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Komyozo Zanmai, d’Ejo

Zazen 1

Le Komyozo Zanmai est un texte d’Ejo, le successeur de Dogen. Dogen lui-même a écrit un chapitre du Shobogenzo appelé Komyo. Komyo signifie la lumière, la luminosité, la claire brillance, et zo le trésor. Zanmai est l’équivalent de samadhi, la pratique, l’état de zazen. Komyozo zanmai signifie la pratique, le samadhi, du trésor de la claire lumière. Ejo a donc repris le texte de Dogen dans une version plus longue car il la tenait pour essentielle.

Dogen dit : « Chaque être humain possède totalement cette lumière. Lorsque nous la recherchons elle est invisible, dissimulée dans une obscurité totale. Le fait que chaque humain possède totalement cette lumière signifie que toute l’humanité est en elle-même cette lumière. » Quelle est-elle ? La source de tous les Bouddhas, l’éveil complet. L’éclat de cette lumière dans ce dojo, réunissant des bouddhas vivants, est de bon augure pour notre camp d’été.

Ne croyez pas qu’il existe des moyens d’atteindre cette lumière, que vous puissiez posséder cet éveil par votre pratique ; la pratique de zazen ne consiste pas à rechercher l’éveil personnellement, mais simplement de le pratiquer, de pratiquer cette lumière intérieure, que nous possédons déjà et qui imprègne tout notre passé, notre présent et notre avenir. Il s’agit juste de la laisser s’ouvrir en nous, la laisser nous illuminer dans une dimension que nous ne pouvons accrocher, inconcevable et sans formes. S’il existait un quelconque moyen que nous puissions utiliser pour nous approprier cette lumière, celui-ci ne pourrait être cette lumière elle-même. S’il existait un moyen pour créer de l’or, cela ne pourrait jamais être l’or pur lui-même.

« Cela vous pouvez le comprendre car vous l’incarnez dans la grande tranquillité de shikantaza, juste s’asseoir. » dit Ejo. Ne recherchez pas l’éveil, simplement laissez partir vos conceptions illusoires.

Il est écrit dans le Mahavairocana sutra : « Une fois le bienheureux dit à Vajrasattva. » Vairocana représente le Dharmakaya, et Vajrasattva est le Vainqueur de l’énergie vajra dans les cinq énergies de Bouddha.  Donc il lui dit : « L’aspiration à l’éveil est la terre, la grande compassion est la racine et les moyens habiles signifient la réalisation. Qu’est-ce que l’éveil ? C’est de connaître votre esprit tel qu’il est. Ceci est l’éveil parfait, ultime et complet dans lequel rien n’est atteint. Pourquoi ? La forme de l’éveil est incompréhensible et inconcevable. Pourquoi ? Parce que l’éveil est sans forme, pareil à l’espace. »

Il ne peut donc n’y avoir aucun Moi, aucun soi, dans la pratique de la Voie, dans la pratique du Trésor de la Lumière, aucune vision née du Moi, aucune idée personnelle à propos du Dharma ou du Bouddha, aucune opinion sur le zen, quoi que ce soit.

« Cette lumière devrait être comprise et reçue comme la clarté suprême et sans limite.  Elle contient en elle-même une signification et un sens infini. Ainsi la pratique transmise dans notre lignée a été reçue directement de celui qui apporte la lumière, Dipamkara, un des Bouddhas du passé qui a prédit sa destinée à Gautama, et de Shakyamuni Bouddha.» dit Ejo.

Zazen 2

Chacun possède en lui la nature de Bouddha et cette claire lumière, cet éveil qui a transformé tous nos prédécesseurs dans le Dharma. Ejo dit :

« Quel autre enseignement serait-il nécessaire ? Cette lumière n’est pas une chose pour les sages et une autre pour les êtres sensibles. C’est le seul chemin transmis du passé jusqu’à aujourd’hui. Il n’est aucun besoin ni d’acquérir quoi que ce soit ni de se séparer de quoi que ce soit. Après cela, qui peut faire volte face et essayer de se réinsérer dans les postures voûtées des vues conventionnelles et des relations sociales ? Il ne peut être ni agrippé ni évité. Comment pouvez-vous sérieusement supporter les souffrances dues à vos désirs délirants et à votre mépris ? »

En s’asseyant, nous nous alignons avec cette Grande Lumière.

