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Le Zen, une pratique de transformation : mais de qui ?

L’Arcane sans nom, ouverture vers le Monde, la transformation.

Dans le tarot de Marseille, la carte numéro 13, n’a pas de nom bien qu’elle soit également appelée la Mort. Située environ au milieu des cartes du tarot elle signifie le passage et la transformation vers une nouvelle vie. Elle symbolise le fait de faire table rase du passé et d’ouvrir un avenir nouveau, c’est une source de renouvellement. Le personnage, un squelette dont toute chair a disparu, mais dont l’ossature subsiste, fauche ce qui n’est plus utile, toutes nos illusions, tout ce qui encombre nos pensées. La mort est une chose naturelle. Toute transformation implique un déséquilibre, ne plus savoir vers quoi on va, la peur que notre moi disparaisse. Ceci est naturel également lorsqu’on atteint le point de notre vie où l’on se demande un jour ou l’autre : est-ce que je veux vraiment continuer à vivre de cette façon ou est-ce que je désire me remettre en question et tendre vers une réalisation plus satisfaisante et plus éveillée ?

Cette carte au cœur du tarot nous incite à faire une révolution intérieure qui nous mènera de façon graduelle et pas à pas vers une réalisation totale symbolisée par la carte numéro 20 : le Monde. C’est donc un processus de dégager les protections de notre égo, de couper tous nos liens de dépendance au profit de la liberté, d’une ouverture au monde et à l’éveil. Cette carte n’a pas de nom, pas d’étiquette ce qui nous rappelle que les formes que nous créons avec notre esprit n’ont pas d’existence intrinsèque, et que nous pouvons nous débarrasser de ce qui est inutile dans notre vie, de ce qui nous entrave, au profit d’une transformation profonde de notre existence, une renaissance spirituelle à la condition d’accepter la disparition de notre ancien monde.

La Voie du Zen doit nous conduire à une transformation profonde, la plus profonde et la plus révolutionnaire qui soit. Nous avons l’habitude de tout voir à travers nos opinions car nous les croyons normales, véritables, et pensons sincèrement qu’elles forment la base de ce que nous sommes. La plupart des gens ont leurs idées en politique, sur la religion, sur les autres en général, et ne réalisent pas que tout cela n’est qu’une construction intellectuelle qu’ils produisent eux-mêmes à partir de leur culture, de leur milieu, de leurs lectures, et de leur karma passé, naissance, éducation, influences diverses. Ils sont persuadés que ces idées leur appartiennent et donc ils y tiennent comme si elles formaient leur personnalité qu’ils croient réelle, véritable et constante au cours de leur existence : en bref leur « Moi ».

Il se trouve alors que quand le monde extérieur est en accord avec leurs espoirs, avec ce qu’ils désirent, ils sont contents et quand ce n’est pas le cas ils sont anxieux, tristes ou déprimés, c’est le samsara. Ils espèrent que les choses agréables vont être permanentes et vont satisfaire leurs désirs centrés sur leur égoïsme et ont peur de perdre tout ce dont leur sécurité bienheureuse dépend. Ils continuent à perpétuer dukkha, leur insatisfaction et malheureusement ont tendance à la répandre autour d’eux. Et ça continue jusqu’au jour où une telle vie perd son sens, où tout prend une sorte de goût absurde, sans saveur. Ils désirent alors s’échapper de ce côté de l’existence et en atteindre un autre, se transformer. Mais comment ? C’est là que peuvent naître de nombreuses idées attirantes et mensongères, comme un phare de pirates qui attire les marins vers les rochers meurtriers.

Quelques idées fausses sur la transformation

Bien sûr il est possible de s’améliorer, d’adopter de bonnes pratiques, de multiplier les efforts, mais cela ne mènera automatiquement personne à l’éveil. Pourquoi ? Deux écueils fondamentaux doivent être compris, assimilés et entièrement digérés, ce qui n’est pas évident. Ils sont d’ailleurs liés : croire que notre « Moi » est une réalité. Cela a pour conséquence d’entretenir une vue toute personnelle, individuelle de l’Eveil, c’est à dire de penser que nous allons atteindre un état d’Eveil qui serait celui de notre « Moi » éveillé. « Comment pourrais-je m’éveiller moi ? Comment puis-je comprendre l’Eveil ? Comment serais-je le jour où finalement je serai éveillé ? » Et toutes ces questions qui consistent à penser que notre « Moi » immuable va miraculeusement changer et s’éveiller. Une telle conception est vraiment éloignée de la Voie du bodhisattva qui chemine vers bouddha, c’est à dire vers l’Eveil. C’est juste une voie égocentrique. L’Eveil n’est pas l’éveil du « Moi », il faut bien se mettre ça dans le crâne.

