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L’esprit de la Voie

Zazen 1

Le centre du bouddhisme, du zen, est l’éveil. L’éveil n’a pas à voir avec l’esprit mondain ; si on considère l’esprit mondain alors on risque de risque de voir les choses en termes de nombre de gens, d’institution, de grandeurs de temples – je ne critique nullement la lune mais le doigt – mais l’essentiel de la Voie reste toujours l’éveil. Ainsi tous les commentaires qui ont été faits par les Patriarches ont été faits pour ceux qui comprennent ce qu’est l’esprit de la Voie. Pratiquer l’esprit de la Voie est la raison pour laquelle nous sommes réunis. Dans la dimension religieuse, la dimension spirituelle, la dimension des Bouddhas et des Patriarches, c’est une pierre mise dans le monde, pierre d’unité, de paix, de compréhension, de pratique avec nos efforts, un don du temps que nous avons et d’une rencontre.

On ne peut pas dire : c’est important ou ce n’est pas important ; c’est pratiquer la Voie des Bouddhas, l’éveil, sans but personnel. Il ne faut donc pas voir le point de vue mondain. S’ils sont empreints du point de vue mondain, les gens risquent d’attribuer beaucoup plus d’importance aux grandes institutions qui les protègent et leur permettent  d’obtenir par procuration une individuation illusoire. Nous, ici, faisons face à nous-mêmes, seuls.

Dans plusieurs textes il y a cette phrase, cette question : « Vous êtes-vous éveillés ou non à l’esprit de la Voie ? » Sommes-nous éveillés ou non à l’esprit de la Voie ?

En préambule il y a un texte de Dogen dans le Hotsu-bodaishin qui dit cela : « Comment les bodhisattvas protègent-ils cette chose unique : l’esprit de la Voie ? » On voit donc que Dogen s’adresse aux bodhisattvas. Les bodhisattvas comprennent, peut-être pas tous de la même manière, et ont été pénétrés par l’esprit de la Voie. Maintenant comment protègent-ils l’esprit de la Voie est la question de Dogen. Sous-entendu qu’ils ont déjà été profondément touchés par elle. Comment protégeons-nous l’esprit de la Voie ?

Bien sûr Dogen continue en disant : « Les bodhisattvas, les grands bodhisattvas, protègent constamment l’esprit de la Voie comme les gens du monde protègent leur unique enfant, ou comme le borgne protège son seul œil. De la même façon, comme des voyageurs au milieu des grands espaces sauvages protègent leur guide, ainsi les bodhisattvas protègent l’esprit de la Voie. Parce qu’ils le protègent ainsi ils atteignent la vérité de l’éveil. Et atteignant la vérité de l’éveil, ils sont remplis d’une joie constante, d’autonomie et de pureté, qui sont les grandes dimensions de la vie. C’est pour cette raison que les bodhisattvas protègent l’esprit de la Voie. »

C’est pourquoi nous sommes réunis : protéger l’esprit de la Voie, pratiquer ensemble, emplis des grandes dimensions de notre vie. Dogen dit : la joie, l’autonomie – le moins qu’on puisse dire est que nous sommes autonomes dans le zen – et la pureté, la pureté d’esprit, voir et abandonner les souillures. Protéger l’esprit de la Voie n’est pas une question de nombre, d’institution, de tampon officiel, de reconnaissance de qui que ce soit d’autre, c’est une pratique de nous-mêmes, une pratique de bodhisattva.

Zazen 2

« Vous êtes-vous éveillés ou non à l’esprit de la Voie ? » Alors ici éveillé signifie que la chose est claire. Et donc la question devient : est-ce que l’esprit de la Voie est clair dans votre esprit ou non ? Ne parlons pas de la grande réalisation, de la vérité absolue, mais est-ce clair ? Par exemple si quelqu’un vous demande : l’esprit de la Voie c’est quoi ? Comment exprimer quelque chose de façon à ce qu’ils puissent comprendre. C’est là qu’il faut avoir l’esprit clair.

Ainsi Dogen dit dans le même chapitre, je pense : « Même ceux qui ont fait l’expérience de hautes dimensions sont toujours des bodhisattvas. Les Patriarches indiens et chinois sont des bodhisattvas. Ils ne sont ni des Bouddhas, ni des auditeurs. Parmi les pratiquants qui s’appellent au hasard des moines portant le kesa sans savoir la réalité de la chose et donc pour lesquels l’esprit de la Voie n’est pas clair, certains ont créé de la confusion. Ainsi que nous soyons laïcs ou moines, empêtrés ou non dans les affaires mondaines, dans des dimensions spirituelles élevées, que nous soyons dans la souffrance ou dans la joie, nous devons rapidement établir en nous-mêmes la volonté de l’esprit de la Voie. »

Alors l’esprit de la Voie, la volonté de l’esprit de la Voie, est la volonté de délivrer de la souffrance les autres avant que nous n’atteignons nous-mêmes cette libération. Bien que le mode des êtres vivants soit au-delà de toute limite et au-delà même de toute ouverture sans limite, ce qui veut dire que les êtres sont innombrables, nous établissons en nous-mêmes l’esprit de délivrer tous les êtres vivants et ceci est l’esprit de la Voie.

Souvent lorsque l’on parle de bodaishin, les pratiquants pensent uniquement à l’esprit qui cherche la Voie, c’est à dire qu’ils pensent à leur esprit, leurs motivations, qui sont également innombrables car chacun est différent, chacun a des vies différentes, chacun a un karma différent, des idéaux différents. Mais bodaishin, l’esprit qui nous pousse à pratiquer, le désir que la Voie soit claire dans notre esprit, ce désir-là n’est pas un désir que pour nous-mêmes. Bien sûr il faut avoir ce désir pour soi-même. Sans désir, sans désir de clarifier l’esprit de la Voie, sur quoi alors notre pratique pourrait-elle bien reposer ?

Donc il y a ce désir profond de clarifier l’esprit de la Voie, l’éveil, mais également avec la conscience qui doit toucher notre cœur qu’en faisant tout cela nous le réalisons également pour tous ; nous allons être emmenés dans ce mouvement. Ce mouvement ne peut pas être un mouvement vers une Voie limitée uniquement à soi-même ou pour soi-même. Il y a un côté beaucoup plus universel de désirer que chacun, que tous les êtres, puisse s’ouvrir à cette clarté de l’esprit, qui bien sûr va leur permettre de voir leur vie de façon claire, de prendre les bonnes décisions, savoir ce qu’ils font, qui ils sont et d’abandonner le désir de se cacher sous des couvertures ou d’être un ermite.

