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La marche héroïque du bodhisattva est le cœur de son action.

Zazen 1

Shantideva dans son grand sutra « La marche vers l’éveil », qui est le chemin d’un bodhisattva au cours de son existence, dit :

Par la vertu de nos mérites
De vivre en héros pour l’éveil
Puissent tous les migrants du samsara
S’engager dans les pratiques pour l’éveil.

Si bien qu’autant que nous profitons de l’esprit d’éveil qui nous a amené à venir pratiquer ensemble ces deux jours dans la paix et l’intériorité, autant gardons-nous à l’esprit aussi le désir que le monde puisse un peu changer grâce à toutes les pratiques d’éveil qui dépassent l’égoïsme de chacun et lui ouvre une vision du monde plus universelle. Pour cela commençons par nous-mêmes tout en faisant de notre mieux pour répandre autour de nous cette lumière intérieure qui nous apaise au plus profond de notre intimité.
Shantideva parle également de cet esprit d’éveil, bodaishin, l’esprit de la Voie de Bouddha :

En résumé, l’esprit d’éveil
Doit être connu comme ayant deux aspects :
L’esprit d’aspiration à la plénitude
Et l’esprit d’engagement vers la plénitude.
Leur différence est la même que celle qui sépare
Le désir de partir et la mise en route.

Ressentir cet esprit est déjà une grande chance mais surtout il faut le mettre en pratique. Il ne suffit pas de rêver de voyages lointains, de découvertes, d’expéditions nouvelles, de changements de vie, de réalisations magnifiques et d’images de bodhisattvas tous compatissants, lumineux et bienveillants, il faut se mettre en marche, faire le premier pas décisif de la marche héroïque vers l’éveil pour tous, et continuer constamment à avancer, échanger sa vie mondaine pour une vie d’éveil. C’est à vous à réfléchir et à comprendre ce que ça veut dire, rien n’est servi sur un plateau. C’est ce que la civilisation « Mac Donald » et « smartphone » occidentale a bien de la peine à comprendre.

La mise en route, comme dans le temps avec les Citroën 2 chevaux ou les 4L Renault, faire démarrer un moteur à la manivelle. Aujourd’hui on s’est habitué à tourner une clé, même juste presser un bouton et l’engin démarre. Des fois même c’est trop d’effort alors il y a les commandes vocales. De moins en moins d’effort, une civilisation occidentale où l’effort doit être éliminé par l’intelligence artificielle, une civilisation de plus en plus choyée et absurde. Heureusement le zen fleurit dans des pays neufs, où il n’y a pas grand chose, où la vie est difficile et demande beaucoup d’efforts. Alors là la pratique de zazen repose les gens, en Occident on dirait qu’elle les fatigue.

Kamajariva a dit :

« Lorsqu’on engendre l’esprit d’éveil pour la première fois, il faut se forcer pour cultiver le bien, ce qui n’est pas toujours agréable. Lorsque l’accumulation de mérites atteint un certain degré de pureté, le plaisir de pratiquer commence à se faire profondément sentir. La décision que l’on a prise ne change pas en cas de difficulté et l’expérience de la souffrance ne fait que l’intensifier. Jamais ne changera le plaisir que procure ce que le ciel et la terre aiment le plus, le dharma de l’esprit d’éveil. »

Dans le zen, rien ne vous est caché, avec l’apprentissage de la réalisation en vous-mêmes de la Voie de Bouddha, rien alors ne vous sera étranger ou caché dans votre vie. Tout cela est à la fois le vaste monde spirituel et religieux, et à la fois un jeu où l’on ne gagne que la connaissance de soi-même, d’être un être humain réel, avec tous les êtres sensibles, et le monde.