Dans le sutra Mahavairocana il y a cette partie d’un poème :

Voyez que toutes choses sont sans substance,

Comme l’espace, sans aucune fondation solide,

Ni nées, ni n’apparaissant.

Sans un mouvement, sans fatigue,

Pratiquez cette unique chose.

C’est l’endroit qui vous en rapprochera.

Bodhidharma dit : « Vaste vacuité, rien de sacré ». Quant à Unmon il dit : « Chacun possède cette lumière mais lorsqu’il la cherche il ne la voit pas. Qu’est-ce que cette lumière ? Le zendo des moines, le hall des cérémonies, la cuisine, la porte d’entrée. » Pourquoi ne la voyons-nous pas ? Parce qu’elle éclaire dans toutes les directions. Les auditeurs s’attendent à ce qu’une lumière extérieure se pointe sur eux, les bouddhas solitaires réalisent qu’elle éclaire tout, et les bodhisattvas savent bien ça aussi mais en plus ils savent que leur lumière est là non seulement pour eux-mêmes mais pour éclairer les gens autour d’eux, les pratiquants, la sangha et si possible la partie du monde qu’ils peuvent atteindre de leur clarté bienveillante.

Comprendre intimement la pratique d’un bodhisattva ouvre des horizons de liberté intérieure magnifiques. Chacun d’entre nous possède un diamant dans la doublure de son manteau ou de son kolomo. Beaucoup ne le trouvent pas et restent dans leur propre vision d’un monde matériel, trop pressés de réagir à leurs occupations ; et le temps limité de leur vie passe sans qu’ils s’éveillent à leur véritable existence, et sans bonheur. C’est comme être né dans une famille aisée mais n’avoir aucun habit à se mettre.

Aussi soyez contents que cette fois encore nous puissions pratiquer ensemble pendant cette sesshin d’été et répandons la lumière entre nous. Forts et joyeux d’une telle rencontre dans la pratique du Dharma et de Komyozo, alors nous retournerons dans le monde avec le même esprit de don et de lumière pour ce monde perdu dans l’obscurité et le doute.

Zazen 3

Je continue à vous traduire des passages du Komyozo Zanmai d’Ejo.

« Cette lumière est le siège de l’éveil des Bouddhas des trois temps, c’est le maître de tous les Bouddhas. Par conséquent, tous les Bouddhas présentent toujours leurs enseignements au milieu des formes innombrables, les flammes, tout en restant sans bouger du siège de l’éveil. Celui-ci est la lumière d’une libération complète et parfaite. Aussi ne continuez pas à vous imaginer en termes de blocages et de limitations, pressant comme un citron hors de vous-mêmes de multiples pensées sur vous et votre pauvreté d’être, un être plein d’illusions. Ceci n’est que la profanation démoniaque de la Roue de la Réalité que font tourner les Bouddhas.  » Aussi ne profanez jamais l’enseignement du Bouddha-Dharma avec vos propres opinons personnelles et limitées, abandonnez-vous à Komyo. Faites tourner la Roue du Dharma, la roue de la vie.

Pendant cette sesshin tout est la démonstration de la vaste activité de cette lumière : chanter les sutras, faire gassho et sampai, marcher, cuisiner, service, travail, traduction, s’occuper de l’organisation générale et de l’ordre dans le dojo, bref tout est l’activité de cette lumière, y compris l’enseignement qui n’est ni supérieur, ni inférieur à toute autre activité. Voyez donc ce camp à partir de cette lumière et ne pensez pas à ceux qui sont ailleurs.

Le texte d’Ejo est transparent et lumineux, alors continuons.