Tant que nous n’avons pas été touché par l’éveil au sein d’une expérience intime nous restons purement dans le samsara avec nos idées sur l’éveil et celles-ci nous en barrent la route. Il ne suffit pas de couper quelques petites branches à un arbre pour que les fruits apparaissent et mûrissent. Il faut une bonne terre, de la pluie, du soleil, des abeilles pour polliniser les fleurs. Nous aussi nous devons créer les conditions d’éveil : ne pas polluer notre esprit, l’aérer, être ouvert avec souplesse à tout enseignement, trouver le bon équilibre entre les vaillants efforts et le laisser vivre, cesser de nous attacher à des choses, des objets ou des êtres qui de toutes façons disparaîtront. Et surtout accepter que la vie, dont nous ne sommes pas les seuls à bénéficier, notre vie, ne peut pas être maîtrisée comme nous pourrions le souhaiter. A la fin arrêter de créer notre « Moi ». Voilà la véritable transformation.

C’est une idée fausse de penser que notre « Moi » est immuable. Nous le créons à chaque instant. Toute idée d’éveil qui serait vue à partir du « Moi » n’est qu’une recherche de bien-être. Malheureusement en Occident avec la quantité de gourous auto-proclamés, en dehors de toutes lignées spirituelles transcendantes, les petits vers se sont infiltrés dans les fruits de la vie religieuse et les gens prennent le doigt qui montre la lune, leur propre doigt, pour la lune elle-même.

Okumura Roshi dit : « Si nous comprenons l’enseignement du Bouddha à partir de notre sens commun, en calculant et réfléchissant, nous créons une autre forme de samsara. Notre désir d’atteindre le nirvana peut même nous créer encore plus de difficultés dans notre vie. Ce désir d’arrêter notre insatisfaction est en lui-même une autre cause de souffrance. Si nous voyons la réalité et que nous essayons de la capturer avec notre esprit, nos capacités, notre volonté et nos efforts, et si nous essayons de devenir éveillés de façon à mettre tout sous notre propre contrôle de façon à avoir une vie stable et paisible, cette attitude, dit Dogen, est une illusion. Nous devons nous libérer du désir du nirvana.»

Il ajoute : « Si nous ne trouvons pas le nirvana au sein même du samsara, il n’y a alors aucun endroit où trouver le nirvana. Si nous ne trouvons pas la tranquillité au sein même de notre vie active, il n’y a aucun endroit où trouver la tranquillité. »

Notre transformation n’est donc nullement une transformation de notre « Moi ». Celui-ci n’existe d’ailleurs pas en lui-même, c’est simplement une construction de notre esprit que nous faisons à chaque instant. Il s’agit d’une transformation transcendante, d’une coupure radicale de notre façon commune de penser, de notre vision de voir les choses. Une transformation globale ne peut se faire sans unité intime du corps-esprit. Trouver le nirvana au sein même du samsara, discerner qu’en chaque chose le samsara et le nirvana apparaissent, réaliser que les deux sont présents au même instant sans se contredire. Si nous ne trouvons pas l’éveil dans notre vie de tous les jours, il n’y a alors aucun autre endroit où le trouver.

L’éveil est un paradoxe. On ne peut pas dire qu’on recherche l’éveil car cela serait nous en éloigner si on s’y accroche ; on ne peut pas dire non plus qu’on ne recherche pas l’éveil sinon les Bouddhas ne serviraient à rien et ne seraient jamais apparus. Comment alors marcher sur le chemin de l’omniscience, de la vision de la vacuité, de la vérité sans désirer s’approprier quoi que ce soit, tout en agissant avec une compassion égale pour tous ? Chacun doit trouver la réponse, elle ne se trouve pas dans les petits biscuits chinois, les « Fortune cookies » sur une petite bande de papier. C’est justement la Voie qui est sous les pieds de chacun.

La pratique : condition de l’Eveil ?