Le désir de pratiquer la Voie est clarifier ce que cela veut dire exactement pour nous. Il faut faire entrer dans cette clarification et dans cet esprit clair que nous sommes là pour tout le monde, pour l’humanité et dans tout ce que nous faisons réaliser également que la Voie du bodhisattva que nous pratiquons doit être empreinte de l’esprit de faire passer les autres devant. C’est l’esprit de la Voie. La méditation pour être calme, plus performant, bien dans son cocon, c’est autre chose. C’est pour cela que les gens adorent ça aussi, mais l’esprit de la Voie c’est une autre dimension. Même si les êtres sont innombrables, l’esprit de la Voie en nous-mêmes est de devenir, d’être un bodhisattva, c’est à dire de nous mettre à notre juste place qui n’est pas toujours en premier. Et avec ce désir d’ouverture sur tous les êtres, c’est là, par là même que le bodhisattva va trouver sa clarté et sa tranquillité de l’esprit, car sinon il va peut-être être mieux, mais restera seul.

Bodaishin est l’esprit de la Voie, où l’on a clarifié en nous-mêmes ce que veut dire la pratique du bodhisattva de faire un pas en arrière pour laisser passer Bouddha, donc tous les êtres, devant nous et ne pas courir comme des dératés pour un satori pour nous-mêmes. C’est dans l’œuvre du bodhisattva que chacun de nous va trouver la satisfaction ultime, le satori, le bonheur avec tous. C’est un programme long qui bien sûr dépasse notre vie. Il dépasse notre vie et à la fois nous n’en n’avons pas d’autre et donc il faut être clair sur ce qu’on peut faire. Là viennent les efforts, le faire aussi. Et donc la question adressée aux pratiquants du zen : « Est-ce que l’esprit de la Voie est clair dans votre esprit ou non ? » Est une question importante car beaucoup pensent que le zen s’arrête à leur propre pratique à eux. Si on pense ça, une infinité de questions vont se soulever, dont on va trouver les réponses stupides : pourquoi, à quoi ça sert, ne peut-on pas faire autre chose ? C’est là qu’intervient l’esprit de la Voie : ne pas pratiquer uniquement pour nous-mêmes mais avec tout le monde, dans toutes les petites choses de la vie, peut-être pas tout le temps car nous ne sommes pas des Bouddhas. Considérez que comme bodhisattvas les autres doivent passer devant vous et que votre mission est d’aider chacun à passer devant vous. Aider peut être une multitude de choses et pour les pratiquants de zazen c’est voilà : que les autres passent devant et deviennent maîtres. L’esprit de la Voie est en unité avec tous les êtres, ce n’est pas quelque chose que l’on va s’approprier et penser qu’on est très bien.

Il est écrit dans le sutra du Lotus : « Constamment dans mes pensées, que puis-je faire pour que les êtres vivants puissent entrer dans la vérité suprême et puissent réaliser rapidement leur corps de Bouddha ? » Que puis-je faire ? Est-ce que l’esprit de la Voie est clair en moi ?

Zazen 3

Je continue sur l’esprit de la Voie. Le bodhisattva Mahakashyapa s’inclina devant le Bouddha et lui dit : « Etablir en nous-mêmes l’esprit de la Voie est s’éveiller à la réalité ultime, les deux ne sont pas séparés. » On parlait de bodaishin comme l’esprit de la Voie, le désir de pratiquer la Voie, c’est à dire un esprit constamment présent en nous qui est de délivrer tous les êtres, les gens qu’on rencontre. Comme les discussions entre Mahakashyapa et le Bouddha sont des discussions entre deux êtres éveillés, pour lesquels la pratique de la Voie et l’esprit de la Voie, sont clairs, ils parlent alors de l’établir.

C’est par exemple comme l’ordination : toute personne qui demande l’ordination de bodhisattva ou de moine ressent le désir d’obtenir cette ordination. Du moment qu’il l’a, le désir d’obtenir l’ordination disparaît puisqu’il l’a. Et c’est là que l’on dit établir en nous-mêmes l’esprit de la Voie, c’est à dire établir en nous-mêmes la pratique du moine puisqu’on reconnaît un moine à sa pratique.

Etablir en nous-mêmes l’esprit de la Voie et s’éveiller à la réalité ultime ne sont pas séparés. La réalité ultime est un peu la vacuité originelle de tous les phénomènes. De ces deux états d’esprit le premier est le plus difficile à réaliser : c’est de délivrer les autres avant de penser à sa propre délivrance. Pour cette raison Mahakashyapa dit au Bouddha : « Je m’incline devant votre esprit, le premier, l’esprit de la Voie. »

Avec l’esprit de la Voie on est loin de l’esprit qui ne verrait que sa pratique à soi, ce qui ne veut nullement dire qu’il faille la négliger bien au contraire. Mais celle-ci n’est pas là pour en premier nous permettre de nous extraire de nos propres phénomènes. Le bouddhisme n’est pas une croyance, c’est athée. Et c’est justement le fait d’avoir constamment dans nos pensées : que pouvons-nous faire pour que les êtres vivants puissent entrer dans la vérité suprême et réaliser rapidement leur corps de Bouddha, qui apporte toute cette transcendance humaine et qui fait que la pratique du zen est au-delà de juste nous-mêmes.

L’esprit de la Voie, délivrer les autres avant de penser à sa propre délivrance est essentiel. Si vous enlevez ça, si ceci n’est pas clair alors il reste une forme de méditation laïque, de pleine conscience pour être plus efficace ou plus calme. Mais on perd cette transcendance. C’est là qu’on voit bien dans ce que dit Dogen que s’éveiller à cela et avoir l’esprit clair à ce propos, que la Voie du bodhisattva, que la vie du bodhisattva, doit être quelque chose de clair dans notre esprit, que ce soit établi. Entre justement établir cet esprit, s’éveiller à la réalité ultime, les deux n’étant pas séparés, le plus difficile en premier est d’établir l’esprit de la Voie, comprendre s’il vous plaît : passer devant. Ainsi pratiquer une sesshin est établir l’esprit de la Voie. De plus voyez-vous nous avons besoin de pratiques plus longues ensemble, plus approfondies pour établir cet esprit sinon il risque d’être pour nous comme un rêve, un rêve dont on se souvient quelques instants et qui après disparaît. Et on retomberait dans une mécanique laïque.

