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Kokyo, le miroir éternel

Zazen 1

Très souvent on parle de zazen comme de la pratique du miroir. Est-ce purement comme se regarder le matin dans le miroir de la salle de bain : un jour en forme, un autre une sale tronche ? Est-ce le miroir de notre ego, de ce que nous pensons de nous-mêmes, seulement ? Et que dirons les autres si j’arrive au travail avec une gueule pareille ? Dans quoi nous reflétons-nous réellement, dans quel miroir nous regardons-nous, dans celui de l’acteur, celui du jeune ou de l’âgé, du disciple, de l’anarchiste, du fatigué, du moine, du laïc ? Est-ce dans un ensemble de miroirs sociaux que nous nous observons ? Si non quel est ce miroir ? Comment savoir profondément qui nous sommes ?

C’est Kokyo, le miroir ancien, antique, le miroir éternel. Ko veut dire ancien, éternel et kyo miroir. Kokyo c’est tout un chapitre du Shobogenzo de Maître Dogen. Etienne en parle dans ses commentaires du Ju Undo Shiki, les règles du dojo. Il dit :

« Le vieux miroir, le miroir antique, ancien. Pour s’étudier soi-même, ne vous regardez pas dans un autre miroir, dans le miroir de votre ego, dans le miroir de la psychologie, de la psychanalyse, dans le miroir social, dans le miroir bourgeois, religieux, zen.

Kokyo, c’est le miroir des bouddhas et des patriarches. C’est zazen.

Suivre la vérité qui existe depuis un million d’années, un milliard d’années. Suivre la Voie de tout votre être, avec votre corps et votre esprit, sans perdre un seul moment.

Kokyo, l’ancien miroir, n’a ni imperfections, ni impuretés.

Utiliser son corps, son esprit, son énergie, sa vie pour cette pratique, pour zazen, c’est le comportement le plus haut, l’action la plus haute qu’on peut accomplir. Rien d’autre ne peut lui être comparé.

Ne regardez pas un autre miroir. Votre regard fermement dirigé à un mètre devant vous. Ne devenez pas des alouettes. »

Pourquoi des alouettes ? A cause du miroir aux alouettes. On met un miroir qui resplendit au soleil, qui brille et cela attire les alouettes. Elles viennent, croyant qu’il s’agit d’une perle brillante peut-être et pan ! Un coup de fusil de chasse et elles finissent en pâté. Combien furent attirés par l’idée qu’ils se faisaient du zen, le style cool, la sagesse, la vacuité qui leur ferait oublier leurs difficultés, leur folie et finirent par se regarder dans le miroir de leur ego. « Je suis mushotoku, je suis un meilleur disciple que ces crétins hypocrites, je pratique zazen, je suis quelqu’un de bien, je suis un maître, ce que je pense est la vérité » et ainsi de suite, la liste est longue. Et pan ! Le coup de fusil : tout ceci ne signifie rien, finissent-ils par se dire, et ils partent à nouveau dans l’insatisfaction de leur vie, absurde, où les Bouddhas et les patriarches n’existent pas. Un peu comme les gens qui arrivent, ils ne connaissent rien à la pratique existentielle, profonde du corps et de l’esprit, rien de la Voie, du dharma et ils demandent : est-ce que je peux pratiquer seul chez moi ? Dans un dojo, entourés de tous nos compagnons de la Voie, nous pratiquons avec les Bouddhas et les patriarches. On se regarde dans ce miroir éternel, transmis grâce à la compassion de tant de moines, et notre ego devient transparent. Le véritable satori sans souillure apparaît.

La véritable pratique est de regarder à l’intérieur de soi, regarder sa propre histoire, son karma, se comprendre soi-même. « Dans le zen, disait Etienne, chacun s’adresse à soi-même, c’est l’enseignement de soi-même à soi-même. » Pas de son ego à son ego, pas de son moi à son moi, mais I shin den shin avec soi-même, avec la totalité du monde, sans séparation, en ce moment même.