« Ainsi les fous qui entendent quelque discours à propos de la lumière peuvent penser qu’elle est semblable à la lumière des lucioles, comme la lumière des lanternes, la lumière du soleil ou de la lune, le scintillement de l’or ou de joyaux. Ils cherchent aux alentours quelque chose qu’ils connaissent déjà. Cherchant la flamme de cette lumière, ils se concentrent sur leur petit esprit et essayent de la comprendre, en tentant de la changer en un espace de vacuité et de silence. Ainsi ils se congèlent eux-mêmes et se cachent dans l’immobilisme. Ils sont incapables d’arrêter de rechercher quelque chose qu’ils pourraient acquérir. Ou ils partent dans des pensées mystiques et continuent encore et encore à se dire qu’il s’agit de quelque chose de spécial. Beaucoup sont comme ça, dormant les yeux ouverts, comme des sacs de riz empruntés à quelqu’un d’autre. »

Rejoignez donc la lignée de tous les Bouddhas et pointez directement vers votre propre lumière. Ayez confiance. La pratique de la Voie demande un effort infatigable et de la confiance dans ce qui est vrai. Etienne Mokusho Zeisler a dit : « Qu’est-ce que la foi ? La foi c’est dire oui c’est vrai ! » Ne vous éloignez pas de la lignée des Bouddhas, sinon comment pourriez-vous comprendre ce que dit Ejo ? Asseyez carrément votre pratique sur cette lumière. En dehors d’elle, que peut-il exister qui puisse même être attrapé ? « Rien de sacré » dit Bodhidharma.

C’est comme une grande boule de feu. Comme disait Mao-Tsé-Toung : « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine. » C’est une révolution, une transformation, qui vous apportera non seulement la liberté intérieure mais aussi le bonheur. Ne résistez pas, entrez dans le courant du Dharma.

Zazen 4

Il y eut un dialogue entre Joshu et Nansen :

  • Joshu : Qu’est-ce que la Voie ?
  • Nansen : L’esprit ordinaire est la Voie.
  • Joshu : Bon, devrais-je le suivre ou non ?
  • Nansen : Du moment que tu essaies d’avancer, tu t’en écartes déjà.
  • Joshu : Si je n’essaie rien, comment puis-je connaître la Voie ?
  • Nansen : La Voie n’est pas une question de connaître quelque chose ou de ne pas connaître quelque chose. Connaître quelque chose est une illusion. Ne rien connaître est totalement statique. Lorsqu’on arrive dans la Voie sans aucun doute, elle est vaste et sans limite comme l’espace. Y a-t-il quoi que ce soit qui puisse être attrapé ou évité ?

Ainsi tous les anciens par compassion pour les pèlerins de la Voie ont dit que la Voie n’était pas une question de penser ou de ne pas penser. Elle ne peut être atteinte ni par les mots ni par le silence. Dès que vous hésitez, vous en êtes séparés par des millions d’années lumière.

Cette lumière ne vient pas de conditions. C’est la source des Bouddhas, l’essence de la Voie. Oui mais alors pouvons-nous faire quoi que ce soit pour nous transformer, nous éveiller, être enveloppés dans cet éveil universel ? Oui ou non ? Bien sûr la réponse est : oui et non. Embrasser les contradictions disait Maître Deshimaru.

Oui, nous pouvons générer toutes les bonnes conditions pour que l’éveil apparaisse, non nous ne pouvons pas générer l’éveil lui-même par toutes nos bonnes pratiques. La pratique ne peut pas être la cause de l’éveil qui en serait la conséquence directe. Croire à cela reviendrait à voir l’éveil comme un avancement personnel ou une réalisation du Moi, meilleur, plus éveillé, mais toujours dominé par l’univers du Moi. Mais sans pratique l’éveil n’apparaîtra pas.

Il est dit : le bouddhisme est une religion de l’éveil. Une pratique de l’éveil. Cette lumière est la pratique, et la pratique est cette lumière, la pratique est l’éveil lui-même. Directement. Rien à chercher. « Ceci est connu comme l’unique pratique de la lumière du fonds de notre esprit. » dit Ejo. Mais dans le relatif on peut s’améliorer, bien sûr.