Zazen 4

Dans le zen on parle souvent de l’esprit. On utilise shin, l’esprit, le souffle vital, la vie, le cœur, la clarté. Qu’est-ce que l’esprit, quel est le sens de l’esprit ? On peut dire que c’est l’esprit comme il est. Comme il est, veut dire : pas de pensées, de raisonnement, de logique mais ce qui est à la source de tout cela, comme il est. On peut dire l’esprit de la terre entière, c’est à dire notre esprit, le notre, celui des autres. Avec l’esprit d’une personne de la terre entière, l’esprit d’un Patriarche bouddhiste, de l’univers, des dragons, des arbres et des cailloux et même au-delà où il n’y a pas d’esprit du tout, c’est avec tout cela que nous réalisons la Voie. Il y a une unité de cet esprit unifié. Il ne faut pas le voir comme quelque chose de séparé et d’éternel ; l’esprit va avec les gens, avec la terre. Il est unifié avec les êtres, ce n’est pas quelque chose qui existe en lui-même, séparément. Il est lié aux êtres comme le temps, l’espace, comme le zen et la Voie. Il n’y a pas une Voie quelque part, ailleurs, éternelle, la Voie est un avec les êtres et les êtres sont la Voie.

Le maître national, Daisho, du 8ème siècle, dit : « Les barrières, les murs, les tuiles et les cailloux sont l’esprit des Bouddhas éternels. » Quelqu’un qui possède l’esprit de la Voie automatiquement, intuitivement, ressent bien ce qu’il veut dire. Si on l’explique ça perd sa saveur. C’est en ce sens que l’on parle de l’esprit, pas seulement de son esprit personnel vu par l’ego, mais le souffle vital, l’existence de toutes choses y compris de nous-mêmes. Ainsi la Voie est tous les êtres.

Comme avait dit le Bouddha lorsque l’étoile brillante apparut : « Moi, avec la terre et tous les êtres sensibles, nos avons réalisé l’éveil. » Des fois on pense que le Bouddha a dit : Eh ! Moi j’ai réalisé l’éveil. Il a dit la terre et tous les êtres sensibles nous avons réalisé l’éveil. Ainsi quand les êtres sensibles établissent cet esprit ils peuvent planter pour la première fois une graine de la nature de Bouddha. Lorsqu’ils réalisent leur esprit de la Voie ils réalisent l’éveil avec tous les êtres sensibles, éveillés avec la terre. A ce moment-là, ensuite, ils pratiquent de tout leur corps-esprit et atteignent la vérité.

A nouveau nous répétons que nous pratiquons à partir de l’esprit d’éveil A partir de l’esprit de la Voie nous pratiquons avec notre corps-esprit pour que celui-ci s’établisse en nous-mêmes, qu’on en soit rempli, qu’il soit vivant. Donc la pratique n’est pas pour atteindre l’esprit d’éveil, mais touchés par l’esprit d’éveil, -encore faut-il que nous en soyons entièrement pénétrés -. C’est là que la pratique du corps-esprit devient la pratique de notre vie. Comme nous ne savons pas tout au départ, nous atteindrons alors la vérité. Cela n’a rien à voir avec une pratique unique de son ego, du corps-ego ou de l’esprit-ego en pensant que l’on va accrocher quelque chose, non, c’est touchés par l’esprit d’éveil, de la totalité, de l’unité, que nous pratiquons nous-mêmes pour approfondir notre vérité.

Il est dit dans un sutra : « La vertu de cet esprit est profond et vaste, sans limite. Même si le Tathagata pouvait l’analyser et l’expliquer, même pour tous les kalpas il ne serait pas en mesure de terminer. »

Nous connaissons les différentes possibilités d’établir en nous-mêmes l’esprit de la Voie, d’être satisfait avec notre zazen, de pratiquer ici avec les montagnes, de lire les sutras, d’avoir une pratique de dévotion, d’honorer les trois trésors, de faire attention dans nos actions, de leur donner un sens par notre corps-esprit. Tout cela est établir, consolider, sédimenter l’esprit de la Voie comme le sable qui se pose au fond de la mer. Et bien sûr ne pas penser qu’à soi-même.

Reste la question : mais d’où vient l’esprit d’éveil ? D’où vient l’esprit de la Voie ? Pourquoi certaines personnes sont touchées par l’esprit d’éveil et d’autres s’en foutent complètement ? Cet esprit ne peut pas venir de quelqu’un d’autre, ce n’est pas non plus une question magique ; ne tombons pas dans un mysticisme délirant puisque nous sommes dans une spiritualité humaine. On ne peut donc pas vraiment isoler tout à coup où se trouve la source de l’esprit d’éveil. Pour moi il vient de toute notre existence. Il vient aussi de toute notre existence au-delà des générations, c’est le rassemblement de toute notre existence. Justement si cet esprit d’éveil n’est que l’esprit de notre moi alors c’est facile car cela est appelé l’illusion. Il est d’ailleurs terrible de pratiquer seulement en croyant à notre propre illusion d’éveil, c’est perdre son temps.

J’avais demandé à un très vieux moine catholique de plus de quatre-vingt ans qui avait vécu longtemps au Japon, qui pratique zazen encore, d’où venait la foi, d’où venait l’esprit d’éveil. Comme il n’était pas dogmatique il a réfléchi, et resté muet pendant une minute et il m’a dit : « Je crois que je dois te dire mon frère que je ne sais pas. » Mais du moment qu’on est touché par l’esprit d’éveil c’est là qu’il ne faut pas rater l’occasion. Il faut voir la pratique de son corps-esprit, pas le moi, sinon rien ne nous protège contre nos illusions. Même les moines ne sont pas protégés contre leurs illusions, contre leur ego, s’ils n’acceptent pas de laisser en eux-mêmes cet esprit qui est plus universel qu’eux-mêmes, s’installer en eux et qu’eux-mêmes l’affermissent continuellement par la pratique. C’est comme ça que ça marche. Tout le monde n’est pas un génie de la musique, tout le monde n’est pas un champion d’échecs à l’âge de quatre ans, donc tout le monde n’est pas forcément touché par l’esprit d’éveil ; tous le possèdent mais ne le voient pas. C’est comme quelqu’un assis dans un bateau qui ne bouge pas, il n’a pas vu que par terre dans la barque il y a des rames. Pourtant les rames sont là, elles existent. Etre touchés par cet esprit est une grande chance qu’on ne réalise pas toujours parce qu’on est pris dans les difficultés, les efforts de cette pratique régulière.