Abandonnez un peu votre ego, vos catégories et le miroir éternel apparaît merveilleusement, vous n’en n’êtes alors plus séparés du tout. Si vous videz votre bol, alors le dharma peut s’y déposer et chaque instant devient éternel. C’est le satori éternel des Bouddhas, la pratique sans souillure, le miroir ancien, les yeux horizontaux, le nez vertical, pas de complications. Tozan a dit : « Je suis ce reflet, mais ce reflet n’est pas moi. » Qui suis-je alors ? Au dessus du zafu, le ciel.

Zazen 2

Etienne dit: “Kokyo, ce vieux miroir, c’est zazen, c’est Bouddha, c’est l’esprit qui a le satori, l’ego abandonné, inconsciemment, naturellement, automatiquement, sans utiliser notre volonté, notre conscience personnelle.” Chez Jung on dirait le Soi. Comme l’on dirait : si nous sommes vivants c’est que nous sommes habités par la puissance de la vie. Aucun de nous n’est séparé de l’univers entier, aucun de nous n’est séparé du dharma. Il s’agit juste de le réaliser et de l’accepter. Ainsi sommes-nous entièrement satisfaits de ne pas être seuls.

Dogen dit au début de son chapitre : « Ce que tous les Bouddhas et les patriarches ont maintenu et transmis, de personne à personne, est un miroir éternel. »

Lorsque la mère du vénérable Gayashata eut un rêve dans lequel elle vit une déesse se regarder dans un grand miroir, elle devint enceinte. A sa naissance Gayashata était aussi poli que le lapis lazuli, tout propre et plein de santé. La chose surprenante fut qu’il naquit ensemble avec un miroir rond et clair. Bien sûr le miroir ne sortit pas du ventre de sa mère mais il apparut spontanément à côté de Gayashata et devint son compagnon de chaque jour. Pas de nounours, mais un miroir. Ce miroir n’était pas un miroir ordinaire. Chaque fois que l’enfant l’approchait, le miroir se mettait debout comme s’il le tenait dans ses mains et reflétait son image. Lorsqu’il s’éloignait, le miroir le suivait et reflétait son corps. Lorsqu’il dormait, le miroir le couvrait comme une couette. Chaque fois qu’il s’asseyait, le miroir se mettait devant lui, il l’accompagnait dans toutes ses activités. Cependant lorsque l’enfant quitta sa demeure pour recevoir les préceptes et devenir moine, le miroir disparut. De près et de loin tout le monde admirait ces situations extraordinaires.

Dogen commente alors : « Tous les enseignements des Bouddhas du passé, du présent et du futur pouvaient être vus dans le miroir. Chaque aspect des affaires célestes et humaines était clairement réfléchi dans le miroir. Ce miroir pouvait révéler tous les enseignements, anciens ou actuels, de façon plus éclairée que dans les textes. » Lorsque Gayashata devint moine le miroir disparut. Bien sûr intuitivement vous comprenez tous pourquoi, reflétant le tout il ne pouvait être nulle part, le moine et le miroir ne faisait plus qu’un. A vrai dire Gayashata et le miroir n’étaient ni un, ni deux.

Mais vraiment en quoi l’histoire de Gayashata est-elle si extraordinaire, sur le plan symbolique ? Tous nous sommes nés avec ce grand miroir, mais peu nombreux sont ceux qui se regardent vraiment dedans. Et même si nous sommes nés accompagnés par ce miroir ancien qui n’est ni de verre, ni d’argent, ni de chair, de nombreux enseignements seront encore à rencontrer. Même les bodhisattvas accomplis, sans relents, continuent zazen, même les Bouddhas continuent leur précieuse pratique chaque jour. Nous partageons avec eux le même miroir éternel, qui est là bien avant notre naissance et sera toujours là après notre mort avec l’humanité et tous les êtres.