Il est nécessaire de revenir aux fondements du bouddhisme, les quatre vérités, le sentier octuple, l’éveil, la lumière intérieure, le don et la compassion et toutes ces bonnes choses pour le bien de tous. Pourquoi ? Pour éviter que le zen ne tombe dans un zen institutionnel, de puissance ou de pouvoir, de jugements, de hiérarchie ou de toutes ces dérives qui occultent sa lumière originelle, notre nature originelle, véritable, en paix et bénéficiant d’un bonheur intérieur tranquille. Tout cela est l’essence de notre pratique. A partir de celle-ci oui, on peut alors s’intégrer dans la foule et le bruit de la place du marché, mais pas le contraire.

Zazen 5

« La sagesse parfaite est semblable à une grosse boule de flammes, insaisissable de tous côtés. » dit Nagarjuna.

Et pourtant pourquoi les gens mondains n’arrivent pas à réaliser l’éveil malgré tous leurs efforts ? « Ils ne réalisent pas l’éveil à cause de leur souci de soi. Les pratiquants adultes ni ne se soucient des difficultés ni ne deviennent joyeux lorsque les choses vont bien car ils ne sont pas dirigés par le souci d’eux-mêmes. N’ayant ni peur de la naissance, ni de la mort veut dire n’avoir aucun avis sur soi-même. Et n’avoir aucun avis sur soi-même veut dire être libre de l’obsession de soi, libéré de l’image que l’on se fait de soi-même. La lumière de la connaissance vaste et parfaite est au-delà des personnes et ainsi le sutra dit que seule la connaissance parfaite est Bouddha. », dit Ejo.

Connaissance de soi et abandon de soi alors créent les conditions pour que cette lumière intérieure puisse vous envahir. Souvent les pratiquants se concentrent sur leur propre pratique, uniquement. Si vous pratiquez et réalisez ce trésor de la lumière intime, alors la pratique de la Voie ne sera plus juste une question de votre propre pratique, elle deviendra la pratique des bouddhas vivants. Ce qui veut dire que pendant votre vie, vous avez la chance de pratiquer la Voie éternelle des Bouddhas. Arrêtez de voir votre pratique à partir de vos conceptions, de vos envies ou rejets, de votre emploi du temps, chargé ou non, à partir de votre moi, de votre esprit préoccupé par toutes les conditions de votre existence, et ouvrez-vous à la pratique éternelle des Bouddhas.

Yoka Genkaku, l’un des successeurs d’Eno, le sixième patriarche du Chan a écrit cette stance :

Cela est sans limites, comme l’espace.

C’est où vous vous trouvez.

Libre de toute lutte et de toute recherche.

Cela ne peut ni être attrapé, ni lâché.

Abandonnez votre recherche

Tout cela est juste ici.

Souvent il est dit : « Chercher la Voie. » Justement ne cherchez rien pour vous-mêmes, ne cherchez rien de spécial, ne courrez pas après un éclair d’illumination venant d’ailleurs, n’attendez rien sinon vous allez vous créer dukkha, générer de l’envie d’une chose que vous ne pouvez pas fabriquer par vous-mêmes. Si vous pouviez la fabriquer alors l’éveil, la lumière ne serait que le produit de votre fabrication. Ce n’est pas ça du tout. Chercher la Voie veut dire pratiquer la Voie de l’éveil, pratiquer l’éveil lui-même qui se trouve en vous depuis des temps immémoriaux, avec votre corps semblable à une goutte de rosée sur un frêle brin d’herbe. Naturellement laissez votre esprit s’ouvrir à la totalité des choses. Comprenez l’impermanence et la vacuité de tous vos phénomènes. Jouez dans le samadhi ! Avec bonheur !