C’est pour cela que nous disons tous les Bouddhas. Mais nous disons aussi tous les Patriarches, tous les grands maîtres. On peut imaginer qu’ils ont vu l’esprit de la Voie, qu’ils possédaient en eux-mêmes cette clarté à propos de la Voie des Bouddhas, et tous, tous ont continué leur pratique. Voilà d’où nous venons. Chacun ici possède l’esprit d’éveil et c’est à chacun en lui-même de le protéger au milieu des phénomènes, des joies, des peurs, des difficultés et de tout ce qui se passe au cours de sa vie. Si on demande : « Mais alors vous les moines zen vous croyez à quoi ? » et bien voilà on croit à ça. On croit qu’on possède l’esprit d’éveil et qu’on continue la pratique d’éveil dans sa vie pour l’approfondir.

Zazen 5

Surtout dans la branche zen du bouddhisme, qui comme vous le savez tient plus du Tao que du bouddhisme indien originel, ou disons moitié-moitié, la question de la pratique est très importante surtout et spécifiquement dans la lignée transmise par Maître Deshimaru. Dans la lignée de Dogen pratique et compréhension vont de pair. A partir de l’esprit d’éveil c’est la pratique naturelle, automatique, la pratique de zazen, qui nous amène à véritablement réaliser ce qui est très important pour un être humain : sa vérité. De toutes façons la vérité c’est mieux que le mensonge. Donc naturellement, avec la répétition de notre pratique nous finissons par digérer et clarifier entièrement l’esprit de la Voie, notre vision des choses et de notre place. Bien sûr la pratique de toute une vie est soutenue par la foi que nous avons non seulement en nous-mêmes, non seulement en la pratique mais également la foi que nous avons dans un monde plus pacifique et religieux.

Dogen parle de la foi aussi. Il dit : « La foi est ce qui est libre de soi-même et d’un autre. Ce n’est pas quelque chose qui est amené par la persuasion de quelqu’un d’autre ni même d’une intention venant de soi-même, ni généré par des règles. La foi se manifeste dans la dimension de Bouddha. » Alors dire la foi se manifeste dans la dimension de Bouddha pour quelqu’un qui n’a pas clarifié l’esprit d’éveil, cela ne veut pas dire grand chose. Pour comprendre cette phrase il faut par la pratique réaliser dans tout son être ce que veut dire à l’intérieur de nous-mêmes la dimension de Bouddha. Bien sûr cette dimension n’est pas une dimension de notre égoïsme naturel, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons créer uniquement par nous-mêmes et ce n’est pas quelque chose qui peut nous être injecté par qui que ce soit d’autre.

Quand on parle de la dimension de Bouddha, de la foi, on peut l’exprimer différemment et dire c’est l’état fondamental primordial de l’existence humaine. Tout cela est le dharma.

Katagiri en parle aussi. Vous savez que Katagiri est un des disciples de Suzuki Roshi, Katagiri est mort la même année qu’Etienne en 1990. Il était d’abord avec Suzuki et ensuite à Minneapolis je crois. Il dit : « Si vous essayez d’acquérir la foi à travers la pratique c’est quelque chose d’autre. Ce n’est pas la foi réelle. La foi n’est pas quelque chose qui vous oblige à croire ce que les autres disent être vrai. Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour nous forcer à croire en une vérité. Il s’agit de la nature ultime de l’existence. » Là aussi clarifier l’esprit de la Voie, clarifier ce qu’est pour chacun de nous la nature ultime de l’existence, et comprendre que les deux ne sont pas séparés. Pour nous la Voie de Bouddhas n’existe pas en dehors de notre existence. La Voie des Bouddhas est notre existence.

Touchés par bodaishin ? Ne pensez pas que cela signifie être touchés par quelque chose d’extérieur ; être touchés par bodaishin est être touchés intérieurement par le désir de clarifier ce qu’est la nature ultime de notre existence. Quand Dogen dit. « La foi se manifeste dans la dimension du Bouddha », cela a l’air très absolu. Alors même si c’est absolu, est-ce que cet absolu-là pourrait être séparé de notre propre existence ? A ce moment-là quand on dit la nature ultime de notre existence, c’est dans l’état de Bouddha. Si l’on est touché par l’esprit d’éveil, par notre existence, automatiquement, naturellement on comprend dans notre être, dans notre corps-esprit ce que veut dire la phrase : la foi se manifeste dans l’état de Bouddha.

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Dans son livre « Retour au silence » Katagiri Roshi dit : « Lorsque cet état primordial de l’existence qui est inhérent à nous-mêmes se manifeste dans notre vie c’est la foi qui se manifeste à l’état de Bouddha ou du Tathagata. Cet état primordial de notre existence est constamment au travail mais nous ne le réalisons pas. Lorsque nous le réalisons ce premier état de réalisation est appelé la foi. »

Cela a donc à voir avec la source première de notre existence dans la mesure où nous considérons notre existence non plus comme une fatalité imposée en dehors de nous-mêmes, où les gens pensent : « On est né sans avoir rien demandé, l’éducation, la société nous a canalisés et on a disparu ! » Ce n’est pas la même chose que d’avoir cette conscience de notre existence qui se manifeste, d’être conscients de ce que l’on vit, de ce que l’on fait, d’où on vient et qu’est-ce qui va se passer. A la place d’avoir une existence de brouillard, clarifier son existence, tout cela est la foi.

La foi en elle-même ne veut rien dire. C’est lorsqu’elle est manifestée par quelqu’un qu’on s’en rend compte, comme l’espace ou comme le vent : lorsque vous sentez la brise alors vous réalisez qu’il y a du vent. Le temps se manifeste par la durée et l’espace vous y pensez lorsque vous voyez la distance. Et donc la foi, ce moteur de l’existence, vous pouvez la voir en vous-mêmes dans tout ce que vous faites, vous pouvez la voir à travers ses effets en vous-mêmes. Courir après la foi comme après un idéal est courir après le vent. La foi est semblable à la densité de notre existence. Si on voit les choses comme ça alors on peut voir plus facilement que la pratique spirituelle, zazen, sont liés justement à cet état de notre existence, fondamentalement, de façon primordiale et que ce zazen-là n’est plus comme au départ une activité particulière à laquelle on s’était intéressé mais est en unité justement avec cet état de notre existence, notre corps-esprit, notre vie de tous les jours.

Suivant les sangha dans le zen, l’esprit religieux est plus ou moins important, il y a différentes façons de voir le rapport entre le zen et sa vie. Des fois cela est même très différent entre les uns et les autres mais rien ne peut remplacer cette aspiration religieuse à une vie qui ne soit pas vide, cette aspiration et ce désir profond à une densité de l’existence. Ceci ne peut pas être trouvé chez quelqu’un d’autre, ce n’est pas en suivant quelqu’un d’autre qu’on peut le trouver. C’est en s’adressant à soi-même.

