi aussi de garder mon travail et faire face à mes obligations mondaines. Donc je comprends. Mais à l’intérieur de soi-même il faut connaître la loi et à partir de là, il faut maîtriser comme on peut à la fois son monde et sa Voie religieuse, ce qui n’est pas toujours facile, mais il faut faire le mieux.

Chapitre 6

Lorsque quelqu’un possède une forte détermination et le grand désir de s’engager dans une Voie spirituelle, à un moment donné peut-être, par son désir, il va demander l’ordination : ordination de bodhisattva, ordination de moine ou de nonne. Je dis moine mais cela veut dire nonne aussi. Comme je l’avais dit la première ordination a à voir avec soi-même, ensuite il peut demander une actualisation, une objectivation, une certification de l’ordination. Alors il y a deux choses : il y a la demande et il y a l’acceptation. Les deux côtés sont nécessaires. Bien sûr il faut la demander et il faut que la personne qui a la fonction de pouvoir donner cette ordination l’accepte. On appelle aussi l’ordination la remise des préceptes et donc pour que les préceptes puissent être remis à un bodhisattva ou à un moine il faut bien que quelqu’un les possède. Dans le shiho il y a une cérémonie qui est la transmission de la possession des préceptes. Le maître est alors le gardien de les remettre lors des cérémonies d’ordinations.

Ceci bien sûr a plusieurs aspects : un aspect important au-delà des mots, au-delà de la cérémonie elle-même, au-delà des sutras que l’on chante, il y a l’aspect d’I shin den shin. C’est le moment intime où les regards se croisent et où le maître et celui qui reçoit l’ordination, en cet instant privilégié qui les réunit, partagent cet esprit qui lui-même a été transmis depuis Bouddha. Dans le shiho il y a une cérémonie qui s’appelle menju, c’est la première des trois cérémonies du shiho. Les modalités en sont différentes, c’est la nuit, en secret, seuls, le contact est donc très, très intime entre un maître et son successeur. L’esprit de menju est aussi l’esprit de l’ordination de moine. Men dans menju veut face, et ju transmission. Et donc menju veut dire transmission face à face, soit entre un maître et son successeur, soit la transmission face à face de deux êtres  humains. A la fin toutes ces transmissions et ces cérémonies sont aussi des rencontres spirituelles et intimes de deux êtres humains, de deux vies.

Dans la transmission face à face, ce qui est transmis n’est pas quelque chose de théorique, mais c’est quelque chose de réel. Il y a d’abord le regard physique, et sont transmis également une conduite de vie, une intuition et de la sagesse. Tout cela ne peut pas être contenu seulement dans des explications avec des mots, ou simplement le passage d’un document, en l’occurrence dans l’ordination le ketsumyaku qui montre toute la transmission de la ligne de sang de Bouddha jusqu’à l’ordonné, c’est la transmission du dharma. Celui-ci a été transmis toujours de personne à personne depuis l’époque de Bouddha. C’est donc la transmission directe du dharma de Bouddha. Et ce qui est très important dans l’ordination c’est le contact personnel. Sans ce contact personnel le dharma du bouddhisme ne peut pas être transmis. Bien sûr c’est la transmission du dharma, de l’universalité, de la Voie, de toute cette dimension religieuse, mais tout cela doit passer par ce contact personnel, contact réel, une sagesse de l’instant partagée.

Tout ceci comme vous le savez a commencé sur le Pic des Vautours, où le Bouddha a cueilli une fleur d’urumbara. Il a fait tourner cette fleur entre ses doigts, un geste très délicat, presque enfantin peut-on dire, naturel et joyeux. Faire tourner une fleur c’est mieux que de faire tourner le barillet d’un revolver. Et donc parmi la foule qui était devant le Bouddha, Mahakashyapa a souri, c’est-à-dire que le Bouddha et Mahakasyapa se sont regardés intimement et dans l’instant ce regard partagé les a rapproché dans une intimité d’esprit immédiate. Et Bouddha a dit : « Je possède le trésor de l’œil du dharma et l’esprit délicat du nirvana, je le transmets à Mahakasyapa. » Ce fut le premier face à face et depuis cette époque cette transmission s’est toujours effectuée face à face, Et c’est pour cela que nous avons des ordinations où au moment où, le nom est donné, le ketsumyaku, le kesa ou le rakusu, il y a cet échange du regard et ce regard n’est pas que celui des yeux mais remonte à la source du regard que Bouddha a posé sur le monde. C’est un instant très important parce que c’est également cet instant-là qui doit donner la force, l’impulsion pour continuer toute sa vie. Alors il y a une cérémonie, car il s’agit de sceller cette alliance de façon objective et ainsi les documents remis portent les tampons du maître – les tampons c’est comme sur un tableau, le tableau a de la valeur s’il est signé par l’auteur. La personne en face reçoit ces documents, le kesa, avec les tampons, c’est un cadeau. Dans toute l’histoire des peuples il y a de nombreux exemples où les documents devaient être scellés. Et en fait tous les documents sont soit scellés, soit signés, soit à la cire, soit à l’encre rouge, soit au stylo bille. Le nom du représentant de Bouddha qui donne l’ordination figure au bout de la chaine du sang qui remonte à Bouddha. Il n’y a aucune interruption. Et en essence dans cette cérémonie-là l’ordination est donnée par Bouddha.

Associé à cela il y a une question quand même, puisque ces réflexions sont là pour poser les véritables questions dont peu de gens parlent ouvertement et d’essayer de les comprendre. Alors oui l’ordination est donnée par le représentant de Bouddha. Bouddha lui-même en fait mais il faut qu’il y ait un représentant, ce contact personnel à cette époque, maintenant pour que le dharma du bouddhisme puisse être transmis. Les questions sont des fois dans l’esprit des gens : est-ce que c’est important de choisir son maître d’ordination ou au contraire ne faut-il pas choisir. Est-ce que la relation de maître à moine est une relation personnelle ou ne doit pas être une relation personnelle ? Comme vous le savez généralement dans le zen on ne considère pas les questions ayant des réponses ou bien, ou bien, mais plutôt et, et. Sur la question du maître d’ordination lorsque l’on dit : choisir son maître d’ordination, oui certaines personnes peuvent le choisir. La plus grande chance pour un moine, comme ce le fut dans mon cas, est que ce soit évident. Ce maître apparaît et immédiatement à l’intérieur de son cœur la relation est comme définitive, inconditionnelle, aimante, avec beaucoup de tendresse, de respect, d’amour et de désir de partager l’ordination avec ce maître-là. Cela est le plus grand cadeau dans l’ordination. Mais parallèlement, également, la grande détermination d’un moine peut le mener bien sûr à pratiquer toute sa vie. Des fois il y a des circonstances, à la fin est-ce important ou non ? Oui ou non, tout dépend de ce que l’on vit et qui on a la chance de rencontrer.

Alors ce n’est pas la même chose effectivement de choisir ou de se retrouver projeté dans l’évidence. Dans les livres il est beaucoup parlé de la relation de maître à disciple. Comme je vous l’ai déjà dit plusieurs fois je suis en faveur de la pratique dans le zen adulte, responsable, où les gens portent la Voie et deviennent maîtres, de leur vie et d’eux-mêmes. Je dois admettre que j’ai toujours une petite réticence à utiliser le terme de disciple, car je vois dans les moines non pas des disciples mais des êtres qui poursuivent une Voie de libération, de compassion, d’universalité, de compréhension, de paix et de sagesse. Et c’est à eux de le réaliser. Au début c’est comme dans les courses de bob, on peut donner une petite poussette au départ mais après c’est les gens qui conduisent et qui mènent la course de leur vie.

Bien sûr ce genre de relation peut aider. Moi j’en ai vécu une magnifique pendant malheureusement seulement pendant quelques années mais cela a déterminé le fait de continuer à pratiquer la mémoire de mon école. Et donc ces relations-là c’est aussi comme l’auberge espagnole, on y trouve ce qu’on y amène, on ne peut pas tout recevoir. Du moment qu’on est moine au contraire il s’agit de donner. Oui dans l’ordination est transmis quelque chose de réel, scellé par des signatures, des tampons et rien de tout cela ne peut être modifié. Cela a été fait, écrit et existe et la personne l’instant d’après se retrouve pour le restant de sa vie un moine. C’est alors facile de comprendre quelle est l’importance de l’ordination. Après c’est fait. Donc avant il faut vraiment savoir si on la veut, si on s’illusionne, car ce que l’on ne sait pas c’est qu’après l’ordination en fait tout ce qui a donné lieu à demander l’ordination disparaît puisque c’est fait et qu’on l’a. Justement avec le document officiel, car il n’y a pas besoin de la Sotoshu sumosho pour que cela soit officiel, le ketsumyaku, le bodhisattva et le moine peuvent voir qu’ils se situent effectivement dans cette transmission qui remonte à Bouddha et qu’en fait il y a également une ligne qui va directement d’eux-mêmes à Bouddha. On peut aussi dire que c’est l’anneau de la Voie car le moine est relié à tous ces prédécesseurs, patriarches, maîtres, Bouddha, et est aussi directement relié à Bouddha c’est-à-dire à la source. Il est relié à la rivière et relié aussi directement à la source, à la première goutte d’eau qui va donner le fleuve.

