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Nansen et Joshu

Premier zazen

Baso qui vécut au 8ème siècle eut 12 grands successeurs. Par la suite à travers Hyakujo, Obaku et Lin-chi se perpétua la lignée Rinzaï. Et à travers Hyakujo, Issan et Kyozan, la lignée Iggyo qui s’éteignît au 11ème siècle. Ainsi parmi les douze grands successeurs de Baso furent Nansen et son successeur Joshu.

Lorsque Nansen eut trente ans, il reçut l’ordination de moine du maître Vinaya Hao, et étudia plus profondément les règles de la discipline monastique, les infractions, les péchés, la repentance et l’absolution par l’assemblée des moines. Tout cela parait assez loin du vent immédiat de la liberté intérieure du Ch’an. Finalement il rencontra Baso qui le libéra de tout ce qu’il avait appris. Par la suite il construisit un petit temple au sommet du mont Nansen et y demeura pendant trente ans. Le gouverneur de la province finalement lui demanda de descendre de sa montagne et de venir enseigner le Ch’an en ville. Le gouverneur et son superviseur qui faisaient partie de la cour royale devinrent ses disciples et alors des centaines de personnes se groupèrent autour de lui et son enseignement put être largement connu. C’était une époque ou les gouverneurs étaient proches des maitres Ch’an, qui ne leur mâchaient pas les mots.
Un jour que le gouverneur Lu devait rejoindre ses quartiers, il vint dire au revoir à Nansen. Celui-ci lui demanda : « Gouverneur ! Vous retournez à la capitale. Comment allez-vous gouverner les gens ? » Le gouverneur répondit : « Je les gouvernerai par la sagesse » Alors Nansen remarqua : « Si c’est vrai, les gens vont souffrir »

Nansen devint un abbé d’une très grande assemblée de moines et de nonnes, mais vraiment Joshu était celui qu’il chérissait le plus dans son cœur. Les deux ont même coopéré ensemble dans l’enseignement de la communauté et Joshu qui vécut très longtemps, 119 ans, élargit encore l’enseignement qu’il reçut, mais n’eut pas de successeur et ne créa pas de lignée ch’an, ce qui est aussi intéressant en lui-même. Que s’est-il passé ?

Un jour Joshu demanda à Nansen :

« Qu’est-ce que le Tao ? » Aujourd’hui plus personne ne vient demander : Qu’est-ce que le Zen ? Ce qui montre déjà l’intimité sous-jacente existant entre Joshu et Nansen, et l’ouverture d’esprit, l’humilité de Joshu.

Nansen répondit :
« Le Tao n’est rien d’autre que l’esprit ordinaire »
« Existe-t-il une façon de l’approcher ? » insista Joshu.
« Si tu as l’intention de l’approcher, alors tu es sur la mauvaise piste », dit Nansen
« En dehors de toute intention consciente, comment peut-on atteindre une connaissance du Tao ? »
« Le Tao n’appartient ni a la connaissance, ni a la non connaissance. La connaissance n’est rien d’autre qu’une perception illusoire alors que la non-connaissance n’est que de l’indifférence et de la simple confusion. Si tu atteins vraiment la véritable compréhension du Tao, sans l’ombre du moindre doute, ta vision sera comme l’espace infini, libre de toutes limites et d’obstacles. Sa vérité ou son mensonge ne peut être établi artificiellement par des preuves extérieures. »

Après cela Joshu prononça les vœux du Bodhisattva et devint moine.
Rien d’extérieur ne peut vous dire ce qu’est le Tao, ce qu’est le zen. Une fois au monastère de Panonhalma en Hongrie ou j’étais allé avec Yvon, Danko et Kalman, une nonne bénédictine rappela une conversation avec si je me souviens bien Maître Maezumi, qui lui-dit :
« Vous parlez de Jésus-Christ mais vous ne savez pas qui est réellement qui est Jésus-Christ ! Vous devez devenir Jésus-Christ : »
Vous ne pouvez donc pas attraper le Zen comme un objet extérieur mais devez devenir le Tao. C’est la même chose avec vous-même, vous ne pouvez pas attraper de l’extérieur, par le mental, la réflexion, qui vous êtes vraiment, vous devez simplement devenir vous-même. Ne cherchez pas l’esprit de Bouddha, devenez l’esprit ordinaire, l’esprit de la vie de tous les jours.