Zazen 7

L’esprit de la Voie, la foi. Qu’est-ce qu’on fait ici : on pratique. Quelle est l’idée de passer des jours entre Noël et Nouvel-an à la place de faire les magasins ou de partir en vacances. C’est parce que nous sommes animés par l’esprit, nous sommes animés par la foi profonde, animés par la réalité de toute la transmission de cette pratique jusqu’à nous et ainsi nous gérons notre vie comme ça.

Katagiri dit : « La foi n’est pas quelque chose à laquelle nous pensons. La foi n’est pas quelque chose à débattre. » C’est tellement intime et c’est une pratique qui provient naturellement du fond de notre vie, pas de la surface, des rôles qu’on doit jouer, de l’image qu’on voudrait donner, des filets dans lesquels nous sommes pris ou de nos heures de gloire très temporaires, mais du fond de notre vie. En essence pour pratiquer cette foi tout ce que nous avons à faire est de vivre. Oui mais toute la question est comment ? Un voleur a peut-être la foi parce qu’il peut piquer tout ce qu’il veut, ce n’est pas ce dont on parle. Il y a une façon de vivre, une façon de pratiquer, d’avoir une vision qui va soutenir et rassembler cette foi en nous jusqu’à ce qu’elle soit inébranlable. Avant que cela se passe tout le monde se pose des questions : « Oui mais alors comment faire de façon à ce que cette foi profonde ne m’abandonne pas ? » Pourquoi n’arrivons-nous pas tout le temps à croire dans le dharma, à prendre refuge dans le dharma, dans le cours des choses tout en faisant ce qu’on peut et le mieux qu’on peut ? Pourquoi n’arrivons-nous pas toujours à suivre simplement ça ? On est toujours en train d’essayer de s’améliorer, d’assurer en nous-mêmes l’esprit de la Voie, l’esprit de la Loi. Ce n’est pas forcément facile de simplement suivre le Dharma, de prendre refuge dans le Dharma, dans le Bouddha qui est la première personne qui a réalisé ça, et d’avoir confiance dans ce qu’il a dit et simplement vivre et faire gaffe sans laisser de traces.

Le bouddhisme et le zen aiment toujours faire des listes. Personnellement vis à vis de ces listes, je trouve que c’est bien mais tout n’est pas dans les listes. Il y a toujours quelque chose à l’intérieur de nous-mêmes qui est au-delà de la liste. Néanmoins Katagiri parle des dix étapes de la foi. Maintenant comme toujours ce style des dix étapes est ancien : il y avait le sutra des Dix Terres des bodhisattvas. Il ne faut pas considérer qu’on va commencer au niveau 1, et que dans une année on va peut-être passer au niveau 2 et on va disparaître avant le numéro 10. Ce sont des facettes mais cela permet de comprendre un peu mieux et de préciser ce qu’est l’esprit de la Voie. Essayer de clarifier fait partie de voir ce qu’on fait, pourquoi on est là, comment menons-nous notre vie. Dans le temps, quand ils vivaient dans les monastères, en Chine, dans les montagnes, c’était différent. Les monastères étaient vraisemblablement les seuls endroits où ils pouvaient espérer avoir assez à manger, plus de l’éducation, donc il y avait beaucoup de monde. Dans un monastère la vie est tous les jours la même chose et donc comment mener sa vie, quoi faire, c’est être dans le monastère.

Nous, nous vivons trente-six choses en même temps. Par exemple, dans cette petite sangha, certains ont un bébé, d’autres refont des études, certains ont un travail indépendant et donc doivent s’occuper de toute la gestion du temps qui va avec un travail indépendant, ce n’est pas comme être fonctionnaire, certains sont à la retraite, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne foutent rien. Il y a des gens plus jeunes, des musiciens, des artistes et des vies très différentes en ville ou dans les montagnes, à la campagne. Clarifier l’esprit de la Voie est une bonne chose pour chacun, ensuite bien sûr chacun doit voir comment tout cela s’applique à sa vie, comment ça joue. Chacun doit harmoniser cela et faire le mieux qu’il peut. Il n’y a pas à dire que cela doit être seulement d’une façon ou d’une autre. L’esprit d’éveil peut être discuté en absolu pendant vingt ans mais il est quelque chose qui s’applique dans la vie de tous les jours, autrement c’est une illusion. Chacun se trouve en face à la fois de sa vie, de sa foi et de ce que veut dire sa pratique à partir de l’esprit d’éveil.

La première étape est bodaishin, l’aspiration, le désir, la poussée intérieure, le désir aussi de développer ce que nous sommes, développer sa personnalité totale. Avec cette aspiration-là on peut sentir qu’on a besoin de faire quelque chose, on a besoin d’une pratique, on ne peut pas juste s’asseoir dans son fauteuil et penser développer cette aspiration religieuse à une vie qui ne soit plus vide. On va donc chercher une pratique. Bien sûr des pratiques il en existe énormément. Il y a aussi beaucoup de pratiques totalement égoïstes, mais encore une fois les conseils et les commentaires de Katagiri Roshi s’adressent aux pratiquants de la Voie, s’adressent aux bodhisattvas. Parmi nous qui sommes ici, à un moment donné, chacun a senti cette aspiration et a cherché si une pratique existait où nous pouvions faire quelque chose qui corresponde à cette aspiration religieuse.

Dans les dojos il y a des personnes qui arrivent avec cette aspiration religieuse, qui vont peut-être rester et il y a aussi des visiteurs qui viennent juste voir. Mais ici, je ne parle pas des visiteurs, je parle de la première étape de la foi, de la première étape de la vie du bodhisattva : le désir même inexprimable d’une vie réelle. C’est la première étape, l’aspiration. C’est entièrement personnel, à l’intérieur de soi-même. Il y en a encore neuf autres. Si on voit avec une parcelle d’ego la Voie des Bouddhas, on risque de s’arrêter là mais beaucoup d’autres choses encore vont avec, il n’y a pas que l’aspiration personnelle à la vie religieuse, spirituelle ou à une existence qui nous satisfasse entièrement. Il y a encore des étapes auxquelles nous devons nous ouvrir et donc les clarifier pour savoir qu’il faut grandir aussi à beaucoup d’autres choses.