C’est donc un acte de vie très important et par la suite vivre avec, heureux, satisfait entièrement, prêt à l’acte, libéré, en principe libéré à ce moment de son ego. C’est comme une renaissance, puisqu’un nom est donné comme pour les petits enfants et c’est aussi bien sûr le début d’une nouvelle vie. Pour chaque personne qui a reçu l’ordination la vie va être une nouvelle vie.

Chapitre 7

Nous avons vu que l’ordination correspond à un renouvellement, une forme de renaissance non pas physique du corps mais un nouvel engagement dans la vie. L’ordination n’est pas qu’une réalisation à laquelle les gens ont pensé, réfléchi, vérifié leurs motivations, mais également le début de leur pratique de moine. On dit souvent que dans l’ordination il y a les préceptes, mais le premier précepte auquel on dit oui est de continuer la pratique de zazen, qui est la base du bouddhisme zen. Il y a donc dans le fait d’être moine de pratiquer une certaine fidélité intérieure à cette façon de vivre. Nul ne prétend qu’avec l’ordination tout à coup chacun va tout comprendre immédiatement sur lui-même et sur sa vie. Mais un nouveau processus de réalisation a démarré.

Comme vous le savez, un moine ne pratique pas uniquement pour lui-même, c’est-à-dire égoïstement pour sa santé, pour sa paix intérieure dans laquelle il pourrait se reposer continuellement. Comme être humain il participe de tous les êtres et donc il pratique en tant que représentant de toute l’humanité. Il y a un côté universel, de don universel, dans la pratique de zazen. Ce qui d’ailleurs n’enlève rien au fait que bien entendu chacun doit pratiquer lui-même, c’est à dire que toute l’universalité du bouddhisme et du zen inévitablement doit passer par un être humain qui pratique zazen. Ce n’est pas qu’une idée. Des idées on peut en sortir dix milles chaque matin. Là il ne s’agit pas d’idée mais de réalisation. Et donc la réalisation du bouddhisme et du zen passe par le fait que des êtres humains pratiquent avec leur corps-esprit et que des moines continuent la chaîne de transmission du bouddhisme qui également s’actualise par des hommes et des femmes. Il y a donc à la fois le côté simplement humain avec tout ce que cela comporte, les faiblesses humaines, les colères, les désirs, les blocages qui souvent prennent beaucoup de temps, voir toute la vie, à comprendre et à libérer. C’est donc à la fois une réalisation personnelle et une réalisation universelle, mais le côté personnel ne doit pas prendre tout l’espace, le pas sur le don de sa pratique pour tous.

Il y a cet engagement qui est pris pour toute sa vie future par le moine ou le bodhisattva. Avant de demander l’ordination il faut bien cibler et intégrer toutes ces questions d’engagement dans lequel on se lance. Il est hors de question de se dire : oui d’accord je m’engage maintenant et par la suite on verra, de toute façon la vie n’est qu’impermanence et donc je suis moine aujourd’hui mais qui sait demain. J’espère que personne ne pense cela mais si jamais cela devait être le cas, il vaudrait mieux rester laïc, ce qui va très bien également.

Il y a un point que l’on pourrait dire, face à la grande figure du bodhisattva du bouddhisme, point qui est à la fois important mais dont il ne faut pas non plus faire une machine à coudre. Les gens voudraient toujours savoir quelle est la différence entre l’ordination de bodhisattva et l’ordination de moine. Généralement il est répondu : oui, un bodhisattva peut repartir ce qui est une réponse idiote. Pourquoi un bodhisattva pourrait-il repartir ? En ce sens on pourrait dire également le bodhisattva reste dans le monde. Aujourd’hui le moine également. Il n’y a plus véritablement cette différence comme il y avait à l’époque ancienne, où par exemple un bodhisattva serait l’équivalent d’un prêtre ouvrier, et le moine serait un reclus dans un monastère. Dans la pratique pas de différence non plus puisque chacun s’engage à continuer sa pratique et pourtant il y a deux ordinations différentes. Peut-être cela vient-il de l’histoire qui dans le bouddhisme connaissait et connaît toujours la basse et la haute ordination. C’est un petit peu comme les vœux du moine catholique, le bodhisattva prononce ses vœux, le moine d’une certaine façon prononce les mêmes vœux mais avec cette consonance et cette conscience intérieure : ils sont définitifs. Pratiquement peut-être y a-t-il une différence d’engagement. Des fois des gens demandent l’ordination de bodhisattva car ils ont peur de se trouver totalement engagés et peut-être même pour eux-mêmes prisonniers de l’engagement fort d’un moine, aussi choisissent-ils l’ordination de bodhisattva.

Oui il y a des différences et à la fois c’est la même chose. Quelqu’un qui demande l’ordination de moine doit être conscient du côté définitif de cette action. L’être humain bien sûr vivra toute cette impermanence. Le fait de devenir moine ne peut plus être changé, le moine est alors comme l’ami de bien qui accompagne toujours l’être humain. Un peu comme dans le film où Louis Jouvet jouait un prêtre ; quelqu’un passe et lui demande : « Vous êtes seul mon Père ? » Et Jouvet répond : « Mon fils, un homme de Dieu n’est jamais seul. » L’engagement du moine dans l’esprit des gens est effectivement, par ses consonances historiques, plus fort, définitif. Il s’abandonne d’une façon claire à la pratique ; il s’engage également à organiser sa vie à partir de la pratique. Ceci prend une forme d’un côté absolu dont il faut être conscient, mais conscient à la fois que tout cela se fait dans un espace de liberté et non de contrainte. C’est là qu’on voit qu’un bodhisattva ou un moine, une nonne, s’engage à beaucoup de choses mais c’est à lui librement à gérer sa pratique religieuse, sa vie familiale, sa vie mondaine, son argent, son temps, tout ce qui fait partie de la vie puisque dans le zen il n’y a pas de loi absolue, vu que c’est une Voie religieuse humaine.

Des fois des gens, des moines, des nonnes, partent. J’ai connu en tout cas deux personnes qui juste après leur ordination de moine et de nonne, ayant le sentiment qu’ils avaient obtenu tout ce qu’ils pouvaient obtenir de cette filière spirituelle, ont tout simplement foutu le camp, on ne les a jamais revus, un peu comme le brahmane. D’autres ont pratiqué sincèrement pendant des années, des fois leurs conditions de vie ont changé, ils connaissent quelqu’un qui vit ailleurs, ils partent, ou bien ils pratiquaient lorsqu’ils bénéficiaient d’allocations qui leur permettaient d’avoir un temps extrêmement libre, les allocations tombent, il faut bosser, ils n’ont plus le temps pour zazen. Ils trouvent peut-être un compagnon ou une compagne, qui ne comprend pas ce que ça veut dire cette histoire de se lever si tôt le matin et ne jamais pouvoir déjeuner ensemble, et donc ils commencent à compromettre la pratique et ils arrêtent. C’est un phénomène connu dans la pratique du zen que beaucoup de gens inconsciemment ou par défaut ou par absence de compréhension, de détermination – on pourrait dire absence de foi – considèrent la pratique du zen comme passant en dernière position de leurs occupations. Ce serait comme une personne qui tout à coup voit ses revenus diminuer et doit donc faire des économies. Alors elle réfléchit, est-ce qu’elle va économiser sur les vacances ? Surtout pas. Economiser sur la bouffe : elle dépense déjà très peu pour cela, pas possible. Le loyer ? Non plus. La voiture ? Elle n’en n’a pas. Donc finalement elle arrive à la conclusion que la seule chose sur laquelle elle puisse économiser c’est le papier de chiottes. C’est un peu le même principe des fois. Les gens se demandent où ils peuvent économiser du temps et souvent la pratique de zazen tombe à la trappe si elle n’est pas solidement ancrée. D’autres s’en vont, on ne saura jamais pourquoi, question de caractère, il y a des choses qui ne leur plaisent pas, leur vie change, ils s’en vont. Alors si au bout de plusieurs et plusieurs mois ils ne sont pas revenus, oui on peut donner leur kesa à quelqu’un d’autre si c’est la bonne taille et puis voilà il n’y a rien que l’on puisse réellement faire. Chacun a sa vie ; il n’y a pas d’obligation pour tout le monde d’avoir cette pratique-là. Sinon nous serions une secte. Un des critères pour savoir si une discipline n’est pas malheureusement tombée dans le piège de la secte est d’accorder à tous ses membres la liberté de partir quand ils le désirent. Et donc cela se passe également dans le zen.

L’ordination a eu lieu, la personne est moine ou nonne, ceci ne peut pas être changé, c’est un fait mais ma foi des fois la graine a séché. Elle ne donnera pas d’arbre, pas de fruits dans cette dimension spirituelle. Cela ne veut pas dire que cette personne ne donnera pas de fruits dans sa vie, mais en ce qui concerne la transmission du zen pour cette personne-là la graine a séché. Et donc ces personnes doivent se débrouiller avec le fait qu’elles doivent porter en elles ou en eux-mêmes une graine sèche, qui n’est plus animée de cette haute dimension humaine. Donc l’ordination est à la fois obtenir une satisfaction véritable de faire partie de la lignée de Bouddha, c’est également l’ouverture à une nouvelle façon de concevoir sa vie et c’est également le début d’un chemin spirituel dont chacun verra les évolutions en continuant à arroser la graine qui lui a été donnée.