Zazen 2

Un jour un moine plus âgé demanda à Nansen :

« Lorsque nous disons l’esprit est Bouddha, nous sommes dans l’erreur. Mais lorsque nous disons – pas d’esprit, pas de Bouddha – nous n’avons pas raison non plus. Quelle est votre idée a ce propos ? »

Alors Nansen répondit :

« Vous devez croire l’esprit est Bouddha et laisser ça comme ça. Pourquoi devriez vous parler de juste ou de faux ? C’est tout à fait la même chose que quand vous venez manger votre repas. Choisissez-vous de venir par le corridor de l’aile est, ou par un autre chemin ? Vous ne pouvez demander aux autres ce qui est faux. »

Donc non seulement vous devez savoir par vous-mêmes, c’est-à-dire que vous devez savoir par l’intérieur et non plus chercher par vous-même à l’extérieur. Nansen ne dit jamais comment atteindre la véritable compréhension du Tao. Il dit simplement que ce n’est pas par la connaissance, ni par la connaissance, ni par l’indifférence. Le Tao, la Voie, le zen, n’appartiennent pas aux choses qui peuvent être connues par un regard extérieur, ou qui pourrait être expliquées par quoi que ce soit. Par exemple il ne viendrait à l’idée de personne d’aller vers quelqu’un d’autre pour lui demander : « Qu’est-ce que ma vie ? » ou « Comment puis-je véritablement, sans l’ombre d’un doute réaliser ma vie ? » Bien sûr vous pouvez lui conseiller de passer par le corridor de l’est, ou par un autre couloir, mais personne ne peut sincèrement répondre à ce genre de question qui n’a de sens que pour l’être lui-même.

Chacun a sa vie quotidienne, qui contient zazen ; chacun porte le zazen qui contient sa vie quotidienne. Voilà vous devez faire avec ça. Il ne s’agit pas de prendre tout cela pour trouver autre chose, comme si le zazen et tout ce que vous intégrez d’enseignements tous les jours de votre vie soit comme un tabouret qui vous permettrait en montant dessus de voir un autre monde, comme un prisonnier qui monterait sur un escabeau pour regarder à travers la lucarne de sa cellule. Si un gardien demandait à Nansen en ouvrant une cellule vide : « Mais où est le prisonnier ? Comment a-t-il fait pour sortir ? Quel moyen a-t-il employé, je serais vraiment curieux de le savoir. » Nansen répondrait : « Le prisonnier est sorti ! » « Comment puis-je trouver la liberté ? Comment puis-je transformer la vie de tous les jours en la Bouddha ? Comment puis-je savoir réellement qui je suis ou comment une goutte d’eau peut-elle comprendre qu’elle possède l’océan entier en elle-même ? » Ce serait rassurant de pouvoir simplement obtenir ces réponses de quelqu’un d’autre, d’un maitre Ch’an, ou d’un vieillard sage. Que pourrait-il répondre ? Oui mais, a vrai dire j’ai passé le corridor de l’aile est, mais il y a d’infinies façons, pour toi comment pourrais-je savoir ? Et pourtant lorsque la cloche sonne, chacun se retrouve à table. Sans le moindre doute. Mais vous devez y aller vous-même. « Si vous n’avez pas foi en cela et que vous vous abstenez de la pratique- réalisation alors vous ne pouvez ni recevoir l’enseignement du Bouddha ni vous éveillez à la véritable sagesse » dit Nyogo à Dogen.

Le zen, ou la vie si vous préférez, est la participation de tout votre être. Il n’existe aucune certitude extérieure. Bien sûr il existe des cartes de géographie, on peut emprunter des béquilles, mettre des lunettes, écouter des kusens qu’on trouve bons ou barbants, mais finalement on sort de la carte, on lâche les béquilles, on ouvre son regard et là alors reste son être, sa vie, notre monde, plus possible de composer, de saisir à l’extérieur de soi-même, ou de s’accrocher au bout du mât. Qu’allez-vous faire à cet instant ? Inévitablement vous devez savoir, vous devez décider par vous-même. Vous pouvez acquérir un bateau, des rames, savoir où est la mer, y lancer votre bateau, mais personne ne peut vous dire dans quelle direction aller. Il n’y a ni partir, ni revenir, tout est-là.

Etienne disait : « Comment faire, quoi faire ? » Et on a qu’une vie, au milieu de toutes les vies. C’est la vie elle-même, le Tao partout. Mais à la fois il y a notre vie, notre être.
Bouddha a dit : « J’ai réalisé l’éveil avec tous les êtres »
Chacun ce trouve en face de son Genjo koan, le koan de sa vie avec les êtres. Et chacun à partir de cet éveil, qu’il possédait de tout temps, doit décider quoi faire, comment faire.