Zazen 8

Parmi les dix étapes de la digestion de l’esprit d’éveil, de la foi, selon Katagiri, nous avons vu que la première étape était l’aspiration : bodaishin, le désir intérieur de faire quelque chose, de trouver une pratique où l’on puisse avec son corps et son esprit trouver un sens ultime à sa vie de façon à ce qu’elle n’apparaisse pas absurde. C’est un sentiment, une montée intérieure, mais ce n’est pas tout. Des fois il est possible que quelqu’un croie que toute la pratique du zen soit, réside, essentiellement dans le fait de son désir à lui. C’est pour cela que c’est la première étape.

La deuxième étape est celle de la conscience. C’est à dire qu’il faut comprendre qu’il y a les autres, que dans une sangha on développe ce désir d’existence véridique avec les autres et que nous ne sommes pas tout seuls à être comme ça. On va donc être conscient que cette aspiration vers la vérité à l’intérieur de nous-mêmes n’est pas uniquement une Voie à la limite de notre ego mais qu’il faut comprendre aussi les autres. C’est à dire qu’intervient ici la question des autres, sinon le risque est de rester à une conception de l’éveil purement personnelle. Il faut passer de ce désir profond à en être conscient, à savoir ce qui se passe, et le transformer dans la réalité. Et dans la réalité existent les autres. C’est la première ouverture aux autres. C’est également la première différentiation d’avec les autres. Bien que ce désir soit très grand il faut être conscient que nous ne sommes pas les seuls à remplir l’univers avec ce désir-là.  Cet esprit de la Voie qui était intuitif et caché en nous, à la deuxième étape est conscient. On est conscient de ce qu’il veut dire dans la réalité, pas uniquement flou à l’intérieur de nous-mêmes.

Par exemple on parlait de l’ordination : il faut le désir de cela mais il faut aussi passer à la conscience de ce que ça veut dire. Qu’est-ce qui va avec, qu’est-ce qu’il faut faire ? Là il faut intégrer les autres dans ce désir et en ce qui concerne l’ordination celui qui peut la donner. Voilà le deuxième stade : transformer bodaishin, le garder toujours, mais également faire preuve de conscience, ce qui veut dire voir les autres. Egalement les comprendre. Dans une sangha, par exemple, il faut comprendre un peu comment est chacun. Il y a par exemple des gens à qui vous dites quelque chose et qui sont tout contents d’apprendre une chose et d’autres qui ne supportent pas la moindre virgule. Il faut aussi comprendre comment est chacun, de façon à voir dans le domaine conscient ce qu’est cette action vers la vérité, pas seulement des bonnes intentions – on pourrait dire pas seulement l’esprit merveilleux, la foi compatissante mais également la vérité. Dans la vérité nous ne sommes pas forcément tout beaux, tout gentils et donc il faut positionner ce désir de bodaishin dans la réalité de notre vie. La deuxième étape est la conscience.

Du moment qu’on a cette motivation intérieure, cette foi, encore inexprimable, au niveau du sentiment si vous voulez, quand on a compris quelle place elle allait avoir dans sa vie avec les autres, la troisième étape est alors l’effort. C’est à dire que là il faut y aller. C’est un effort humain, c’est l’effort de passer au-delà d’une vie qui est totalement égoïste. Quand nous y pensons sincèrement passer au-delà d’une vie totalement égoïste n’est pas si évident. Tout se situe dans le « totalement ». Nous sommes tous et nous serons toujours, nous aurons toujours un côté égoïste sinon on ne va pas vivre longtemps. Il s’agit de ne pas être totalement égoïste c’est à dire de ne pas voir tout à travers soi-même. Cela demande des efforts, l’effort de vivre en harmonie avec les autres. Si vous prenez quelqu’un qui est animé de cette aspiration spirituelle, qui est conscient de la place que cela va prendre dans sa vie, s’il ne fait rien il va finir par se détruire lui-même, donc il faut qu’il passe à l’action. Là il réalise avec ses efforts que la foi égoïste n’existe pas, il s’ouvre à l’harmonie avec les autres, Cela demande un effort humain, c’est aussi une question de décision. Il faut sortir de l’école enfantine du zen.

Au début il faut faire un effort conscient bien sûr. Il faut aussi avoir conscience qu’il faut fournir un effort. Alors on sait qu’on doit faire un effort pour passer un peu au-delà, mais comment ? Quoi faire ? Katagiri s’adresse aux pratiquants de zazen et à ce moment-là pour que cet effort puisse continuer dans la pratique de zazen – car pour tourner tout cela de façon réelle il faut une pratique qui va nous ouvrir à vivre en harmonie avec tous les êtres, voir toutes choses de façon égale – il faut avoir foi en zazen. Si vous faites des efforts sans avoir foi en zazen vos efforts sont inutiles et sans débouché. Tout ce qui va se passer est que vous allez vous fatiguer. Mais les efforts avec la foi en zazen ne coûtent rien. Si vous avez foi en ce que vous faites, dans tous les domaines, et que vous faites des efforts dans cette direction-là – il est possible que ce soit fatigant – mais vous ne vous épuiserez pas.  Si vous faites des efforts dans le zazen sans avoir foi dans le zazen, vous vous épuiserez et cela ne sert à rien. C’est très important d’avoir foi en zazen, ça vient aussi par la pratique : parce qu’on connaît le troisième stade – les efforts, qu’on a conscience de ce que l’on fait – deuxième stade – parce qu’on est habité par bodaishin. Et donc là tout ceci devient la foi en zazen.

Une fois j’étais avec des collègues au CERN et la discussion tourne là-dessus. Quelqu’un voulait savoir véritablement en pratique qu’est-ce qu’on faisait dans le zen. Donc je lui raconte sesshins, zazen. Pour lui tout cela n’était qu’une vague torture inutile. Qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas la foi en zazen ?

Les quatre premiers stades ne sont pas forcément 1, 2, 3, 4, c’est à la fois bodaishin, à la fois la conscience de ce que ça veut dire, à la fois les efforts, à la fois la foi en zazen, ceci va vous garantir la continuité, de bonnes décisions, de la clarté, dans toute votre existence, je pense.

Zazen 9

La cinquième étape dans l’esprit d’éveil, dans la foi c’est la sagesse. Comment maintenir l’attention, comment rester attentif ? Déjà rester attentif en zazen, sans s’échapper n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Mais garder son attention dans la vie de tous les jours, c’est à dire ne pas perdre son temps, garder confiance en soi-même, faire face aux phénomènes, garder les yeux ouverts même au milieu de la haine et de l’amour, faire preuve de discernement et de sagesse, faire la part des choses, faire son possible de ne pas s’écarter de cet esprit, et ne pas laisser son esprit être mangé est encore plus difficile. Même avec la sagesse, on peut toujours être dans des considérations de vision personnelle.