Zazen 6

Ejo dit : « La conscience primordiale est la nature de Bouddha. Brillante, c’est la vaste lumière, sans forme et rayonnante sereinement. »

Par la suite Dogen a écrit un chapitre du Shobogenzo qui traite de la nature de Bouddha : Bussho. Je n’en retiens qu’un court passage assez simple :

« La vérité sur la nature de Bouddha est que nous ne sommes pas dotés de la nature de Bouddha avant que nous réalisions l’état de bouddha ; nous en sommes dotés lorsque nous réalisons l’état de bouddha. La nature de Bouddha et la réalisation de bouddha font inévitablement l’expérience ensembles du même état. D’apprendre en pratique que la nature de Bouddha est quelque chose qui est présente lors de la réalisation de l’état de bouddha est exact et certain. »

Donc ne croyez pas que la nature de Bouddha ou la conscience primordiale, ou la lumière, soit un état préexistant que nous réaliserions dans le futur, ni que ce soit quelque chose que nous possédons de façon inhérente dans notre corps ou notre esprit. Cette lumière n’est pas une sorte de lumière mystique que nous réussirions à posséder, ni un état caché en nous, mais l’expérience que nous en faisons est dans l’instant, lors de la réalisation de l’état de bouddha. Rien n’est vraiment une question de mots, tout est expérience, enseignement intime de soi-même à soi-même. Lorsque la lumière apparaît toute ombre disparaît et notre corps et notre esprit sont alors transparents. Datsuraku Shin Jin.

Dogen déploie toute une dialectique à ce propos, je ne suis pas sûr que nous  ayons vraiment la nécessité de la comprendre. Il suffit de savoir que tout est dans notre esprit, au moment de nos expériences et de nos découvertes, à chaque instant. La Voie, bouddha, la lumière, la conscience primordiale, l’éveil, rien de tout cela n’existe en dehors de nous-mêmes. Tout cela est la substance de notre vie au moment où cela apparaît.

Etienne m’avait répondu une fois à une question en mondo : « En zazen dans le dojo tu es bouddha. Quant tu sors tu n’es plus bouddha. C’est simple. » On n’a pas besoin d’être bouddha tout le temps. L’esprit de la vie quotidienne est suffisant pour tous les jours dans le monde. L’esprit de la vie quotidienne est aussi la Voie, bouddha est la Voie, tout est la Voie. Il n’y a rien qui soit en dehors du Dharma, rien qui ne soit en dehors de notre vie. Donc c’est simple la Voie est partout et notre vie n’est pas séparée de la Voie que ce soit en zazen ou dans le monde actif. Toute séparation n’est qu’une construction maladive de notre esprit en errance.

Eliminez toute vues fausses sur la nature de Bouddha et la claire lumière, mais ne prétendez nullement affirmer non plus ce qu’elles ont, elles sont sans formes. Vivez-les.

Ejo dit : « Le moine errant écoutant la vérité. »

Zazen 7

Dans son livre « Tigres à la dérive », Nicolas Zeisler, le fils d’Etienne, raconte que quand Etienne travaillait ses kusens il y avait des feuilles éparses partout sur le sol de la cuisine. Donc même pour lui ce n’était pas si facile. Alors modestement je continue sur le Komyozo Zanmai d’Ejo.

Le Bouddha a dit : « L’esprit, Bouddha, et tous les êtres vivants ne sont pas trois choses différentes. Il n’y a qu’une seule vérité. »

Ejo continue : « Comprenez ces mots et vous serez libres de toute lutte, comme vous l’étiez déjà toujours. Les termes « comme vous l’étiez déjà toujours » signifient de pratiquer sans fabriquer quelque sorte de réalisation. Seulement asseyez-vous toujours comme une forme sans forme, sans hésitation. Si vous adoptez une quelconque position d’attention vous n’êtes pas « libres de toute lutte, comme vous l’étiez déjà toujours ». Pratiquez le « ne rien gagner » de la lumière ».

Il est évident qu’Ejo trouve que rechercher quoi que ce soit dans notre pratique de zazen est une position qui n’a aucun sens. Aussi fustige-t-il ceux qui le font, en termes assez stricts :

« La pire sorte des étudiants sont vraiment ceux qui sont fatigués de la naissance et de la mort et veulent passer à quelque chose d’autre, une quelconque sorte de nirvana, et leur pratique est basée sur le fait d’essayer d’atteindre quelque chose. Déjà gonflés de leur propre image ils tournent la pratique en une sorte d’avidité et leur indigence continue jusqu’à leur mort. Des maîtres sans aucun discernement louent ce sort en les considérant comme des pratiquants assidus et de grande foi, et cela renforce leur obsession d’eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils renaissent comme des êtres affamés, des gakis.