Zazen 3

Dans le monastère de Nansen, Joshu travaillait à la cuisine comme intendant. Il s’occupait des stocks de nourriture du temple, veillait à ce qu’ils soient adéquats et bien gardés. Un jour Joshu ferma toutes les portes de la cuisine et empila du bois sur le foyer au point que toute la cuisine fut remplie d’une épaisse fumée. Alors il cria : « Au feu ! Au feu ! Venez à ma rescousse ! » Alors toute la communauté se rassembla devant la porte de la cuisine. Joshu dit alors : « Je n’ouvrirai cette porte que si quelqu’un dit une parole juste. » Personne dans l’assemblée des moines ne réussit à dire quoi que ce soit. Et la fumée s’épaississait, elle passait déjà sous la porte de la cuisine. Alors Nansen sans rien dire passa la clé à travers le trou d’une fenêtre. C’était le mot juste que Joshu attendait et il ouvrit aussitôt la porte de la cuisine.

Personne ne sait exactement ce qui était derrière tout ça. Si nous prenons cette histoire comme un indicateur d’un processus d’éveil pour nous tous, alors peut apparaître une partie de sa signification. Ouvrir l’esprit à partir d’un mot juste, n’est-ce pas cela ? Mais le mot juste n’est pas forcément une parole mais peut être dans le silence ou dans l’action simple de passer la clef à travers un trou de fenêtre. Aussi souvent dans le zen Rinzaï cela se traduisait-il par un cri, un rire, un coup de bâton ou simplement se lever de la chaise et partir.

Alors Joshu ouvrit la porte de l’intérieur. L’esprit s’ouvrit lui même de l’intérieur. Mais Nansen lui a passé la clef me direz-vous ? Si Joshu avait besoin de cette clé, comment alors la porte était-elle fermée ? Nansen en lui passant la clef n’a pas contribué directement à ce que Joshu ouvre la porte. Celui-ci pouvait très bien l’ouvrir sans cette clé. Mais en lui passant la clé, il a éveillé un écho dans l’esprit de Joshu. En silence, il lui dit en fait : ouvre, c’est toi-même qui possède la clé, c’est à toi de l’ouvrir ! Alors Joshu libéré par l’action qu’il attendait en fait n’eut aucune retenue à ouvrir cette porte. Aussi jamais un maitre de Ch’an ne s’est-il vanté d’avoir le pouvoir d’être l’instrument de l’éveil d’aucun de ses disciples.

Il nous arrive souvent de vivre avec une porte fermée, et de croire que quelqu’un d’autre peut l’ouvrir. Comme l’ensemble des moines devant la porte de la cuisine en train de se creuser la cervelle pour dire quelque chose d’intelligent de façon à ce que Joshu ouvre la porte. Mais bien sûr l’histoire n’est pas là, il faut juste arriver à se rendre compte qu’il est en notre décision d’ouvrir la porte. Des fois un petit déclencheur rend les choses plus faciles. Par exemple en zazen si vous partez dans vos pensées, le fait d’ouvrir les yeux, de regarder, de respirer vous ramène dans le monde réel et vous sort de vos illusions.

Il faut aussi de la patience. Quand vous regardez une vallée en forme de U, vous savez qu’un glacier a raclé cette vallée pendant des millions d’années et inconsciemment vous comprenez combien ce travail du glacier fût imperceptible d’un instant à l’autre et pourtant la vallée s’est creusée. Les pratiquants des fois voudraient s’illuminer tout de suite sans laisser patiemment le travail de la pratique de zazen se faire de façon imperceptible. On vit dans un monde qui veut des résultats : diplômes, constructions, ouvrages, dans des délais fixés à l’avance, toujours plus vite, la vie est courte, le monde économique veut la croissance, alors on croit qu’avec la voie de Bouddha ça devrait être la même chose. Et alors le chemin est lui-même le but, pratiquer, continuer à pratiquer, vous possédez la clé mais en fait « Seules les personnes qui vont au-delà d’être des Bouddhas peuvent utiliser une clé cassée pour ouvrir un cadenas sans serrure » dit Dogen.

Si vous pouvez voir Bouddha comme votre propre apparence réelle alors vous ne serez plus séparé de lui. Si vous pouvez voir votre vie comme l’éveil de tout ce qui existe dans l’univers en vous-même, alors vous pourrez voir la Voie comme votre vie elle-même. Mais bon, un jour un apprenti dit à son maître :
« – Maître je veux étudier l’art du zen, combien d’années faudra-t-il ?
­ Dix ans !
­ Mais c’est trop long !
­ Vingt ans !
­ Mais c’est beaucoup trop !
­ Trente ans !

Continuez avec courage.

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