Le sixième est la discipline. Sans discipline, du moment qu’il y a une crise, on est à la merci de ce qui se passe si on ne sait pas quoi faire. Là zazen n’est pas à négliger et donne une bonne discipline. Au jour d’aujourd’hui si vous parlez à certains jeunes que zazen donne une bonne discipline, ils vont vous regarder comme si vous veniez de la planète Mars. Il ne s’agit pas de la discipline imposée par quelqu’un d’autre, il s’agit de sa propre discipline. Cela va avec sa propre droiture, avec la constance dans la pratique de la Voie. Aucune de ces étapes n’est une étape mineure par rapport à une autre. Voir les vertus d’une telle discipline est appliquer une bonne forme de clairvoyance et maîtriser le rythme de sa vie.

On ne parle pas ici d’une discipline de fer, on parle de la réalisation complète de l’esprit de la Voie, et que la discipline, la régularité, la constance sont des choses importantes. Si vous voulez faire le chemin de Compostelle et que vous vous arrêtiez à chaque fontaine, chaque fois que vous rencontrez quelqu’un, que vous alliez regarder sur des chemins de traverse, visiter des villages, remettre au lendemain le parcours, à la fin vous perdez la notion du chemin que vous faites. Avec la discipline dans la pratique de zazen, à mon avis, ce qui est important est qu’à un moment donné il ne faut plus choisir. Chacun va avoir son rythme de pratique, chacun va avoir sa discipline de pratique. L’important est de s’y tenir car venir uniquement lorsqu’on en a envie n’est pas une discipline, c’est visiter. Quelle que soit la fréquence, que ce soit tel ou tel jour, garder cette discipline, ne pas choisir est déjà suivre le Dharma. La discipline permet de passer de ce que l’on voudrait faire, de ce que l’on désirerait, de la sagesse que nous pouvons avoir nous-mêmes, à une étape où on va suivre le Dharma ; on va abandonner de faire comme on voudrait tout le temps. C’est ça le sens de la discipline, ce n’est pas de porter une croix trop lourde, c’est profiter de la libération produite par une forme de régularité. On a tellement d’imprévus, de trucs qui nous tombent dessus dans la vie, que d’avoir cette régularité dans la pratique de zazen est également une forme de sagesse.

A partir de l’étape suivante nous ne serons plus dans des dimensions où il s’agit de soi, de comprendre, de faire les choses, tout cela est acquis, mais comment est-ce que nous donnons, comment nous transférons tout cela aux autres. Cela fait partie de l’esprit de la Voie, cela fait partie de la Voie, transférer aux autres. Ce n’est pas uniquement son chemin à soi, il faut aussi transférer aux autres, protéger la pratique, protéger le Dharma pour tous. Il faut passer de toute cette réalisation individuelle à l’ouverture à l’extérieur, aux autres. A partir de l’intérieur lorsque ceci est bien densifié, alors donner ce que nous avons reçu.

Zazen 10

A partir des six premières étapes de la foi on peut dire que par la sagesse, la discipline, bodaishin, on a accumulé en nous-mêmes les possibilités et les réalisations vers l’éveil. On peut dire qu’on a acquis des mérites alors qu’allons-nous faire de ces mérites ?

Dans l’action de grâce lors des ordinations de moines et de bodhisattvas il est dit qu’aucun Bouddha n’a manqué de prendre la forme d’un moine et que par l’ordination on peut devenir la plus haute personne de l’humanité. Tout cela est beaucoup de mérite, et qu’est-ce qu’on en fait ? Est-ce qu’on va dire : moi j’ai beaucoup de mérite ? Est-ce que nous allons dire : je suis une personne de haute dimension parce que je suis moine ? Ou maître ?

Alors la septième étape est justement redonner, transférer ces mérites aux autres, les transférer dans la vacuité de toutes choses, mushotoku. Cela s’appelle eko, ce qui veut dire transférer les mérites que l’on a aux autres, donner. C’est une pratique très importante et c’est une façon de vivre très belle. Avec la discipline la vie est devenue un petit peu plus simple dans la pratique de zazen. A la place de se demander : est-ce que j’y vais, est-ce que j’y vais pas, c’est compliqué. On a alors cette discipline, on décide tout de suite, c’est simple.

Katagiri dit : « Lorsque nous chantons les sutras, nous dédions le chant de ces sutras à quelqu’un, à tout le monde ; on redonne ce qui sort de ce champ qui vient de toute notre pratique, on le donne à tous. » Du moment qu’on a passé, qu’on a compris, intégré ces six étapes sur le bon comportement de soi-même, l’éthique zen, bouddhique sur soi-même, il ne faut pas rester assis sur ses mérites bien sûr. Il faut les libérer, les donner, en faire profiter tout le monde. On se rapproche déjà de l’esprit du bodhisattva.

A la huitième étape, notre vision devient de plus en plus universelle. On est parti du désir que nous avions nous-mêmes, particulier, de faire quelque chose pour réaliser une existence réelle, on a accumulé, on rétrocède et on redonne tous nos mérites et l’on comprend ce que veut dire la protection du Dharma. Protéger le Dharma veut dire : protéger son corps-esprit, non pas parce qu’on se trouve beau dans son corps ou qu’on pense avoir un esprit magnifique, mais on protège son corps-esprit de façon à pratiquer la Voie. On comprend que nous-mêmes, notre corps-esprit, puisque nous avons dépassé notre vision purement personnelle, est une forme, un vaisseau du Dharma. C’est un grand changement de vision de se voir comme une forme dépositaire du Dharma et donc protéger le Dharma est protéger notre corps-esprit. Nous devons prendre soin de ce corps et de cet esprit car c’est avec eux, avec ce corps d’os, de muscles – enfin, pas tellement – et d’autres choses, et avec l’esprit que nous avons que nous pratiquons zazen, que nous pratiquons le Dharma. Il faut comprendre qu’on a dépassé le stade où on pense qu’on peut faire n’importe quoi. S’ouvre en nous le respect de tout corps et de tout esprit, aussi bien du nôtre que de celui de chacun. Corps-esprit du Dharma, du Tao, de l’union de toutes choses, corps-esprit humain de tout être, nous ne sommes pas séparés.