            Depuis le tout début, rechercher des états de concentration et voir la pratique et la réalisation comme deux choses différentes, est différent de la pratique-réalisation de l’harmonie et de la vaste activité de la transmission de la lumière. »

Pratiquez le non-gain de la lumière. N’essayez pas de gagner quoi que ce soit et surtout pas pour votre ego ou votre Moi. Ceci ne serait qu’une pratique impure. Ne prenez pas non plus le sermon d’Ejo comme un enseignement pour les autres, pour ceux à qui vous pourriez penser, mais prenez-le pour vous-mêmes, approfondissez cet enseignement au fonds de vous-mêmes, ne riez pas de qui que ce soit. Il est vrai que cette tirade pas piquée des vers d’Eno est encore bien d’actualité.

La pratique de la Voie n’est pas une question de bon élève, d’assujettissement, d’heures de vol à mariner sur un zafu, ni de faire en sorte de rechercher ou d’obtenir la reconnaissance de qui que ce soit, mais bien de réalisation, de transformation, d’ouverture à la liberté et la compassion, de pratiquer un zen adulte.

Zazen 8

Il s’agit de s’aligner sur cette lumière, juste s’aligner sur la luminosité d’être conscient, en résidant dans cet état en y étant à l’aise, ceci est le samadhi suprême de shikantaza, juste s’asseoir.

Ejo continue et signe :

« Dès que vous clamez que vous avez obtenu quelque chose, alors vient la question de quoi, de combien, de beaucoup ou de peu, de profond ou de superficiel. Accrochés aux apparences comme si elles étaient réelles, vous finissez par tourner la pratique en une sorte de décorticage, vous cherchez le Bouddha comme quelqu’un quelque part, utilisez les mots et le langage pour déterminer le juste et le faux. Saisissant les apparences, votre pratique de la perfection de générosité est comprise comme des moyens d’acquérir des mérites. Essayant de purifier vos illusions et de fabriquer des vertus, vous vous battez avec votre corps et votre esprit et vous vous félicitez pour votre assiduité. Alors, qu’avez-vous atteint ?

            Mettant de côté pinceau et encre, évitant les autres, et vous asseyant seul dans une vallée vide, mangeant des écorces et des fruits sauvages, habillé de robes de chanvre, assis sans arrêt sans vous allonger… Si vous faites cela pour essayer d’arrêter votre esprit et retourner à une quelconque condition immobile, d’essayer de couper votre confusion et de demeurer dans quelque vérité absolue, pour éviter les conditions karmiques et atteindre celles du nirvana, tout cela n’est qu’un espoir et une peur surgissant de votre propre avidité. »

A ce propos Yoka Gengaku a écrit cette stance :

Ne saisissez pas le vide tout en ignorant les causes et les effets

Une telle confusion téméraire ne conduit qu’à la souffrance.

Rejeter la vérité et s’accrocher aux entités est aussi une erreur,

C’est comme sauter dans le feu pour éviter la noyade.

Rejeter l’illusion et s’attacher à la vérité

Convient parfaitement à l’esprit du j’aime, je n’aime pas.

Les étudiants qui pratiquent de cette façon,

C’est confondre un voleur avec son propre fils.

Jetez votre corps-esprit dans le trésor de la lumière, lâchez le corps entier dans la tranquillité de la lumière des éveillés et asseyez-vous, marchez, tenez-vous debout, et allongez-vous en accord avec elle.

Zazen 9

Jetez votre corps-esprit dans le trésor de cette lumière. C’est la raison pour laquelle le Bouddha a dit : « Les enfants des éveillés doivent simplement demeurer dans cet état, faire l’expérience de l’éveil, et être naturel en son sein, en marchant, en s’asseyant, en s’allongeant. » Cet état signifie le trésor de la lumière, le chemin unique de la conscience éveillée. Considérez-vous qu’il soit loin de vous en temps et en lieu ? Ou le réalisez-vous ici et maintenant et à travers tous les temps, passé, présent et futur ?