Bien sûr à la fin, c’est toujours la même chose, à la fin c’est comme vous voulez bien sûr. Mais si vous voulez avoir une vie de moine alors c’est comme ça.

Chapitre 8

Il est dit dans l’Action de Grâces des moines et des nonnes lors de l’ordination : si vous vous retirez du monde du désir vous pouvez certainement obtenir la vraie liberté. C’est pourquoi parmi tous les Bouddhas et parmi les maîtres de la transmission pas un seul n’a manqué de prendre la forme d’un moine. Il s’agit bien sûr de la liberté par rapport à soi-même, à l’intérieur de soi-même, ne pas être prisonnier de son ego. La liberté, on peut le dire, c’est ce qu’il y a de mieux, la vraie liberté qui va avec la satisfaction profonde, la tranquillité de l’esprit, une certaine paix active dans la vie. Ce qui est intéressant est qu’il est dit que parmi les Bouddhas et les maîtres de la transmission tous ont pris la forme d’un moine, il n’est pas dit sont devenus des moines. Cela revient presque au même et pourtant le moine lui est, selon les termes utilisés, sans noumène. L’être humain devient l’être humain, reste l’être humain et il prend la forme d’un moine, ce qui veut dire qu’un moine n’a pas d’identité propre. La forme du moine est la forme de la Voie, du dharma, de la transmission, de l’enseignement, de la pratique. Beaucoup de gens croient que c’est eux-mêmes, l’être humain, qui a complètement changé, être moine, alors que c’est cet être humain-là qui va vivre selon le dharma, selon la Loi, avoir un comportement de moine.

Il s’agit aussi de couper les vains espoirs de croire que l’on va véritablement obtenir quelque chose puisqu’il s’agira en fait de donner sa vie. Vous voyez bien la différence entre quelqu’un qui penserait : je suis moine, respectez moi ou quelqu’un qui comprend humblement qu’il est devenu un serviteur de la Voie pour aider les autres à se libérer et se libérer en fait à la fin avant lui. C’est pourquoi les mérites de devenir moine sont grands puisque le don est grand et la forme du moine va pousser l’être humain à agir avec compassion, avec amour, avec ouverture, librement. Mais il ne s’agit pas d’obtenir quelque chose pour soi-même.

L’Action de Grâces parle également des mérites d’être moine, de prendre la forme d’un moine. Il s’agit là des mérites infinis, des mérites que l’on ne peut pas s’approprier, les mérites universels. Il est dit : les mérites de devenir moine se répandent et augmentent jusqu’à produire le fruit de Bouddha. Ce mérite ne peut être perdu même pendant une éternité. Il est bien dit que l’ordination de moine effectivement est une graine qui va germer et produire le fruit de Bouddha, le fruit de la pratique, le fruit de la vie spirituelle. Tout ceci va prendre de l’ampleur, de la grandeur, de l’universalité, de la compréhension intérieure et si tout cela grandit alors bien entendu ce mérite ne sera jamais perdu. Il va toucher beaucoup de gens, qui eux-mêmes peut-être accepterons de se lancer dans cette Voie également et ainsi la Voie de Bouddha pourra se propager dans le monde. Pour cela on ne parle jamais du temps qu’il faudrait, peut-être des kalpas, mais si cela ne commence pas cela n’arrivera bien entendu jamais.

Au-delà du désir de la personne de devenir moine, au-delà du fait que quand il l’est, c’est fait ; cette Voie religieuse dit, et c’est là que le moine doit reprendre ce mantra en lui-même : la forme d’un moine est la plus haute. Par mes actions de moine ce cadeau du dharma produira des fruits et pour tous ce mérite ne sera pas perdu. Cela veut dire également qu’il ne s’agit pas pour un moine d’essayer d’en retirer un mérite personnel. Tout lui a été transmis, tout lui a été donné, dans la Voie rien ne lui appartient. Il n’est comme tout le monde qu’un passeur, un pont, un émetteur pour augmenter la paix.

Puisque c’est une ordination de moine zen, il est normal de dire que faire zazen c’est le plus haut. Il ne s’agit en aucun cas d’aller dire à d’autres moines ou à d’autres personnes : eh, les gars, zazen c’est la chose la plus haute, il ne s’agit pas de ça. Il s’agit que pour un moine l’action la plus haute qu’il puisse réaliser et qu’il va continuer toute sa vie est faire zazen. C’est bien, parce que c’est une chose très simple, il suffit de se lever, de trouver son zafu, et de s’asseoir. Il est dit que ce mérite-là est plus haut que des pagodes aux sept trésors, chouette parce que construire une pagode à sept étages ça demande plus de travail est c’est plus compliqué que de faire zazen. Le mérite n’est pas dans le fait d’acquérir quelque chose mais au contraire d’abandonner le corps et l’esprit. Le mérite d’être moine et de l’ordination ne peut pas être perdu, jamais.

Il est dit aussi : vous pouvez devenir la personne la plus élevée et la plus respectée de toute l’humanité. A partir de votre vie de transmigration vous pouvez expérimenter une vie plus élevée. Il s’agit là aussi en aucun cas d’essayer de se glorifier d’être une personne très élevée, ce qui ferait immédiatement retomber le moine en enfer. Cela a à voir avec la sagesse, le comportement, la vision du monde, la compassion pour toute l’humanité et ne pas continuer à se trainer avec souffrance, complaintes, dans les mondes du désir, dans les mondes infernaux, dans les mondes opaques et obscurs mais au contraire rejoindre la dimension lumineuse sur soi-même. Le fait d’être clair, ouvert, transparent et de faire le bien. Se diriger vers la dimension la plus haute de l’humanité correspond également à un vœu, car sait-on véritablement si nous sommes la personne la plus élevée. Ceci n’est guère important. Ce qui importe c’est le vœu de mener une vie qui correspond à celle d’un moine de la Voie.

Si vous demandez l’ordination bien sûr cela est important pour vous. Pour une personne ordinaire rien de tout cela n’est important. Il ne s’agit pas de casser les pieds aux gens ordinaires pour leur montrer combien c’est important, non, c’est pour soi-même que l’on doit considérer et voir combien c’est important. Ainsi avec l’ordination, comme d’ailleurs à chaque instant de la vie, on peut immédiatement changer notre esprit et naître dans la terre de Bouddha. A la fois l’être humain vit avec son karma, mais en même temps à chaque instant, devenu moine, il peut changer son esprit, changer son karma et dans l’instant être libre, ce qui est renaître dans la terre de Bouddha.

Voilà un peu tout ce que à quoi l’on s’engage lorsque l’on devient moine, la pratique, une vie élevée, sortir du monde des cafards, faire le bien et savoir qu’à chaque instant on peut changer son esprit, illuminer sa vie, être libre. Alors l’Action de Grâces est donnée comme un cadeau au moine en lui disant : tout cela est magnifique et merveilleux et si vous pratiquez tout cela, si vous continuez à pratiquer tout cela, votre vie deviendra humainement la plus haute. Mais ce n’est pas seulement à l’instant de l’ordination ou à l’instant où l’Action de Grâces est lue, mais une chose qui est valable à chaque instant de la vie de celui qui a pris la forme d’un moine. Alors cela correspond vraiment à quelque chose de bien pour tous.

Chapitre 9

Dans la cérémonie d’ordination il y a un moment où les futurs ordonnés font un pai, une prosternation dans la direction de leur famille, c’est-à-dire devant leur famille. A ce moment-là c’est amusant car la plupart de ces gens se préoccupent d’une chose tout à fait anodine : savoir où se trouve le nord. Une prosternation devant sa famille a plusieurs significations. D’abord se prosterner une fois devant sa famille est une reconnaissance, un remerciement pour notre famille qui nous a permis d’une façon ou d’une autre d’arriver jusqu’à cet instant où l’on va changer sa vision de sa vie en devenant bodhisattva ou moine. Par un pai on respecte tout cela comme généralement lorsqu’on quitte quelqu’un, pas forcément pour toujours mais le soir, pour se revoir le lendemain, on dit au revoir, on se serre la main pour avoir ce contact avec la personne. Dans cette prosternation on a ce dernier contact dans la dimension spirituelle avec notre famille. On dit : abandonner sa famille. Cela a à voir avec le fait que, dans sa dimension de moine, oui, le moine est seul. Il l’est dans sa pratique puisqu’il se retrouve seul en face du mur où il partage zazen dans un local avec ses compagnons de la Voie. Lorsqu’il se trouve dans le dojo sa famille n’est pas là. D’une certaine façon, oui c’est vrai, il abandonne sa famille et avant de le faire il se prosterne une fois devant elle, comme je l’ai dit par reconnaissance qu’il puisse être là et s’engager dans la Voie de Bouddha.

Pour un moine généralement, cette action est très claire, il sait ce que ça veut dire pour lui et il sait parfaitement qu’avec le fait de devenir moine, en prenant cette responsabilité dans la Voie, il sait qu’il continue aussi bien sûr sa responsabilité vis-à-vis de sa famille et donc il va s’en occuper et même certainement de façon encore plus compassionnée. Etant donné qu’il fait le vœu d’avoir de la compassion pour toute l’humanité, comment pourrait-il ne pas en avoir pour sa propre famille. Tout cela dans l’esprit du moine c’est clair. A la fois il y a comme une petite coupure, comme avec les enfants lorsqu’ils sont grands et qu’ils partent et à la fois il sait qu’il est responsable de protéger sa famille. Donc pour lui pas de problème. Ce qui peut arriver c’est comment l’expliquer à la famille, comment peuvent-ils comprendre. Faut-il expliquer ou ne faut-il ne rien dire ?