Donc en zazen s’observer soi-même est s’observer dans le miroir des Bouddhas et des patriarches, non pas creuser notre image en essayant de cerner notre ego, de nous analyser comme des insectes sous un microscope. Bien sûr il faut comprendre son karma, voir le karma universel, voir sa vie, sa naissance mais aussi comprendre avant sa naissance et après sa mort, faire face à l’impermanence tout en réalisant que tout cela n’est pas strictement limité à nous-mêmes. Le truc est de ne pas y resté collé comme des mouches sur un serpentin englué de poix, mais abandonner, naturellement, laisser son bol se vider et accepter le dharma, le Soi si vous voulez, et continuer simplement. A ce moment le miroir de la salle de bains, le miroir de notre ego disparaît et Kokyo apparaît mais il est partout, à l’intérieur. Soi-même alors s’adresse à soi-même comme tous les Bouddhas et les patriarches l’ont fait et nous l’ont transmis depuis des siècles. Nous les réalisons, nous les actualisons alors à travers nous-mêmes. Et aussi les souffrances de notre ego, de notre esprit s’évanouissent, nous pouvons dans l’instant et à chaque instant en zazen être certifiés par tous les phénomènes.

Dans notre vie de tous les jours, faces à nos difficultés, nos joies, ce miroir est toujours là mais il faut également polir sa tuile continuellement, faire des efforts, il y a encore beaucoup d’enseignements à découvrir. Personne ne peut polir cette tuile pour vous, personne ne peut vous donner ce miroir, il n’appartient à personne, aucun enseignement de qui que ce soit d’autre ne peut vous le filer sans que vous ne le portiez vous-mêmes, par la compassion de tous les Bouddhas, par votre pratique sincère. Zazen vous fait ce cadeau, acceptez-le.

Zazen 3

J’essaie de raconter des histoires plus ou moins zen que j’invente. J’invente aussi des histoires pour ma petite fille Mahatma que je lui raconte quand je la vois avant qu’elle s’endorme. Dès fois la fin est inattendue et a un côté zen magique. Je lui racontais ma version grand-père de la belle au bois dormant. A la fin je lui dis : bon le chevalier a tout essayé pour la réveiller, pour l’éveiller on pourrait aussi dire, mais rien n’y fit et donc il décida de s’en aller mais se dit je lui donne quand même une bise avant de partir. Et je dis à Mahatma : alors qu’est-ce que tu crois qu’il s’est passé ? Elle me regarde et me dit : elle est morte.

Mais cette fois je vous raconte cette histoire tirée du sutra de la légende des anciens, le Sthaviravadana, au congrès du lac Anavatapta. Ceci est l’histoire de deux peintres, en fait de Maudgalyayana et de Sariputra, deux des principaux disciples du Bouddha. Sariputra et Maudgalyayana étaient des ascètes vagabonds avant de rencontrer le Bouddha et étaient également des amis proches. Dans le sutra ils apparaissent sous la forme de deux peintres.

Il arriva dans un pays reculé montagneux du nord de l’Inde que deux peintres se disputaient pour savoir lequel des deux était le meilleur. L’un disait : je connais un art merveilleux. Et l’autre bien sûr de dire : je connais un art encore plus merveilleux. Ils se battaient comme des chiffonniers. A la fin ils se dirent : prenons donc un arbitre, allons vers le roi et demandons lui. Ils se rendirent donc devant le roi et après s’être prosternés à ses pieds, le premier lui dit : « Sire, je possède un art merveilleux. » L’autre ajouta : « Sire, je possède un art bien meilleur et bien plus merveilleux que lui. »

Le roi montra alors aux deux peintres un vestibule et leur dit : « J’ignore quant à moi lequel de vous deux possède l’art le plus merveilleux, aussi je vous demande à chacun de réaliser une peinture. Voici un vestibule, que l’un d’entre vous peigne une paroi d’un côté, et que l’autre peigne l’autre paroi de l’autre côté. Je saurais alors juger qui d’entre vous deux a les meilleures connaissances artistiques et est le meilleur peintre. » Le roi isola les deux côtés du vestibule de façon à ce qu’aucun d’eux ne puisse voir ce que l’autre faisait et les deux artistes se mirent à peindre sur leur mur.