Pour cela il faut se mettre en route. Que chacun fasse tourner la roue du Dharma. Faire tourner la roue du Dharma ne consiste pas seulement à comprendre l’enseignement de Bouddha, à percer la finesse de l’esprit des maîtres du Chan, ni à approfondir le Shobogenzo de Dogen, ou penser que tel ou tel enseignement n’est pas juste et croire qu’il est justifié de critiquer, faire tourner la roue du Dharma c’est mettre en pratique soi-même tous ces enseignements, s’adresser à soi-même. Comme tourner la manivelle pour faire démarrer le moteur du car et ainsi tout le monde peut profiter du voyage. Mais chacun doit tourner la manivelle car chaque bodhisattva ne peut se contenter de s’asseoir à l’arrière et d’attendre que le moteur démarre, il doit démarrer la machine lui-même pour tous les êtres. C’est ce qu’un bodhisattva doit faire et ne pas se préoccuper de ce que font les autres.

Zazen 2

Shanditeva ajoute :

Quoique de grands fruits naissent dans le cycle
De l’esprit qui aspire à l’éveil,
Il ne suscite pas un flot ininterrompu de bienfaits
Comme l’esprit d’engagement.

Rien ne se fait tout seul, nous sommes en première ligne pour créer les conditions qui permettront à l’éveil de se manifester en nous. Il faut aussi bien comprendre que nous ne pouvons générer l’éveil à partir de notre Moi. Il ne s’agirait alors que d’une illusion supplémentaire, celle d’un Moi qui se prend pour un être éveillé. Lorsque les conditions sont réalisées, et toutes les conditions, alors apparaissent les fruits de la vie spirituelle.
L’esprit d’engagement c’est d’abord l’esprit de la non-peur de s’engager. S’engager corps et esprit, ceci sans retenue, sans se compliquer en se demandant ce qui va se passer, comme une libération des contraintes que nous croyons avoir mais qu’en fait nous nous créons pour cadrer notre vie. Il faut alors accepter une part d’inconnu, l’assurance tous risques zazen n’existe pas. Comme faire un pas de plus au haut du mât, accepter de ne pas tout contrôler, tout prévoir. Il y a l’assurance retraite, santé, accidents, vieillesse et survivants, voiture, juridique, grêle, vie, mais aucune assurance non-peur, aucune assurance liberté, aucune assurance éveil. Ce n’est plus le monde mondain, que vais-je devenir ? Faire l’expérience de sa propre vacuité est entrer dans le courant de la vie, avec ses rapides, ses chutes, ses tourbillons et parfois ses naufrages, et encore surfer, nager, vers l’éveil complet, l’océan, le lac tranquille. Et retourner dans les rapides, les tourbillons pour aider chacun à les traverser. Le mondain n’aime pas le zen car il lui faudrait abandonner beaucoup pour suivre son esprit.

Bon, que voulez-vous, c’est comme ça, il s’agit d’accepter de changer sa vie et de se diriger vers une vie d’éveil. Sinon pratiquer à demi, en suivant nos phénomènes, et quand nous avons le temps, est stérile, c’est perdre son temps. Il faut s’engager sans savoir où on va, cheminer sur la terre et dans le ciel, expérimenter soi-même. C’est à chacun à créer son chemin, l’enseignement de Bouddha nous donne la carte, mais c’est à nous à savoir quelle direction prendre et y s’y diriger avec confiance.

Pour cela nous disposons de beaucoup de moyens habiles, ou magiques si vous préférez : les paramitas, les préceptes, les trois trésors, les exemples de beaucoup de patriarches montrant qu’il est possible de vivre ainsi, et notre propre confiance dans tout ce qui est vivant, tout est à l’origine éveillé. C’est comme les œufs durs, pour profiter des fruits de la vie spirituelle, il faut enlever la coquille que nous avons alimentée pendant notre existence karmique. Même pour les vegans, il y a une coquille aussi quelque part ailleurs.