La pratique du moine pour sa famille gardera toujours un aspect difficile pour elle car cet aspect de la vie lui échappe. Le moine part seul, la famille ne connait pas forcément la pratique, ce qu’il fait, ce qu’il pense, quel est son engagement, va-t-il complètement être mangé par tout cet engagement et nous abandonner ? Comment expliquer à sa famille est difficile, car à la fin elle ne peut pas entièrement comprendre. Et c’est là la difficulté, elle ne peut pas entièrement comprendre, elle peut l’accepter ou ne pas l’accepter. Si elle l’accepte, la Voie est plus facile, si elle ne l’accepte pas, la Voie est très difficile. Donc il est très important non pas de tout expliquer ce qu’est le zen et la pratique du moine mais rassurer entièrement ses proches, sa famille qu’ils font intégralement partie de sa vie, que le fait d’être moine en fait également partie et qu’il les garde donc dans son cœur et que sa pratique de la Voie justement renforce la compassion et l’amour qu’il a pour tous et donc pour eux aussi. Il faut avoir ça à l’esprit, c’est beaucoup plus important que de savoir où la petite aiguille de la boussole indique le nord. La Voie de Bouddha est partout, les proches, la famille, l’est également puisqu’elle fait partie de notre esprit.

Alors on fait une prosternation, une prosternation ça suffit. C’est fait. Dans certains cas ce n’est pas cette prosternation qui est difficile, c’est d’ouvrir la porte quand on rentre chez soi. C’est peut-être une autre dimension, un autre monde, et donc le moine va comprendre que, soit que la famille soit la famille qu’il a, soit que la famille soit vue de façon plus élargie, les activités mondaines, le travail, tout ce qui emploie notre temps, il va falloir immédiatement trouver comment à l’intérieur de soi-même harmoniser tous ces mondes, les harmoniser complètement car pour un moine il n’est pas possible de pratiquer la Voie à 50% et ce qui est sa famille à 50%. Il se trouve dans une situation de pratiquer la Voie à 100%, et de s’occuper de sa famille à 100%. Sinon ça ne marche pas. C’est difficile. Donc on ne peut pas dire non je n’abandonne pas ma famille, ce n’est pas vrai, les futurs ordonnés l’abandonnent, et ils ne peuvent pas dire non plus oui, j’abandonne totalement ma famille car ils doivent comprendre, ils doivent continuer à s’en occuper comme des religieux responsables.

On l’avait déjà vu, être reclus dans un monastère au sens religieux est appelé la Voie facile, devoir harmoniser tous ces mondes, la famille, le travail, la société, la Voie, en premier, est appelé la Voie difficile. A la fin facile, difficile, cela ne veut rien dire car de toute façon on a la vie qu’on a. Il est donc inutile de se dire que c’est la Voie difficile. Il faut voir que c’est la Voie qu’on aime, celle qu’on a choisi et voir le côté heureux que cela amène à tout le monde et justement avec sa famille Être heureux également, et dire clairement que oui ma vie de moine existe. Je peux vous garantir d’après mon expérience que si un moine commence à se sentir aux entournures coupable de partir en sesshin ou d’abandonner sa famille, sa famille va se dire : non seulement tu te casses, mais pourquoi te casses-tu si cela ne te rends même pas heureux ? Ça c’est très important. Pour que la famille accepte la pratique du moine il faut que le moine rayonne de sa pratique. A ce moment-là toute sa famille va également en profiter. Il faut remplacer la quantité des relations par la qualité de la rencontre et si la pratique du moine le rend heureux sa famille en sera heureuse également. Si au contraire il tire une gueule de carême quand il part pour sa pratique, sa famille va en être également plombée. Là ils ne comprendront plus du tout ce qui se passe. Heureux et satisfait avec zazen et heureux avec sa famille tout en sachant nous-mêmes, à l’intérieur de nous-mêmes que oui, sans le dire à qui que ce soit, c’est vrai, ce n’est plus tout à fait comme avant, et que c’est vrai que je les ai aussi abandonnés. Mais je m’en occupe et je les aime.

La dernière chose c’est pour ceux qui n’ont pas de famille, ou qui n’ont pas de famille du tout. Alors ils abandonnent de façon générale leur ancien monde : le monde de la vacuité familiale, ils abandonnent le monde mondain, peut-être des amis, ce qui les rattache aux activités totalement accessoires peut-être. En fait ils abandonnent ce qu’ils veulent. C’est le cas de tout le monde, la dernière prosternation et abandonner ce que vous savez, ce que vous voyez, ce que vous ressentez qui vous empêche de vous lancer corps et esprit dans la voie spirituelle. Voilà ce que c’est la dernière prosternation. Se libérer des derniers liens pour être prêt à entrer dans la lignée de Bouddha.

Chapitre 10

Je continue cette série de kusens. Dans l’ordination de moine ou de bodhisattva il y a des actions réelles qui se passent, qui ont des significations réelles. Penser que toute sa vie va se dérouler de la même façon, que l’on portera son petit drapeau de moine ou de bodhisattva et que rien véritablement n’est à changer dans sa vie est ne pas voir, ou s’échapper de ces actions réelles comme on l’a vu: la prosternation devant sa famille, prosternation d’abandon, d’être déterminé par son karma. La famille c’est la matrice familiale, c’est aussi une activité mondaine, tout un monde que l’on abandonne. Egalement couper la dernière mèche est une action réelle. Si vous prenez un bateau amarré au port, lorsque c’est le moment de naviguer on largue les amarres et il y a le moment où quand le bateau est complètement prêt à partir, la dernière amarre est détachée, et le bateau s’en va. C’est la même chose avec la dernière mèche. On ne peut pas avoir un bateau naviguant au milieu de l’océan et avoir ses amarres toujours attachées au port.

Couper la dernière mèche est aussi une action réelle. Je sais bien que la majorité des gens ne se rasent plus la tête pour l’ordination et donc la signification de couper la dernière mèche est plus difficile à comprendre bien sûr s’il faut aller la chercher au milieu d’une touffe de cheveux. Mais le monde a changé et peut-être que c’est comme ça. En résumé il ne faudrait surtout pas croire qu’il n’y ait rien qui se passe ou que tout ne serait que des considérations de l’esprit, il y a des choses vitales, importantes qui sont faites. Il est évident que naviguer au milieu de l’océan avec les vagues et les tempêtes n’est pas du tout la même chose que canoter dans l’eau du port. Etant donné que le moine s’appelle shukke, quitter la demeure, quitter le port, quitter les amarres, et qu’unsui était le disciple, ce n’est pas la même chose. Les moines intrinsèquement sont libres.

Vous savez tous que la dernière mèche est coupée par le représentant de Bouddha, c’est-à-dire qu’elle est coupée par Bouddha lui-même, ce qui veut dire que c’est rejoindre la transmission du zen depuis son origine. C’est très important : si les gens sont obnubilés par leur état de disciple, ils ne peuvent pas voir quelle est leur place réelle dans la transmission du dharma de Bouddha jusqu’à nous. Ils pensent que cette transmission se passe à côté, sur la route, sur la Voie, et ils ont l’impression de toute façon que eux ça va mais ils sont sur le trottoir. Alors c’est délicat parce que quand ils crient avec tout le monde « oui, oui, oui » finalement c’est oui à quoi ? Ce ne peut pas être oui à des petites choses. Ce ne peut pas être oui à que le dessin sur la pochette de mon rakusu est très joli. C’est véritablement rejoindre toutes ces lignées du zen et y avoir sa place et tenir compte dans sa vie de ce que cela veut dire. Alors quand il dit « oui, oui, oui », tout le monde dit « oui, oui, oui », c’est bien comme un souvenir, un soutien pour la personne. Tout le monde est content, généralement les gens adorent gueuler « oui, oui, oui ». Là chacun doit se rendre compte à nouveau que la transmission du dharma, du zen, du Bouddha, de la vie, ne peut pas uniquement se trouver avec quelques personnes dont c’est la fonction. C’est un mouvement, une grande vague. Et c’est à tout cela qu’on s’engage.

Ce qui est presque rigolo, si l’on peut dire, qu’est-ce que ça veut dire : est-ce que je me rase la tête, ou est-ce que je ne me rase pas la tête ? On pense que cette question est très importante, parce qu’évidemment on pense à la gueule qu’on va avoir dans la dimension mondaine, qu’est-ce qu’ils vont dire ? De quoi vais-je avoir l’air ? Et on pense que cette décision-là est difficile mais comparé à la décision que des fois les gens ne voient pas qui est de s’engager entièrement dans le dharma, dans la transmission du dharma, dans la vie du moine, ça c’est la décision qui est aussi importante que sa vie. C’est pas juste choisir quelque chose, se sentir poussé par la communauté, vouloir rejoindre les autres, faire partie du troupeau, mais c’est comprendre fondamentalement qu’à partir de maintenant personne d’autre que soi-même ne peut porter et transmettre ce qu’on appelle la Voie, l’éveil, la liberté, la joie, la compassion, le bonheur. Un moine ne peut plus considérer que tout ceci va venir gratuitement, sans efforts et naturellement comme si c’était un phénomène de droit. Il ne peut plus considérer que tout cela va venir des autres. C’est à lui à agir et à porter la Voie de Bouddha et aussi de se rendre compte qu’il porte en lui la lignée de Bouddha, la source originelle, qu’il porte cet esprit.