Tout cela prit six mois. Après ces six mois l’un eut fini sa peinture ; pendant tout ce temps l’autre ne fit que polir sa paroi. Le premier, qui avait fini sa peinture se rendit alors auprès du roi et s’étant approché de lui, il lui dit : « Sire, j’ai terminé ma peinture et je vous prie de venir l’examiner. » Le roi sortit avec ses ministres et s’étant approché de la fresque, il dit : « C’est une habile peinture. » et il fut très content. Le second peintre alors se prosterna devant lui pour lui dire : « Sire maintenant veuillez examiner ma peinture. » Il écarta le rideau de séparation entre les deux parois et seul un reflet apparut. Quand le roi l’eut vu il fut émerveillé et il dit : « En fait de peinture, celle-ci est encore plus habile. » Alors le premier peintre referma le rideau pour faire voir au roi que la paroi de son collègue était en fait entièrement vierge, il dit au roi : « Ce n’est pas un travail de peinture ; il a seulement poli la paroi. » Alors le roi tomba dans un étonnement encore plus grand et dit : « Celui-ci est d’une plus grande habileté. »

Ainsi Sariputra surpassa Maudgalyayana en pouvoirs magiques. Il y a plusieurs histoires entre ces deux patriarches dans le sutra du lac Anavatapta.

Il se trouva qu’une fois Seppo s’adressa à l’assemblée des moines et leur dit : « Si vous voulez comprendre la chose essentielle, celle-ci est semblable à un miroir ancien que j’ai à l’intérieur de moi-même. »

La pratique de zazen est la pratique de ce miroir. On pratique face au mur. Que ce mur soit poli ou non n’est pas important, nous sommes face à ce miroir qui reflète tout. Si vous attrapez des pensées, si vous créez des images, des histoires, ou restez pris dans les méandres de votre propre esprit, le miroir ne reflète que cela et vous risquez de vous enfoncer dans un puits de pensées, le monde de la souffrance continue, ce n’est pas zazen, ce n’est pas le miroir ancien de tous les Bouddhas et des patriarches ; c’est juste l’équivalent du miroir de la salle de bains.

Ce miroir est nous-mêmes, éveillés que nous sommes. D’abord se comprendre soi-même. Pour cela il faut bien pouvoir s’observer soi-même dans son miroir. Beaucoup de gens ne se comprennent pas eux-mêmes et malheureusement errent de ci de là dans leur vie, c’est quasi dramatique. Ensuite Dogen ajoute que s’observer soi-même est s’oublier soi-même. Si vous vous observez dans le miroir de votre ego, vous n’avez aucune chance de vous oublier vous-mêmes, au contraire vous ne penserez, et de plus en plus qu’à vous-mêmes. Ceci n’est pas la Voie. Or ici nous parlons de la Voie. Il faut donc bien regarder dans un miroir plus grand, plus universel, qui contient tout l’enseignement du bouddhisme et bien plus encore, de façon à ce que ce miroir ne soit pas celui de notre ego, celui que nous choisissons pour nous faire valoir, mais le miroir ancien, le miroir universel. Ce n’est pas du mysticisme, c’est le miroir de l’humanité, de la compassion, de la vie d’un bodhisattva, immédiat, clair et fulgurant. I shin den shin avec soi-même, avec le moine de la Voie, est directement I shin den shin avec tous ceux qui nous ont précédés dans la Voie et qui ont permis que nous soyons ici aujourd’hui.

Alors il est dit avec des mots : le miroir ancien de tous les Bouddhas et les patriarches, c’est également bien sûr le notre, il n’y a pas de miroir extérieur pour la connaissance intime de notre universalité. Pour tout cela zazen est parfait. Mais même si vous faites tout cela, étude des textes, zazen, suivre exactement les règles, si vous voulez en même temps vous attacher à votre ego, tout cela sera inutile. Au contraire si vous êtes animés par bodai shin, alors le miroir ancien sera à la fois vous-même, votre ami proche, la présence de tous les Bouddhas passés, tout cela ensemble. Pourquoi ? Mushotoku.

Mais c’est également simple à comprendre dans la vie de tous les jours. Par exemple vous vous promenez dans la nature, il fait beau, le temps est agréable, les arbres sont puissamment plantés dans la terre, les oiseux sont si petits et chantent, l’odeur des champs est amenée par un petit vent, c’est une journée de ce monde magnifique. Bon supposez que vous tiriez la gueule. Dans le miroir de votre ego, la vision est hyper limitée, il ne reflète que votre gueule. Résultat lamentable par une journée pareille. Dans kokyo, tout est calme, universel, les Bouddhas chantent dans les arbres et les patriarches poussent dans les champs. Voilà c’est la même chose. Avec zazen vous êtes dans le monde de la posture noble du corps, du calme de l’esprit, vous sentez tout votre corps, votre respiration vivante, toute la vie des patriarches précédents actualisée et vous-même à votre place. Vous possédez kokyo, la moelle des Bouddhas, leur miroir éternel.