L’esprit d’engagement, s’engager, c’est sortir de sa coquille, sortir de son lit et venir pratiquer au dojo, lever la main spontanément pour le samu, jouer dans la liberté, ne pas rester dans la peur, mais voir le soleil qui se lève, l’arc-en-ciel qui apparaît, sentir l’odeur de la pluie et être un Bouddha, un Bouddha vivant. Quoi d’autre en vaut vraiment la peine dans notre vie éphémère qui de toutes façons finira dans des planches en sapin.
Avec zazen nous pouvons voir combien ce qui est éphémère est éphémère, et combien ce qui est essentiel est essentiel. A partir de là disait Wanshi : « nous serons toujours soumis à de grandes difficultés ». Oui, c’est vrai, mais cela ne change pas l’esprit de liberté qui règne dans la pratique spirituelle, à la fin tout cela est un jeu, intéressant. Le problème de la vie et de la mort ? Pourquoi pas le jeu de la vie et de la mort, tout n’est qu’impermanence et interdépendance, alors s’engager à faire tourner la roue du Dharma est le jeu le plus intéressant. Notre ego ne peut pas arriver à nous créer un tel intérêt, une aussi grande satisfaction. Alors pourquoi est-ce si difficile ?

Zazen 3

Shantideva encore une fois :

Toute action a pour but le bonheur
Mais ce dernier reste incertain.
Celui pour qui l’action elle-même est joie,
Comment serait-il heureux s’il n’agit pas ?

Voir la Voie de Bouddha comme action sans se polariser sur l’acteur. Agir avec compassion, agir avec sagesse, dans l’instant, une action libre où la lourdeur commune de notre esprit préoccupé n’intervient pas.
La libération est action, c’est par l’action que nous nous libérons de nos retenues, en dépassant automatiquement le moment de nos hésitations, comme en haut du mât. Quel bonheur alors de se retrouver en ayant accompli ce que nous savons être la Voie d’un être éveillé, à la place de tourner en rond. Malgré tout cela le bonheur reste incertain, il n’y a pas d’assurance que l’on puisse contracter pour le bonheur, il est dans nos mains.
Il est dit dans le Shin Jin Mei de Maître Sosan, l’un des plus anciens poèmes du bouddhisme zen:

Pénétrer la Voie n’est pas difficile
Mais il ne faut ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet.
S’il se crée dans l’esprit une singularité
Aussi infime qu’une particule,
Aussitôt une distance illimitée
Sépare le ciel et la terre.
Si nous ne pouvons pénétrer à la source des choses,
Notre esprit va s’épuiser, en vain.
En vérité, parce que nous voulons saisir ou rejeter,
Nous ne sommes pas libres.

Il s’agit justement de cet instant de singularité, cette coupure due à l’hésitation, qui brise l’action immédiate. Cet instant d’empêchement dû à notre karma nous déstabilise inconsciemment et le risque surgit de partir dans le choix, le rejet, qui bloque notre élan et notre activité libre et spontanée. La faculté d’observer son esprit dans cet instant nous permet de nous libérer en passant au-delà de cette inhibition momentanée et d’agir hardiment dans une dimension éveillée et non mondaine.

Maître Nansen remarqua deux moines en train de se quereller à propos d’un chat. Prenant le chat il leur dit :
 Dites une seule parole juste et le chat sera sauvé ! Sinon je le coupe en deux.
Devant le silence des moines qui ne trouvèrent rien à dire sur le moment, il trancha le chat en deux !
Joshu, qui avait été absent, revint le soir. Nansen lui demanda alors ce qu’il aurait fait. Sans dire un mot, Joshu ôta une de ses sandales et la posa sur sa tête.
Nansen lui dit alors :
 Si tu avais été là, le chat serait encore en vie !

Dans l’instant couper toute dualité est suivre la Voie de l’éveil. En plus cela nous rend contents, joyeux, libres et bien dans notre vie. Donc voyons la Voie comme action spontanée qui ne génère aucun karma pesant. Pour nous-mêmes et pour tout le monde autour de nous. Pratiquons l’amour de la liberté qui est à la fois l’amour et la liberté, la source de notre action.

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