Je voulais insister la dernière fois sur le fait que toutes les actions qui se passent lors de l’ordination de moine ont des significations réelles, importantes dans la vie. Il faut les intégrer, les digérer, les porter parce que c’est le rôle d’un moine. Chacun a son rôle, les unsui, les disciples ont leur rôle, les moines ont leur rôle auquel il est bien qu’ils y fassent face et qu’ils le voient bien, sinon que se passera-t-il ?

Chapitre 11

Tous les jours nous répétons les quatre vœux du bodhisattva. Il ne s’agit pas ici de ce qu’on appelle l’ordination de bodhisattva mais de la figure centrale du bouddhisme mahayana appelée le bodhisattva. Dans le bouddhisme hinayana on parlait des arhats, des ermites, des sages, qui menaient une vie très austère de façon à faire suffisamment de bon karma pour qu’ils puissent changer leur karma. Le karma était vu alors comme tout un historique personnel. La personne elle-même avait la possibilité par de bonnes actions de changer son propre karma et ainsi de renaître selon leurs croyances dans une vie future, dans une sphère humaine plus élevée. Cette philosophie explique aussi le système des castes en Inde et donc n’a pas du tout que des avantages. Le grand changement du bouddhisme mahayana a été de dire que les êtres n’étant aucunement séparés les uns des autres, chacun avec son karma faisait donc partie d’une forme de karma universel, de l’humanité remontant au fond des âges, à la création de l’univers peut-être même. Et donc il devenait difficile pour une personne par elle-même, si elle avait pu le prétendre dans le bouddhisme hinayana de régler son propre karma, il devenait alors très difficile dans le mahayana d’essayer de régler un karma universel.

Et donc cela une influence sur les vœux du bodhisattva puisque dans les vœux du bodhisattva il s’agit de tous les êtres. Il s’agit de changer le karma de tous les êtres, ce à quoi va s’appliquer un bodhisattva, de sauver, de libérer tous les êtres. Le nombre d’êtres est infini et donc il va falloir pour cela un temps infini, donc un nombre de vies infinies, d’où la croyance des renaissances continuelles du bodhisattva qui à chaque vie sauve des êtres. A la fin par ce processus il se sauve lui-même mais néanmoins il passe le dernier et peut abandonner son cycle des existences lorsque tous les êtres sont sauvés. Ça c’est le bodhisattva dans le bouddhisme mahayana où également la figure du Bouddha a de loin dépassé le simple personnage Sakyamuni. On se trouve universellement en face de ces deux forces : le karma et le Bouddha. Le bodhisattva désire également devenir comme ce Bouddha universel-là car c’est à ce prix qu’universellement il pourrait sauver tous les êtres pris dans ce karma général.

Donc tous les matins nous récitons les vœux du bodhisattva car les vœux sont faciles à oublier. Il y a une chose très importante à comprendre c’est de bien intégrer que ce sont des vœux que les moines, les pratiquants de zazen font. Des vœux que le moine fait pour cet être humain qu’il est, pour le mener vers la liberté de tous. Ce sont des vœux et non pas une obligation de résultats. Si l’on prend les vœux du bodhisattva comme une obligation de résultats alors comment pourrions-nous en une seule vie sauver tous les êtres. Ce sont des vœux, des tendances de vie, une moralité, une intégrité dont le moine doit se souvenir de façon à ce que ses actions génèrent le bien et non le mal, le mal étant interprété comme du mauvais karma.

Ces vœux sont donc les piliers vitaux de toutes les actions d’un moine. Il est bien entendu que ces vœux-là ne pourront pas être entièrement satisfaits dans une seule vie. Cela pourrait l’être s’il ne s’agissait que de nous-mêmes mais c’est loin d’être le cas car il s’agit de toute l’humanité, de tous les êtres. Je propose que par la suite nous nous attardions un peu sur les quatre vœux du bodhisattva qui ont comme une senteur d’absolu, et donc sont irréalisables. Alors que veulent-ils dire ? Comment les mettre en pratique dans la vie que l’on a.

Le premier est de dire : aussi nombreux, ou aussi innombrables, que sont les êtres, je fais le vœu de les sauver tous.

Aussi nombreux que sont les attachements, c’est-à-dire tout ce qui entrave ma vie de moine, ma liberté, je fais le vœu de les couper tous.

Aussi nombreux que sont les dharmas, c’est-à-dire les phénomènes de la vie, je fais le vœu de les connaître tous.

Et aussi parfait que soit un Bouddha, ou aussi parfaite que soit la Voie du Bouddha, je fais le vœu de la réaliser car seul un Bouddha peut sauver tous les êtres.

A force de les répéter on s’habitue et le même problème surgit : qu’est-ce que veut dire « tous les êtres » ? Qu’est-ce que veut dire « tous les liens » ? Tous les phénomènes ? Et qu’est-ce que veut dire devenir le Bouddha ? Ou réaliser la Voie du Bouddha ?

Chapitre 12

Le premier vœu du bodhisattva dit : aussi innombrables que sont les êtres, je fais le vœu de les sauver tous. C’est le vœu le plus central qui va déterminer les trois autres vœux, car pour pouvoir sauver tous les êtres il faut également faire le mieux pour satisfaire les autres vœux mais le but ultime, le but infini si vous voulez, est de sauver tous les êtres. Alors qu’est-ce que ça veut dire ?

Comme on a dit, le bodhisattva est la figure centrale du bouddhisme mahayana. Et donc la première chose que ce vœu dit est : attention ne suivez pas cette voie spirituelle et cette pratique religieuse uniquement pour vous-même mais faites-le dans l’esprit de libérer tous les êtres. Il ne s’agit donc pas d’utiliser la pratique de zazen pour uniquement s’améliorer soi-même, atteindre un  niveau de tranquillité satisfaisant mais bien de garder à l’esprit que cette pratique-là est un don pour tous les êtres. Alors ce don que nous faisons de pratiquer avec notre corps et notre esprit passe d’une certaine façon à travers nous et nous permet, nous aide, à avoir un comportement, une vie plus ouverte où nous considérons tous les êtres comme non séparés de nous-mêmes.

J’ai déjà dit que les vœux du bodhisattva ne devaient pas être considérés comme une obligation de résultats. Car si nous désirions obtenir le résultat de sauver tous les êtres en une seule vie, vous vous rendez bien compte que cela est impossible. Entre parenthèses c’est donc pour cela qu’ils ont inventé le cycle des renaissances de façon à ce que ce cycle soit infini et que le bodhisattva au cours de ses vies répétitives et infinies puisse effectivement les sauver tous. Alors chacun pense ou croit ce qu’il veut personnellement, je pense que pour tout cela nous n’avons qu’une seule vie, que nous sommes nés à cette forme humaine, qu’elle dure un certain temps, notre vie, et qu’ensuite elle disparaît à nouveau dans le monde ou dans le dharma.

Donc c’est un vœu. Le fait que le vœu soit réalisable ou irréalisable en fait n’a pas d’influence sur l’énergie que procure ce vœu. C’est-à-dire comme exemple si vous faites le vœu de monter sans oxygène sur l’Everest et que vous vous dites : c’est irréalisable, vous abandonnez. Si vous ne considérez pas que cela soit réalisable ou irréalisable vous allez vous entraîner, vous allez avoir une vie dans laquelle vous faites attention à votre corps, votre vie va changer. Donc le vœu de sauver tous les êtres est une énergie de bien à l’intérieur de soi-même. C’est la première chose, faire tout ce que l’on peut avec ce vœu-là sans penser, sans se polariser sur la pensée que l’on pourrait ou non y arriver. Si on est poussé par ce vœu on y arrivera petit à petit, en tout cas on aura avancé sur ce chemin-là pendant notre vie.

Une autre chose c’est que les êtres sont innombrables. On rentre là plus dans le fait que ce premier vœu du bodhisattva est aussi une forme de koan pour chacun. Les êtres innombrables, cela peut vouloir dire : si vous regardez tous les êtres séparés les uns des autres – aujourd’hui nous sommes plus de sept milliards, mais aussi tous les êtres passés et tous les êtres futurs – ceux-ci sont tellement, tellement nombreux que l’on ne peut pas les compter. Donc là évidemment c’est un problème s’il s’agit de les sauver les uns après les autres. Il s’agit de faire le bien autour de nous pour ceux que l’on connaît, faire le mieux qu’on peut. Je ne vois pas que nous puissions faire autre chose que cela en ce qui concerne sauver tous les êtres dans la vie de tous les jours, s’occuper de ceux qui sont là, ceux qui ont besoin de nous ou qui sont plus loin et qui ont aussi besoin de nous, et faire le mieux.