Nous sommes là déjà dans une dimension très haute. On se voit souvent séparé de la nature, séparé des autres, séparé de ce qu’on voudrait, seul, parce que l’on voit le monde à travers un écran purement personnel : je, moi. A la huitième étape de la foi, on comprend que tout cela est le Dharma, tout cela est à protéger car il représente une vision du monde différente et bénéfique. C’est cela maintenant qui va animer toutes nos actions et la vision de notre vie. On est très loin de dire : « Oui, le zazen c’est très bien mais quand je sors je me tape toute la merde etc. » Toutes ces questions sur le zazen et la vie quotidienne, là on est dans la dimension de protéger le Dharma, notre corps-esprit, tous les êtres, la pratique et on comprend qu’on est lié, qu’on est en relation avec le Dharma. Tous les mérites que nous avons accumulés sont le Dharma, pas nous. On redonne au Dharma. C’est la huitième étape de la foi.

Zazen 11

Je termine les dix étapes de la foi. La neuvième étape est : ne pas retourner en arrière, ne pas abandonner, ne pas arrêter. Pour cela il faut avoir une conscience profonde que l’on ne pratique pas seulement pour soi-même. Si on pratique seulement pour soi-même un jour, ou après des années on peut se dire : bon, ça suffit. Mais lorsqu’on a dépassé le stade de la compréhension, que l’on pratique avec les autres, que l’on fait une œuvre de bodhisattva et que l’on rétrocède tout mérite sachant qu’aucun d’eux ne nous appartient vraiment, il n’y a plus aucune vision de s’attacher à soi-même. Il y a donc aucune raison d’arrêter ou de retourner en arrière. Celle-ci serait de retourner en arrière sur des raisons personnelles. La pratique de zazen n’est plus seulement la pratique de zazen, c’est toute la vie qui est entretenue par cette pratique. Tout ceci n’est pas que pour une année, deux ans, cinq ans, dix, vingt ans, c’est une pratique qui dure aussi longtemps que dure notre vie, lorsque cela devient intimement mêlé comme on dit : l’eau et le lait. C’est à dire que quand vous avez de l’eau et du lait, quand vous les mélangez vous ne pouvez plus les séparer. Comme la guen-maï, on ne peut plus séparer le riz de l’eau épaisse du riz. On ne sépare plus la pratique de zazen de notre simple vie.

A ce moment-là on le sait intimement, on a la conviction évidente que l’on n’abandonnera pas. Cela s’impose. C’est un stade de non-retour qui est fait de toutes ces étapes de la foi qui existent en nous et qui sont toujours actifs : la foi en zazen sans laquelle on ne voit comment il serait possible de continuer, la sagesse, le discernement, l’attention, reconnaître les vertus d’une certaine discipline qui devient naturelle. La discipline disparaît même. On redonne tout ce qu’on a reçu et on se rend compte que c’est à nous à protéger tout cela qui est bien au-delà de nous-mêmes. Avec tout cela, la neuvième étape de l’éveil est évidente : le fait de retourner en arrière ou d’abandonner n’existe plus.

Katagiri dit : « Le point final, le numéro dix c’est là où votre vie devient complètement tranquille, c’est vivre par les vœux, prendre refuge dans le Bouddha, dans le Dharma, dans la sangha. C’est s’abandonner. » Comprendre la grande Voie. Faire le vœu de devenir Bouddha pour aider tous les êtres, constamment continuer sur cette Voie spirituelle, faire l’expérience intime de notre corps et de notre esprit, avoir en haute estime les enseignements du Bouddha. Prendre refuge dans la sangha est faire ces vœux avec tous les êtres sensibles et amener de l’harmonie là au milieu dont le monde a tellement besoin. Donc vivre en paix et en harmonie, tout s’est simplifié, il y a la tranquillité de l’esprit, l’ouverture, la liberté et la compassion. L’expiration tranquille en zazen.

Tout cela ne sont pas des choses à réfléchir mais à pratiquer, pas de temps en temps, mais tous les jours. Cela a l’air évident mais c’est très difficile à pratiquer. Même les plus grands bodhisattvas ont été des êtres ordinaires. C’est pour cela qu’on dit la Voie, le chemin, on ne dit pas le but ou la fin, alors il faut continuer. Ce qui est quand même surprenant dans la nature humaine est que nous savons tout cela, on désire tout cela, sincèrement et souvent on ne le fait pas. Aussi du point de vue d’une haute éthique humaine nous avons toujours à nous améliorer. Et donc il faut continuer.

Je vous redis ce poème qui est dans un ancien sutra et celui qui l’a écrit pense peut-être qu’il est à la dixième étape de l’éveil, il l’est peut-être :

Bien que j’aie pensé que je me sois coupé des affaires mondaines

Bien que j’aie pensé que j’étais sans ego

Les jours de neige sont toujours plus froids.

Notre vie avec le zen est un grand koan.

Zazen 12

Au-delà d’avoir pratiqué nous-mêmes cette sesshin ensemble nous avons accompli les rites et la Loi des Bouddhas et des Patriarches. Accompli d’actualiser dans l’espace et le temps, c’est à dire dans ce chalet pendant cette période de fêtes, actualiser la pratique du Dharma, l’enseignement du Bouddha et la sangha, qui sont les trois trésors qui soutiennent notre pratique. On dit la Voie, des fois on dit aussi la Loi. On n’arrive jamais nous-mêmes à pratiquer vraiment l’absolu mais au-delà de nous-mêmes cela a une résonnance absolue également, comme dans le fait qu’on dise le zazen n’est pas une méditation, le zazen est la grande assise des Bouddhas et des Patriarches. Encore une fois j’ai eu grand plaisir à pratiquer avec vous, la cérémonie du 31 au soir avec l’Hannya Shingyo et la cloche fut magnifique, c’est ce qu’il fallait faire pour des pratiquants de la Voie. Qu’on le voie ou qu’on ne le voie pas, qu’on le ressente ou qu’on ne le ressente pas cela n’est pas limité qu’à nous-mêmes. Faisons donc le vœu que cette année aie un peu plus de paix et que les projets de chacun dans sa vie, vous, les vôtres, réussissent selon vos attentes et vous apportent du bonheur.

Je vous remercie tous d’être venus, d’avoir fait don de ce temps et de vous être tous véritablement impliqués dans le déroulement de cette sesshin qui s’est passée sans heurts, pacifiquement, normalement. Merci à tous.

Il y a tellement d’années avec des camps d’hiver auxquels nous participons ici ou ailleurs et le temps s’écoule vite.  Et même avec une sesshin on ne l’arrête pas et donc la sesshin se termine. A la fois on peut dire il ne faut rien garder car on passe à autre chose, mais remplis de la pratique de la Voie. C’est une nouvelle année, on va faire le mieux qu’on peut. Merci à vous.

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