Vous en serez entièrement satisfaits. Il n’y a rien dans l’instant à demander d’autre, à chercher quoi que ce soit d’autre, en fait tout est là. Au moment de zazen, tout est zazen. Et après on passe à autre chose, c’est un cercle, l’anneau de la Voie.

Zazen 4

Seppo s’adressa une fois à l’assemblée des moines : « Lorsque le monde est large de dix pieds, un miroir ancien est large de dix pieds. Lorsque le monde est large d’un pied, un miroir ancien est large d’un pied. »

Alors Gensha dit en pointant son doigt vers le fourneau : « Dis nous. Quelle est la largeur de ce fourneau ? »

Seppo répondit : « Il est aussi large qu’un miroir ancien. »

Et Gensha dit : « Révérend Maître, vos talons n’ont pas encore touché le sol. »

Il est amusant de penser que tous les gens du commun pensent en fait que l’univers est infini, alors même que souvent leur vision ne dépasse pas celle du village voisin. Mais simplement où nous sommes, avec ce qui nous entoure, ce que nous regardons est à cet instant l’univers entier. Et le miroir ancien reflète cet univers. Ce miroir là ne peut être mesuré, le nombre de Bouddhas ou de patriarches non plus, le miroir est éternel alors même que cela ne veuille pas dire qu’il soit une entité éternelle.

En physique on estime la vie de l’univers à environ 15 milliards d’année à partir du moment où l’univers fut visible. Pour le bouddhisme ancien, et vraisemblablement pour Dogen ces chiffres-là n’existaient. Dans les sutras on parle de kalpas ou de milliers de kalpas. Il y a le kalpa de la vacuité, le kalpa de la naissance de l’univers, celui de son existence, celui de sa disparition et cela recommence. Le temps universel ne peut être compté vraiment. Ainsi parle-t-on de miroir éternel, apparaissant d’instant en instant.

Lorsque l’on parle de miroir, chacun qui connaît l’histoire de Mazu, Baso, pense également à la tuile. Lorsque Nangaku vint visiter Baso, il lui demanda ce qu’il avait fait ces jours derniers. Baso répondit qu’il s’était juste assis, en zazen donc.

  • Quelle est ton intention ? demanda Nangaku.
  • J’ai l’intention de devenir Bouddha.

Alors Nangaku prit une tuile et commença à la polir.

  • Maître, que faites-vous ?
  • Je polis une tuile.
  • Mais pourquoi ?
  • J’essaie d’en faire un miroir.
  • Comment pouvez-vous polir une tuile et en faire un miroir ?
  • Comment peux-tu faire zazen et devenir un Bouddha ?

Ce koan est très connu. Alors les gens se sont creusés la cervelle pendant des centaines d’années, ce qui est encore le cas pour certains aujourd’hui vraisemblablement. Ils pensent que polir une tuile est stupide, ou que l’éveil, le miroir brillant surgit sans ne rien faire du tout. En conclusion ils ne pratiquent pas sincèrement et de manière assidue. Dogen dit que ce n’est pas forcément comme cela qu’il faille comprendre cette histoire : « L’activité d’un grand sage est très au-delà d’une compréhension ordinaire. » La tuile et le miroir ne sont pas à mettre en contradiction, mais chacun doit comprendre au-delà de la tuile et du miroir.

Je vous lis ce que Dogen commente à ce propos :

« Sans polir une tuile, comment un grand sage aurait-il les moyens habiles pour devenir une personne véritable ? La capacité de devenir une personne véritable est les os et la moelle des anciens Bouddhas. Bien qu’elle soit l’œuvre d’une fabrication, c’est un élément essentiel d’une maison. Sans meubles ou équipement, l’enseignement de Nangaku n’aurait pas pu être transmis dans la maison de Bouddha. Ceci en particulier a immédiatement éveillé Baso. A partir de cela, nous savons alors que le travail transmis de façon authentique par nos ancêtres Bouddhas n’est rien d’autre que nous montrer directement le chemin.