Vous savez aussi que dans le bouddhisme mahayana les êtres ne sont pas uniquement séparés les uns des autres mais trouvent tous leurs racines dans la même essence. Si nous ne sommes pas séparés les uns des autres, parlons alors si vous voulez de l’humanité. Du moment que vous faites le vœu de sauver toute cette humanité et que vous faites tout ce que vous pouvez pour en sauver le plus possible, vous rapprochez en fait toute cette humanité de la liberté et vous avez enclenché la roue du dharma dans la direction de sauver les êtres. Dans ce processus-là et par ce processus-là vous vous libérez aussi vous-même mais pas tout à fait complètement. Car si vous vous libériez totalement vous perdriez contact avec les difficultés humaines, les problèmes, les soucis et donc vous seriez séparés de tous les autres qui nagent encore dans leurs soucis. Et c’est pour cela que le bodhisattva garde toujours, même s’il est accompli, il garde toujours des relents de la souffrance humaine et comme ça il continue à comprendre la souffrance des gens et ne les abandonne pas.

Donc c’est un grand vœu, c’est une force de vie, c’est l’essence magnifique du bouddhisme mahayana, c’est ce qui nous porte, ce qui nous rend également non séparés de tout ce qui nous entoure. C’est un vœu d’amour, un vœu de compassion, un vœu de don. Alors dans le zen soto, comme vous le savez, nous avons aussi la notion centrale de mushotoku, sans but personnel. Ce vœu est donc à la fois de sauver tous les êtres et à la fois un vœu mushotoku où pour atteindre notre propre liberté il faut d’abord penser à sauver les êtres et non pas penser à soi-même en premier, sinon on retombe dans le profit que pourrait apporter la pratique pour soi-même. Maintenant comment faire pratiquement ?

Je pense que chacun est responsable de le savoir; chaque moine est responsable de mener sa vie de faire le mieux pour accorder sa vie avec le vœu qu’il fait de sauver tous les êtres. Qui pourrait dire à quelqu’un exactement ce qu’il doit faire ? A ce moment-là si quelqu’un pouvait l’écrire il y aurait une suite de lois qu’il faudrait suivre comme des moutons, suivre ce qui est écrit. Dans le zen la liberté et la responsabilité de chacun est entièrement ouverte. Dans la pratique ne pas s’attacher à soi-même, ne pas chercher ni profit, ni mérites mais pratiquer comme un don pour tous les êtres, comme mushotoku, penser également que nous ne sommes pas séparés les uns des autres et ne pas se focaliser sur un résultat qui prendra des kalpas. C’est toujours la même chose, même un voyage de mille kilomètres commence toujours par le premier pas.

Donc le vœu de sauver tous les êtres c’est avancer le premier pas, et ensuite avancer le deuxième pas et ainsi de suite, et un jour avec d’autres existences cette chaîne des gens qui naissent et des gens qui meurent  depuis les animaux, les pierres, les particules, un jour la Voie de bouddha, l’esprit de compassion, de don, d’amour aura finalement gagné sur le Mara.

En ce qui me concerne je vous avoue que depuis plus de vingt-cinq ans j’ai beau réfléchir à cette phrase – sauver tous les êtres – je comprends ce que cela veut dire en pratique chaque jour, faire gaffe aux autres, faire beaucoup de choses mais je ne suis pas certain de cerner complètement ce que cela veut dire, car pour moi le vœu de sauver tous les êtres est compréhensible mais je ne peux pas oublier le fait que ce serait beaucoup mieux si on arrivait effectivement à les sauver tous. Or cela est impossible et quoi faire ? S’agit-il de les sauver matériellement ? De sauver leur esprit ? Les sauver de la souffrance ? On ne peut pas les sauver de la mort. Vraisemblablement les sauver de tout ? Il me reste une partie qui est un koan.

Le premier vœu est le vœu central, les autres vœux sont très importants également mais sont un petit peu des vœux auxiliaires subordonnés au premier vœu du bodhisattva. Ils sont plus faciles à cerner, à comprendre, également à réaliser.

Chapitre 13

Le deuxième et troisième vœu du bodhisattva disent : aussi nombreux soient les liens, les attachements, les désirs inassouvis qui nous emprisonnent, je fais le vœu de m’en libérer et aussi nombreux que soient les dharmas, les phénomènes de la vie je fais vœu de les connaître tous. Pourquoi ?

Généralement on dit oui, c’est comme un toubib qui doit connaître tous les médicaments. Dans le zen tout cela a à voir avec l’esprit et donc il ne s’agit pas véritablement de connaître toutes les recettes. L’âme humaine est beaucoup plus compliquée que ça et le monde de la souffrance est un labyrinthe. Connaître les phénomènes de la vie est relié à une capacité qui me paraît essentielle chez un moine, c’est-à-dire l’empathie. Quelqu’un dénué d’empathie est plus proche de la robotique que de l’être humain. L’empathie est aussi bien avec son corps, son esprit, ses émotions, être capable de laisser ce que vit ou ressent une autre personne entrer un peu en soi-même, se mettre un peu à sa place de façon non seulement de pouvoir comprendre une personne mais également de la ressentir. Et donc évidemment la connaissance de tous les phénomènes de la vie vous permet, permet à un moine de ressentir en lui-même de par son expérience de la vie, ce qui se passe dans l’esprit de quelqu’un d’autre sinon aider quelqu’un devient extrêmement difficile. C’est comme foncer dans le brouillard. Tomber à côté est très facile. Pour pouvoir aider quelqu’un il faut savoir comment faire et pour savoir comment faire il faut pouvoir ressentir en soi-même ce qu’il faut faire. La connaissance des phénomènes de la vie sont tous les repères dont nous avons besoin pour pouvoir profondément comprendre en nous-même la souffrance de quelqu’un d’autre et ainsi l’aider et même le sauver.

Si vous prenez par exemple quelqu’un dont le problème fondamental est d’être obsédé sexuel. Pour quelqu’un pour qui le sexe ne l’intéresse pas du tout, il sera incapable de lui dire quoi que ce soit ou de l’aider sauf de lui dire : tu ne devrais pas ci, tu ne devrais pas ça, il ne faut pas faire comme ça. Si quelqu’un n’a jamais connu lui-même un peu es phénomènes de l’anorexie dans une partie de sa vie, comment pourrait-il aider une personne anorexique en dehors de lui dire évidemment : il faudrait que tu manges un peu plus. Cela ne sert à rien.

Ce n’est donc pas pour avoir engranger en soi-même toutes les connaissances des phénomènes de la vie, finir comme un vieux sage qui casse les pieds à tout le monde, mais bien pour connaître la carte de géographie de la vie et quand quelqu’un d’autre est dans la merde savoir où il se trouve sur cette carte de géographie pour l’aider sur son chemin. Dans les notions de travail, dans les notions de couple, de famille, de groupe, de sangha l’empathie oui vraiment est une chose très importante. En tout cas pour un maître de la transmission c’est à mon avis une qualité qu’il doit avoir sinon comment pourrait-il comprendre ses moines. Connaître tous les aspects de la vie, les avoir vécus, y avoir fait face, en avoir également retiré des joies ou s’être trouvé en face de cette souffrance permet alors une grande empathie. Si vous avez à peu près tout vécu vous n’êtes plus gaki – un être affamé – sur certaines choses et donc vous êtes disponibles, prêts à aider, vous êtes libres. Si vous avez encore des phénomènes dans la vie qui vous effraient, qui vous font peur, que viscéralement vous ne voulez pas affronter ou que vous ne pouvez pas affronter, si vous avez des étendues d’ombre à l’intérieur de vous-même que vous ne pouvez pas voir, tout ceci vous plombe, va vous plomber, alors que si au contraire vous connaissez un monde intérieur à peu près clair, en ayant aussi abandonné beaucoup de choses, vous serez plus légers et vous pourrez aider les autres sans toujours penser à vous-même d’abord. Parce que le moine n’est pas quelqu’un qui fonctionne en pensant : oui bon d’accord il est dans une situation difficile, mais moi aussi et moi et moi aussi. C’est pas comme ça que ça marche.

C’est pour cela que dans les vœux du bodhisattva il y a le fait de tout abandonner et également de tout vivre pour connaître la vie et pour être libéré de ce qui en fait va contre la vie. Il y a encore deux choses. La première évidemment est que tout cela ne vient pas tout de suite et que si l’on ne fait pas d’efforts pour pratiquer les vœux que l’on prononce chaque jour, évidemment rien ne va changer. Ce n’est pas en regardant le tour de France que vous finirez par gagner une étape. Il faut aussi que les vœux – il faut que les bielles de la locomotive se mettent en route – soient mis en pratique, car c’est la pratique qui va donner ce phénomène dynamique où la compréhension de ces vœux va devenir de plus en plus profonde et par conséquent la pratique associée à ces vœux devient également de plus en plus réelle jusqu’à ce que vœux et pratique se rejoignent entièrement. Réciter les vœux du bodhisattva tous les jours c’est certainement mieux que de s’engueuler, de râler ou de se déprimer sur sa propre vie mais croire que la simple récitation de vœux pourrait changer de façon automatique la souffrance humaine est une illusion. Il faut les mettre en pratique. Connaître tous les phénomènes de la vie n’est pas forcément se lancer dans tout mais c’est aussi faire les choses dont on a peur, ne pas refuser ce qui se passe, mais affronter, se libérer des liens demande beaucoup à l’intérieur de quelqu’un de faire cela.