Des fois nous sommes pris dans l’organisation de tout ce qu’il faut faire pour animer un dojo, une pratique commune et lui donner de l’énergie : les listes, la communication, les initiations, le samu, les phénomènes d’interaction entre nous, les comptes et les responsabilités à assurer si bien qu’il nous arrive à nous aussi, malgré les années de zazen, d’oublier momentanément cette lumière intérieure, d’oublier que notre pratique est la pratique de l’éveil, que nous possédons tous la nature de Bouddha et que nous avons un diamant dans la manche de notre kimono. Alors il faut revenir à l’intérieur, au-delà des apparences, voir la réalité au-delà de nous-mêmes seulement, et se réjouir d’avoir eu la chance de découvrir la pratique des Bouddhas. Surtout dans le monde d’aujourd’hui, si instable.

Le Bouddha a dit : « Cet enseignement ancien de la lumière qui illumine tous les mondes devrait être gravé sur nos os, directement jusqu’à la moelle. Cela est la forme subtile de la vaste activité que manifeste les Bouddhas des trois temps. Si vous-mêmes deviez pratiquer cela, vous pourriez déployer de la joie et du bonheur pour tous les êtres. »

N’oubliez jamais que votre pratique est à la fois un don pour vous-mêmes mais aussi n’oubliez jamais que vous la développez pour tous les êtres. Ainsi est la pratique du bodhisattva, nourrie d’une conscience universelle, abandonnant toute recherche de mérites personnels au profit d’en faire don à tous ceux autour de vous.

Comme le dit Vimalakirti à Mahakashyapa : « Quand avec cette unique boulette de nourriture tu auras nourri tous les êtres, alors tu pourras manger toi-même. »

Aucune inquiétude en répandant cette lumière, votre lumière, car en la répandant elle ne diminuera pas, au contraire elle grandira jusqu’à éloigner toute ombre, toute ignorance et toute obscurité. Ayez foi en cela.

Zazen 10

Il est dit dans le Sutra du Lotus que « ceux qui pratiquent selon les deux véhicules des auditeurs ou des Bouddhas pour soi peuvent être assidus mais ils n’aspirent pas à actualiser la Voie. Ceux qui vivent en dehors de ce qui est la réalité peuvent être intelligents mais ils ne comprennent rien. Dans l’erreur et la stupidité, insignifiants et serviles, ils continuer à chercher quelque chose que je tiens dans ma main ouverte. Cela est rejeter l’enseignement de Bouddha. »

Les auditeurs sont les pratiquants qui pensent atteindre l’éveil, et peut-être l’atteignent-ils qui sait, par l’enseignement de quelqu’un d’autre. Des fois même certains ne pensent pas par eux-mêmes mais simplement écoutent. Les Bouddhas pour eux-mêmes s’occupent d’eux-mêmes, ils n’enseignent pas et donc en principe partagent peu leur éveil avec leurs compagnons. Ceci c’est dans le bouddhisme ancien. Dans le Mahayana, la grande Voie est celle des bouddhas et des bodhisattvas, qui partagent leurs découvertes, sont remplis de compassion, trouvent un enseignement dans toutes les occasions de leur vie.

Ejo offre sincèrement ces mots de conseil à ceux qui désirent pratiquer réellement :

« Ne soyez pas tirés par vos états d’âme ou par les objets. Ne vous confiez pas uniquement à une compréhension intellectuelle. Ne montrez ce que vous recevez sur vos zafus dans le dojo des moines. Simplement jetez votre corps et votre esprit dans le grand trésor de la Lumière et ne regardez pas en arrière.

            N’essayez pas de fabriquer une illumination ou vous cacher des illusions. Ne rejetez pas l’apparition des pensées et ne les creusez pas. Stables, calmes, pratiquez shikantaza, juste s’asseoir.

            Ni vous ne propagez pas les pensées, elles ne continueront pas d’elles-mêmes, seulement inspirez, expirez. Simplement ça. Assis sous le ciel ouvert, soyez légers comme une flamme. Même si une infinité de pensées va et vient, chacune d’entre elles se montrera comme la lumière de la connaissance parfaite de soi-même si vous ne vous y attachez pas et que vous leur permettez de s’en aller d’elles-mêmes.