         Oui, à un moment donné une tuile polie devient un miroir, Baso devient un Bouddha. Au moment même où Baso devient un Bouddha, Baso devient immédiatement Baso. Au moment où Baso devient Baso, zazen immédiatement devient zazen.

         Ainsi, polir une tuile et en faire un miroir a été entretenu comme les os et la moelle de l’ancien Bouddha. Ceci étant il y a un miroir ancien fait d’une tuile. Bien que ce miroir soit poli, il n’a jamais été souillé. Ce n’est pas qu’une tuile soit sale. C’est seulement que la tuile, qui reste une tuile, est polie. Actualiser le travail de faire un miroir vu de cette façon est l’effort de tous les Bouddhas.

         Si polir une tuile n’en fait pas un miroir, alors polir un miroir n’en fait pas non plus un miroir. Qui peut douter de cela ? Cette action est l’action de faire un Bouddha, faire un miroir. De nos jours, tous ceux d’entre vous devraient également essayer de polir une tuile pour en faire un miroir. Cela sera certainement un miroir.

         Si une tuile ne devient pas un miroir, un être humain ne devient pas un Bouddha. Si vous méprisez une tuile comme un petit tas de boue, alors vous méprisez un être humain comme un petit tas de boue. Qui peut reconnaître qu’il y a un miroir qui apparait comme une tuile et qui se trouve actualisé comme une tuile ? Qui sait qu’il y a un miroir qui est apparaît comme un miroir et qui est actualisé comme un miroir ? »

En résumé on pourrait dire : le miroir d’aujourd’hui est le miroir de tous les Bouddhas et tous les patriarches. Il est aussi apparu grâce au fait que tous les Bouddhas et les patriarches ont fait leur travail de Bouddhas et de patriarches et ont poli leurs tuiles. Donc en aucun cas ne méprisez le polissage des tuiles, car sans cela le miroir n’apparaîtra peut-être pas, soyons prudents dans les affirmations. Maintenant que le miroir soit ou non la tuile et que la tuile soit ou non le miroir, tout cela est le miroir ancien de tous les Bouddhas et les patriarches. N’opposez pas la tuile au miroir, embrassez les deux, la tuile des Bouddhas et le miroir.

Zazen 5

Comment devenir une personne véritable ? Bien sûr presque tout le monde ne se pose pas la question et pense qu’il ou elle est de facto une personne véritable. Si vous vous regardez dans le miroir de l’ego c’est certainement ce que vous allez penser, je suis une personne véritable, d’ailleurs que pourrais-je être d’autre, je suis moi et voilà. C’est là qu’intervient le miroir des Bouddhas. Dans le miroir des Bouddhas, ce que l’on entend par une personne véritable prend un sens beaucoup plus élevé, face à l’humanité, face à l’univers, aux kalpas, et face à la vie et à la mort. Voilà le véritable koan, le koan de notre vie, le Genjo-koan, réaliser la loi de l’univers, réaliser le dharma ou plutôt que le dharma soit actualisé. Le chapitre du Genjo-koan de Dogen fut mis en premier dans le Shobogenzo, vous voyez donc son importance.

Polir sa tuile jusqu’à ce que toute trace de réalisation soit oubliée. Lorsque les Bouddhas sont vraiment des Bouddhas, ils ne s’en rendent pas nécessairement compte. Cependant ce sont des Bouddhas et ils continuent leurs activités de Bouddhas, transmettre ce miroir ancien. Mais rappelez-vous, au moment même où vous devenez Bouddha, à ce moment même vous devenez vous-même. Bouddha n’est pas quelqu’un d’autre et vous ne devenez pas différents, vous devenez réellement vous-même. Le miroir est alors le monde lui-même.

Rien, vraiment, profondément, ne peut mieux répondre à vos aspirations existentielles. Aussi je vous le souhaite, à vous comme à moi, de continuer zazen, le satori éternel des Bouddhas et vous regarder dans le miroir ancien de tous les patriarches. C’est là que vous verrez votre propre visage jusqu’à oublier toute trace de réalisation.

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