Si on n’abandonne rien, que si on ne se libère de rien, qu’est-ce que vous voulez qu’il se passe ? C’est évident, chacun va rester prisonnier de sa montagne de fer. Sans l’action associée, tout cela risque de rester du pipeau. Si par exemple vous prenez une organisation internationale et que vous publiez un Code de Conduite de façon à ce que les gens soient plus respectueux, c’est très bien. Mais si personne ne le met en pratique cela ne change rien. C’est la même chose avec les vœux du bodhisattva. Sauver tous les êtres doit aussi être mis en pratique, se libérer de ses liens il faut le mettre en pratique et connaître tous les phénomènes de la vie il faut le mettre en pratique. Il faut comprendre quoi et comment bien sûr. On ne peut pas tout faire, jusqu’à ce que les vœux et la pratique des vœux à l’intérieur de nous-mêmes soient réunis.

La deuxième chose importante est lorsque l’on dit : je fais le vœu de me libérer de tous les attachements. Là je crois qu’il faut bien comprendre. Il s’agit des attachements nocifs qui vous font l’effet un peu d’une camisole de force : pour un alcoolique c’est l’attachement à la bouteille, pour un obsédé sexuel c’est l’attachement au sexe, pour un avare c’est l’attachement à l’argent et par voie de conséquence à la bonté du cœur, pour un égoïste c’est l’attachement à lui-même qui le sépare aussi des autres et pour une  personne boulimique c’est l’attachement à la bouffe. C’est mieux bien sûr de se libérer de ces liens car si les moines ne s’en libèrent pas, ils vont rester obnubilés par ces attachements, ils ne vont rien voir d’autre. Après il y a toutes les gradations possibles : par exemple moi je fume aussi le cigare. Est-ce que je suis attaché oui ou non au cigare ? Cela ne me paraît pas très important et donc je réponds : je m’en fous. Mais je vois qu’à certaines périodes où j’ai tendance à fumer un peu plus la cigarette : oui, c’est l’attachement. C’est vrai.

Prenez un moine qui est marié, qui possède une famille avec des enfants, il doit s’en occuper, ce n’est pas un attachement au sens des attachements. Donc il faut se libérer des attachements. Cela n’est pas un attachement, c’est une responsabilité, ce n’est pas la même chose : les responsabilités et les attachements. Il faut surtout ne pas abandonner ses responsabilités car sinon la première responsabilité qui va partir dans le caniveau c’est le moine. Ça alors, tout le monde sait ça. Mais les attachements nocifs, les bonnos comme on dit, les choses que l’on voudrait absolument agripper pour soi-même, agripper la reconnaissance, être attaché à la reconnaissance. On peut être attaché aussi à l’opinion que les autres ont sur nous. Alors on y fait tellement attention qu’on n’ose même plus bouger. Un moine ne doit pas être comme ça, ce n’est pas possible. Un moine c’est un être libre. Ça prend du temps, je suis d’accord. Un moine est un être libre, sinon comment pourrait-il aider qui que ce soit.

Voilà donc c’est assez simple le deuxième et troisième vœu du bodhisattva il faut être conscient de ce que l’on fait, se connaître soi-même comme toujours, faire des efforts ; on en revient toujours au même : clairvoyance et pratique. Ne pas s’échapper, ne pas se foutre de ce que veut dire la vie d’un moine. Malheureusement il y en a. Il y a forcément des gens qui ne changent rien, ne font rien et ne pensent rien. Alors il faut du courage, c’est justement le courage du moine pour ce qu’il peut faire lui-même s’il ne sait pas vraiment s’il va arriver à sauver les êtres, tous. Ce qu’il peut faire lui-même c’est se libérer de sa gangue, évoluer comme le papillon sort de la chrysalide, et ne pas avoir peur des phénomènes de la vie. A ce moment-là il les connaîtra tous et sera doué d’une grande empathie et pourra aider les êtres, car avant de pouvoir les aider il faut les comprendre, les ressentir. Je vous le concède, c’est du boulot mais la Voie spirituelle ce n’est pas juste une idée. La Voie spirituelle, c’est le boulot, le travail de toute la vie. On fait beaucoup de choses dans la vie, chacun. Mais avec toutes les choses que l’on fait, la base, le plus important de tout qui soutient le tout est justement ce travail religieux, ce travail spirituel avec soi-même et avec tous.

Chapitre 14

Le quatrième vœu du bodhisattva est : aussi parfait que soit un Bouddha je fais vœu de le devenir, ou aussi parfaite que soit la Voie du Bouddha je fais vœu de la réaliser. La première chose qui est surprenante lorsque l’on prend cette traduction, j’imagine, des vœux du bodhisattva est le fait de faire le vœu de devenir Bouddha alors que l’on sait que une tuile ne devient pas un miroir. Alors évidemment dans le monde de tous les jours on envisage qu’un imbécile puisse devenir intelligent ou que quelqu’un à l’esprit rigide puisse acquérir un esprit plus souple. Les gens croient donc que c’est la même chose avec la Voie de Bouddha, c’est-à-dire qu’en polissant leur tuile ils vont la transformer en miroir et deviendront Bouddha. Pourquoi croient-ils cela ? Parce qu’ils pensent au départ qu’ils ne sont pas ce qu’on appelle Bouddha, alors qu’ils le sont mais que toutes leurs idées  empêchent Bouddha d’apparaître. C’est tout ce qu’ils pensent du zen, du bouddhisme, de Bouddha, du dharma, du karma, toutes les idées enfoncées et boulonnées dans leur cerveau qui les empêchent de voir qu’en dessous se trouve le simple être humain que l’on peut aussi appeler Bouddha, comme chacun. Lorsque l’on dit faire le vœu de devenir Bouddha il faut comprendre ça comme faire le vœu que Bouddha devienne Bouddha. Il ne s’agit pas là d’une question de s’améliorer ou de se polir l’ego, mais de réaliser profondément que chacun porte la Voie de Bouddha. Il fait donc le vœu de la réaliser avec tout son être, avec Bouddha, l’être humain, sa vie, tout ce qu’il vit. Ça c’est le premier point.

C’est important car, comme je le disais, les gens croient toujours qu’ils doivent devenir quelqu’un d’autre dans la Voie, qu’ils doivent devenir comme un autre maître, qu’ils doivent devenir comme un ancêtre, comme un patriarche pour dire des choses aussi intelligentes, alors qu’en eux-mêmes ils sont déjà Bouddha mais ils ne le voient pas. Il s’agit plus de laisser en soi-même la place, l’espace, la souplesse d’esprit de façon à ce que Bouddha apparaisse. Cela n’a pas grand-chose à voir avec essayer d’agripper un état dont personne ne saurait ce que c’est, qui serait appelé Bouddha. On a soi-même et on doit faire avec soi-même, et soi-même contient bien sûr le fait qu’intrinsèquement nous sommes des Bouddhas vivants.

Alors pourquoi faire le vœu de laisser apparaître et devenir Bouddha, à partir du miroir, non pas à partir de la tuile ? C’est parce que lorsque nous réalisons ce qu’on appelle Bouddha alors on peut sauver les êtres. L’égoïste ne sauve personne mais Bouddha, oui, sauve les gens. Le voleur ne sauve personne, le diable ne sauve personne, les gens croient qu’ils sont sauvés mais ils se rendront très vite compte que ce n’est pas le cas. C’est dans ce sens que l’on dit seul Bouddha peut sauver tous les êtres et à nouveau Bouddha n’est pas quelqu’un d’autre. Il ne s’agit pas de changer de chemise, changer de lunettes, de changer de cheveux, de changer de nourriture pour essayer de réaliser cela mais bien d’ouvrir au plus profond de soi-même cette compassion, cette non-séparation d’avec les êtres, cette universalité qui à ce moment-là nous rendra la Voie de Bouddha éclairée. On ne sera plus en train de marcher dans la nuit mais la Voie de Bouddha sera éclairée, la Voie du zen sera éclairée. Alors on sait ce qu’on fait, on sait où on va, plutôt que de tâtonner ou de croire qu’on est sur le mauvais chemin, ou que la Voie de Bouddha est ailleurs. Elle est sous les pieds de chacun, elle est chaque jour de notre vie.

Donc la phrase faire le vœu de réaliser la Voie de Bouddha est assez simple si on ne se trompe pas de compréhension. C’est comme pour les autres vœux : à la fois faire des efforts, parce que si on ne fait pas d’efforts à la limite il n’y a rien qui se passe mais également abandonner, ouvrir les portes de façon à ce que cette forme d’esprit délicat, religieux, tout le contraire d’un esprit bouché puisse apparaître. A ce moment-là Bouddha apparaît, l’être humain apparaît, l’être humain devient l’être humain, Bouddha devient Bouddha sans différence entre les deux. Quand nous irons aider les personnes nous le ferons alors de façon juste, sans tomber à côté. Voilà on en revient au départ : le vœu de devenir Bouddha est un vœu auxiliaire mais il est important parce qu’il permet avec les deux autres vœux auxiliaires de réaliser le premier vœu, de sauver tous les êtres. L’acte principal c’est ça : sauver tous les êtres.