La pratique de zazen n’est pas faite pour atteindre l’éveil, il n’est pas correct de penser que pratiquer puisse être la cause de l’éveil qui apparaîtrait grâce à cette cause. Néanmoins sans pratique religieuse, spirituelle, que ce soit en zazen ou dans chaque jour de notre vie quotidienne, l’éveil n’apparaîtra pas. Nous ne pouvons pas créer ou maîtriser l’éveil. Si nous pensons cela nous ne créerons qu’une illusion de plus, celle de croire que c’est notre « Moi » qui s’est un peu plus éveillé.

Pour faire l’expérience de l’éveil, il faut oublier cette idée du « Moi ». Inutile d’essayer de concevoir l’éveil, de vouloir savoir absolument de quoi il s’agit, inutile de chercher ce que le Bouddha a bien pu vivre sous son figuier sauvage, nous pouvons seulement et heureusement en faire l’expérience nous-mêmes inexprimable par des mots.

Okumura Roshi en parle : « Lorsque nous pratiquons soit en zazen soit dans la vie quotidienne, il n’y a aucune façon de concevoir être un bouddha ou un être éveillé. Il n’y a aucun moyen que nous puissions en juger car nous ne pouvons pas nous sortir de nous-mêmes et nous juger avec objectivité. Ainsi sans nous préoccuper de devenir un bouddha ou d’atteindre l’éveil, nous continuons simplement de nous établir de plus en plus profondément dans la réalité incommensurable. Nous pratiquons grâce à notre désir de libération, d’éveil. Sans ce désir de changer notre vie, il n’y a pas de motivation à commencer un chemin spirituel et donc notre aspiration comprend toujours une chasse humaine.»

En zazen nous ne contrôlons plus notre esprit, nous sommes simplement assis. Cette assise n’est plus « mon » action, elle est en elle-même abandonner le corps et l’esprit. Lorsque nous nous retrouvons ainsi nous sommes alors quelqu’un de normal, nous sommes notre nature originelle, la source de nous-mêmes sans notre « Moi ». Nous acceptons ce qui arrive, pensées, émotions, mal ici ou là, sans contrôler quoi que ce soit ni élaborer de façon consciente avec notre mental les images, les sensations qui peuvent surgir. Cette pratique nous permet d’être une personne normale, dénudée de tous les fabrications irréelles de notre conscience ou de notre cerveau dont c’est, entre parenthèses, le travail. Nous en sommes libérés, mais nous n’avons pas vraiment créé cette libération, nous avons juste créé les conditions pour qu’elle puisse apparaître. Ce n’est pas une œuvre du « Moi », mais une apparition. Si vous creusez un trou pour trouver de l’eau, votre travail ne créera pas le jaillissement de la source. Mais sans creuser, jamais la source ne jaillira.

Okumura Roshi : « Selon Dogen, atteindre l’expérience d’un éveil momentané dans lequel nous retrouvons notre nature de Bouddha n’est pas le goal de notre pratique. Pour Dogen la pratique est une activité en cours dans laquelle nous continuons à approfondir et à élargir notre compréhension jour après jour, instant après instant. Pour lui l’éveil est une activité vitale que nous devons nourrir de la même façon que nous devons nourrir nos corps. Pour manifester l’éveil nous devons continuellement jour après jour retourner à l’éveil. Lorsque nous nous en trouvons éloignés nous devons y retourner en pratique. Notre pratique de zazen journalière est la pratique du bodhisattva, la fondation de nos quatre voeux du bodhisattva. Les vœux du bodhisattva sont la base de notre pratique en dehors du dojo. »

Alors pourquoi devons-nous nous transformer ?

Il s’agit plus de nous laisser transformer par nos vœux de bodhisattva : sauver tous les êtres, faire preuve d’une compassion infinie pour le bien de tous, connaître tous les dharmas, et faire le vœu de devenir un Bouddha, pas le Bouddha historique, mais un être complètement éveillé, l’omniscience, et pour cela nous libérer de tout ce qui nous en empêche, projections, opinions erronées, liens du karma, et ouvrir notre esprit, sans attaches.

Tant que notre ignorance et nos passions n’ont pas été dissipées nous vivons dans le samsara et migrons dans les six destinées du samsara, nos différents états d’existence. Nous y éprouvons bonheur et souffrance, toujours en changement. Ce n’est pas satisfaisant. Même notre esprit change constamment et crée du samsara ou du nirvana. Comment trouver alors un sens véritable à notre existence ? Sans une pratique existentielle, difficile, on navigue entre dukkha et sukkha.