            Cette exposition de cette lumière ne doit pas être simplement quelque chose que vous expérimentez en zazen mais à chaque étape. Cette étape, cette étape, toutes sont la marche de la lumière. A travers la journée soyez comme morts à toutes pensées personnelles ou fragmentaires.

Inspirez, expirez, écouter, toucher, sans pensées de séparation est simplement l’illumination silencieuse de cette lumière dans laquelle le corps et l’esprit sont en unité. »

C’est le mokusho zen, le zen de l’illumination silencieuse.

Zazen 11

Je termine de vous traduire le texte d’Ejo :

« Dans cette lumière, les gens communs et les sages, les illusionnée et les éveillés sont unis. Dans le brouillard de l’impermanence, cette lumière n’est pas obstruée. Les forêts, les fleurs, les herbes, les feuilles, les humains et les animaux, petits ou grands, longs ou courts, carrés ou ronds, tous simultanément sont là, libres de toutes pensées discriminatoires ou d’intentions. C’est la lumière qui n’est pas cachée au sein de l’impermanence. La lumière est en elle-même sa propre brillance, elle ne dépend pas de votre esprit.

            Cette lumière ne réside nulle part. Lorsque les Bouddhas apparaissent dans l’Univers, elle n’apparaît pas avec eux. Lorsque les Bouddhas s’en vont, la lumière ne s’en va pas. A votre naissance, la lumière n’est pas née avec vous et à votre mort elle ne mourra pas. Les Bouddhas n’en n’ont pas plus, les êtres sensibles n’en ont pas moins. Elle n’a ni condition, ni forme, et ni nom. Elle est le corps de la totalité des choses. Vous ne pouvez pas l’attraper, vous ne pouvez pas la jeter. Elle est inatteignable. Malgré cela, elle pénètre le corps entier. Du plus haut des cieux jusqu’au plus profond de l’enfer, tous les royaumes sont parfaitement éclairés. C’est une lumière magnifique et incroyablement subtile.

            Sans commencement, ce samadhi est le siège de l’éveil, l’océan de la conscience éveillée. Zazen est la pratique même des bouddhas, l’assise de la conscience éveillée transmise de Bouddha à Bouddha. Vous êtes un enfant des éveillés, ainsi asseyez-vous calmement sur votre zafu. Ne vous asseyez pas comme un habitant de l’enfer, un être affamé ou un animal, un être humain ou des êtres jaloux, ou même resplendissants, ni comme ceux qui ne possèdent qu’une connaissance par ouï-dire ou ceux qui fabriquent des expériences d’éveil. Pratiquez simplement cette assise correcte, shikantaza. Ne perdez pas de temps. C’est la pratique de l’esprit ordinaire, la pratique complète du trésor de la lumière. C’est la liberté inconcevable.

            Cet essai ne devrait pas être montré mais il est réservé à ceux de notre lignée qui sont entrés dans la ‘chambre du maître’. Mon seul souci est, que ce soit dans sa propre pratique ou en instruisant les autres, il n’y ait aucune vue fausse ou incomplète. »

Ceci clôt l’enseignement merveilleux d’Ejo sur le Komyozo Zanmai, écrit au monastère d’Eihei-ji le 28 août 1278. Soyons reconnaissants d’avoir pu le lire et l’entendre et continuons à pratiquer avec simplicité, détermination et ardeur le zen de l’illumination silencieuse comme l’ont pratiqué tous les Bouddhas et tous les Patriarches et comme l’a pratiqué Etienne Mokusho Zeisler, le maître spirituel, avec Deshimaru, de notre lignée.

 

Bibliographie :

Dogen, Shobogenzo, chapitre Komyo.

« Komyozo Zanmai : The practice of the Treasury of Luminosity », by Koun Ejo Zenji (1198-1282), translated by Ven. Anzan Hoshin roshi and Yasuda Joshu Dainen roshi. Https://wwzc.org./dharma-text/komyozo-zanmai-practice-treasury-luminosity

« Le Sutra du Lotus », traduit du chinois par Jean-Noël Robert, Editions Fayard, 1997

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