La vie d’un moine doit tenir compte de ça. Ce n’est pas possible de considérer comme normal de continuer d’être aussi con, de ne rien faire, de s’en foutre, de faire passer la pratique quasiment en dernier et de penser à la fois que on est dans la ligne du moine. Ça c’est le point de vue commun pour les moines et il est fort répandu en ce sens que les gens croient parce qu’ils s’asseyent en zazen ils peuvent à part ça faire n’importe quoi, voir n’importe quoi ou considérer n’importe quoi et continuer à faire exactement comme ils veulent, s’organiser comme ils veulent. Quand on fait ça, c’est clair : la pratique spirituelle passe en dernier. Alors qu’un moine, qu’il n’y arrive ou non, ok, doit être conduit, inspiré, et ne pas oublier ses vœux. Il doit faire tout ce qu’il peut pour les mettre en pratique sinon c’est plus un imposteur qu’un moine, quelqu’un qui aurait chapardé l’ordination, qui réciterait les vœux du bodhisattva sans y attacher d’importance, par routine.

Il est dit également dans les textes : un moine n’oublie jamais. Et donc les vœux du bodhisattva il faut faire gaffe de ne pas constamment les oublier comme si ce n’était pas important. Un moine ne pratique pas zazen tout le temps bien entendu mais il n’oublie jamais. Il vit continuellement avec sa pratique, avec ses vœux, simplement lui-même. Bouddha ce n’est pas compliqué, au contraire. Si c’était compliqué tout le monde arriverait à comprendre un jour ou l’autre. C’est justement parce que Bouddha c’est tellement simple, et transparent, c’est quelque chose à vivre et pas forcément à comprendre. Il n’y a rien de plus dans les vœux de bodhisattva que des vœux de faire le bien dans sa vie, d’acquérir des conditions qui nous permettent de faire le bien et voilà. On les connaît tous les vœux du bodhisattva, on les connaît par cœur, on les récite tous les jours. Alors comme on dirait communément : à partir de là, il n’y a plus qu’à, il n’y a plus qu’à faire. On sait ce qu’il faut faire.

Chapitre 15

Nous avons donc vu quels sont les qualités essentielles qui habitent les moines authentiques, quels sont leurs vœux, quelle est leur pratique et aussi quelle est leur mission. La plupart des moines considère que la transmission du zen ne doit passer que par certaines personnes et qu’eux-mêmes peuvent rester assis dans les wagons et que la locomotive va tirer le train de toute façon. Oui et non, c’est pourquoi je voudrais parler un peu de la transmission.

Si on prend la transmission générale du zen bien entendu ce grand mouvement contient tout le monde et tout le monde y participe. C’est généralement le cas, les moines, les nonnes font généralement attention et aident les débutants, les guident un peu et font preuve de délicatesse pour leur expliquer les choses de façon à ce que toute la sangha roule bien. Donc la transmission générale du zen passe également par les moines, les bodhisattvas et tous les pratiquants de zazen. Il y a là un rôle, une mission pour les générations futures, pour sauver tous les êtres dont les moines doivent se voir hautement responsables. C’est pour cela que j’insiste sur la question de l’authenticité des moines en prenant comme point de vue fondamental que chaque moine est authentique.

Maintenant d’autre part, sans que cela en soit séparé, il y a les lignées de transmission qui remontent à Bouddha, Mahakashyapa, Ananda. Ensuite ces lignées vont se séparer dans le bouddhisme tibétain, chinois, coréen, ou restant en Inde avec le Theravada. Donc dans les lignées de transmission dont l’origine remonte à Bouddha il y en a un nombre immense. Si l’on devait compter combien y a-t-il de successeurs numéro quatre-vingts cinq de Bouddha on en trouverait vraiment beaucoup. Ce sont des lignées de transmission d’un maître à un autre, I shin den shin, d’esprit à esprit, la reconnaissance de quelqu’un qui lui-même a été reconnu par le précédent et reconnaissance du suivant. C’est une chaîne de reconnaissance, une chaîne d’esprit. Mais cela ne veut pas dire que chacun va enseigner la même chose. Ils sont liés par cet esprit transmis. Souvent on parle de maîtres, il serait plus juste de parler de maîtres de la transmission mais souvent on utilise la contraction et on parle seulement de maîtres, mais beaucoup de moines authentiques sont en fait également des maîtres. Au milieu de toutes ces sanghas de moines authentiques et de maîtres d’eux-mêmes, maîtres de leur vie, il n’y a pas un nombre énorme d’entre eux qui font partie intégrante de cette lignée de transmission et qui portent donc la responsabilité supplémentaire d’assurer la continuité de cette lignée. Il y a là à la fois un aspect fonctionnel, un aspect de responsabilité et aussi un aspect de connaître ce qui se passe et de pouvoir l’assurer pour les générations futures. Mais il n’en reste pas moins que la pérennité de la pratique de zazen soit assurée par tous. La réalisation de l’illumination de sa vie, la réalisation de la compassion, de la délicatesse, des vœux du bodhisattva est l’affaire de tout le monde, de tous les moines et de toutes les  nonnes.

Néanmoins il faut également une structure qui est assurée par les lignées de la transmission : une structure objective de par les cérémonies, tampons et documents officiels, et une structure spirituelle garantissant que l’esprit originel du bouddhisme sera transmis de personne à personne. Tout cela doit fonctionner pour les générations futures. S’il n’y avait pas d’organisation de structure, de lignées de transmission, ce serait très difficile de transmettre cet esprit aux générations futures au milieu d’une débandade et d’un chaos total. Les maîtres de la transmission assurent donc la fonction de catalyseurs également. Bien sûr tout cela dépend des sanghas. Dans les sanghas japonaises, la remise du shiho est juste la remise d’un diplôme, car tout moine qui est ordonné dans un grand temple doit recevoir le shiho plus tard. C’est donc un petit peu au Japon comme les différentes couleurs des ceintures de judo, puis les dans avec le zenji qui est neuvième ou dixième dan. Dans la sangha de Deshimaru ce n’est pas tout à fait la même chose, ça dépend aussi des différentes personnes.

Ce que je voulais dire par là est que il faut que les moines aient un peu un changement de perspective de façon à ne pas penser que leur rôle est d’être assis dans les wagons et qu’il suffit uniquement de s’accrocher à la locomotive. Ils sont là pour mettre le charbon, chauffer l’eau si c’est une locomotive à vapeur et également conduire, participer, prendre la responsabilité du train sans distinction avec je pense un maître. Parallèlement il est normal et il devrait être normal également que cette lignée de transmission soit respectée. Pourquoi ? Parce qu’elle remonte à Bouddha et ainsi le respect de cette lignée est le respect de la source, le respect de Bouddha. Malheureusement ce n’est pas toujours le cas. Il y a des fois dans les sanghas des gens qui ne respectent pas les lignées de transmission et qui passent devant les maîtres pour sortir plus vite du dojo sans aucune délicatesse. Les maîtres de la transmission sont donc des personnes qui ont reçu le shiho. Il y a encore une distinction avec ce que l’on va appeler le successeur. Si vous prenez la période du Ch’an par exemple des maîtres comme Basso ont donné beaucoup de fois la transmission du dharma mais on considère qu’un ou deux, ou uniquement quelques-uns ont été véritablement les successeurs de Basso dans sa lignée. On peut dire : on a les pratiquants de zazen, les bodhisattvas au sens de l’ordination de bodhisattva, les moines et les nonnes, les gens qui ont reçu la transmission du dharma et les véritables successeurs qui vont assurer le futur des sanghas. Le shiho et assurer la succession des sanghas n’est pas exactement la même chose. Cela peut être exactement la même personne mais en tout cas dans l’histoire du zen cela n’a pas toujours coïncidé bien que les successeurs aient toujours reçus la transmission du dharma. Mais beaucoup de gens qui ont reçu la transmission du dharma n’ont finalement assuré aucune succession du tout.

Il faut aussi changer de perspective s’il est continué de prendre la perspective de penser que tous les moines sont uniquement des disciples autour d’un seul maître, il va être très difficile d’assurer la succession. Il faut changer de perspective en considérant les moines – je sais qu’on donne beaucoup d’ordinations et des fois ça ne marche pas, il faudrait faire plus attention – comme des moines authentiques alors la transmission est un grand mouvement qui englobe tout le monde et où chacun a sa place. Grand mouvement qui fait que tout le monde va continuer à pratiquer, faire le bien, devenir de plus en plus conscient de soi-même, d’aider les autres, tout ceci arrangé dans une structure de lignée de transmission où certaines personnes doivent faire face à effectivement un peu plus de responsabilités que les autres. Il ne doit nullement s’agir d’un groupe d’admirateurs collé à un gourou mais bien au contraire d’une grande communauté qui continue sincèrement la pratique intemporelle des Bouddhas et des patriarches, la pratique du bien, de la compassion, de la délicatesse, de l’ouverture d’esprit. Si bien que lorsque quelqu’un demande l’ordination de moine c’est pour rejoindre toute cette communauté authentique et participer par ses actions, son esprit, sa pratique, sa foi, à tout ce fleuve de la transmission du zen de façon à ce qu’un jour il arrive véritablement à l’océan.

Tout cela, tout ce que je dis, provient – j’ai brodé des phrases pendant plusieurs kusens –de ce qu’avait dit Etienne : « S’il vous plaît passez devant, devenez maîtres. » Il faut bien comprendre cette phrase, chacun. C’est ça qui correspond à ce changement de perspective, et agir.

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