A travers notre pratique de zazen et celle de nos vœux de bodhisattva, si nous ne créons pas d’obstacles, si nous laissons la voie libre au changement, nous nous transformons petit à petit. La compréhension de notre karma, l’observation de notre esprit, l’enseignement des phénomènes auxquels nous sommes confrontés et nos réactions, vues comme dans un miroir, par tout cela nous changeons notre monde. Un bodhisattva ne s’en échappe vraiment jamais, mais il n’en reste pas prisonnier. Il reste alors la longue marche héroïque jusqu’à l’éveil complet. Mais aussi nous vivons maintenant et non plus tard, et cela sans certitude quant à la durée de notre vie.

Dans le sutra du Lotus il est raconté une histoire que je vous soumets avec quelques modifications zen :
Un père avait trois enfants. Un jour il sortit pendant que ses enfants jouaient à l’intérieur. Peut-être jouaient-ils au petit chimiste (j’avais un tel jeu enfant, j’ai donc mis le feu aux livres de mon père, grillé la lampe de ma chambre ainsi que mes sourcils, c’est pourquoi je n’en ai pas). Il se trouva que la maison prit feu très rapidement comme un sapin de Noël tout sec. Le père ne pouvait plus entrer dans la maison pour sauver ses enfants, aussi les appela-t-il : « Sortez, sortez, la maison brûle !! » Mais les enfants ne voyaient rien, le feu n’avait pas encore atteint leur chambre. « Non. Non, répondaient-ils, on est en train de jouer, on ne veut pas sortir ». Le père cria plus fort, rien n’y fit, les enfants restaient à l’intérieur inconscients du danger. Finalement le père leur cria : « Sortez donc j’ai ici pour vous des nouveaux jouets, ils vont vous plaire et vous pourrez jouer avec ». Du coup, les enfants se ruèrent à l’extérieur : « Où sont les jouets ? Où sont les jouets ? » Il n’y avait pas de jouets mais les enfants étaient sauvés.

Nous, nous savons que la maison n’est pas à l’abri du feu, nous savons aussi qu’à l’extérieur il n’y a pas de jouets, nous ne pouvons que nous éveiller. Le temps file comme une flèche, éveillez-vous, éveillez-vous, la porte de la Voie de la Vérité est grande ouverte, celle de la liberté intérieure est dans votre esprit. Alors changeons tous notre esprit, même un petit peu, et laissons-nous transformer par notre pratique et par le chemin du bodhisattva, acceptons cela sans constamment résister, acceptons de devenir des êtres éveillés. Essayons également de sortir les autres personnes du feu comme des héros de l’esprit d’éveil ; évidemment si on reste dedans on ne pourra sauver personne.

Il est expliqué dans le Dictionnaire du Bouddhisme de Philippe Cornu qu’il existe trois manières d’œuvrer en bodhisattva :

1. Avec le courage d’un roi : il s’agit d’abord de s’éveiller soi-même, de se laisser transformer, afin d’être en mesure d’aider efficacement les autres êtres.

2. Avec le courage d’un passeur : le souhait d’atteindre l’éveil en même temps que tous les autres êtres, comme le passeur atteint l’autre rive avec tous ses passagers

3. Avec le courage d’un berger : le souhait de faire passer tous les autres avant soi-même, ce qui exige le plus grand courage, renoncer au nirvana tant que tous les êtres sans exception ne l’auront pas atteint. »

Alors armons-nous de courage et continuons notre travail de bodhisattva encore et encore. Il n’y a pas de temps à perdre, la vie humaine c’est court et c’est maintenant.

Sources :
« Dictionnaire Encyclopédique du Bouddhisme », par Philippe Cornu, Eds du Seuil, ISBN 978.2.02.082273.2
« Realizing Genjokoan », par Shohaku Okumura, Wisdom Publications, London, ISBN 978-0-86171-601-2, ou : « Réaliser Genjokoan », par Shohaku Okumura, Ed www.almora.fr, ISBN 978-2-35118-289-5
« Transformation profonde, révolution », par A.Jodorowski et M.Costa, La Voie du Tarot, Ed Albin Michel 2004.

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