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Juki : affirmation, de Dogen Zenji

ZAZEN 1

Lorsque l’on parle d’une sesshin, on mentionne souvent : « toucher l’esprit ». En fait revenir à chaque instant, que ce soit dans une sesshin ou dans notre vie habituelle de chaque jour, à ressentir dans son être entier la signification naturelle de chaque action, y reconnaître dans son corps la source spirituelle humaine partagée par tous, est « toucher l’esprit », est la pratique spirituelle continue et vivante. Aussi tout au long de nos périodes de zazen, prenez soin de chacune de vos respirations, touchez chaque instant de votre expiration, et tout en plongeant dans votre corps vous y verrez, insondable, la source inexprimable de votre esprit, nu, sans pensées, sans nuages, aussi insaisissable que l’espace et le temps.

Chaque instant est alors affirmation. Chaque vie, faite des multitudes de ces instants, est alors affirmation et non écoulée en vain, telle un brouillard qui ne se dissipe jamais. Au contraire la réalité apparaît, constamment renouvelée. Celle-ci accueille et certifie toute existence, notre forme humaine est bien réelle, tout autant que nous-mêmes affirmons et certifions cette réalité. Nul besoin d’un nirvana ailleurs, de devenir quelqu’un d’autre, ou de devenir ce qu’on appelle Bouddha, car au-delà est juste maintenant, vivant. Il n’y a rien derrière, ni d’autres concepts à chercher, tout est présent, aucune séparation, plus aucune contradiction à résoudre, tout est affirmé dans ce point fugace d’espace et de temps. Chacun peut alors se rendre compte que toute idée sur la pratique, sur le zen, sur Bouddha, n’est qu’une couche superflue de mots qui ne portent en fait aucune signification réelle en eux-mêmes, mais que le vrai zen se trouve et est entièrement cette vie réelle de chaque instant. Inutile de lui donner un nom. Bouddha lui-même n’a jamais parlé de Bouddha.

Vous comprenez bien entendu que ce terme d’affirmation dans ce contexte de vécu, n’a rien à voir avec le fait d’affirmer une idée, un concept, ni de penser que l’on doit par une détermination volontaire s’affirmer soi-même. Dogen parlait lui-même de certification : « certifié par toutes les existences ». Il faut alors bien comprendre que nous-mêmes dans cet état naturel de toucher la source de notre esprit, d’effleurer la certification elle-même de la vie, nous certifions au même instant toutes les existences. A ce moment il ne reste qu’un esprit, universel, le dharma lui-même, la vacuité si vous préférez.

Je pense que c’est dans ce sens que Dogen a écrit le chapitre Juki du Shobogenzo. De toutes façons mon kusen n’est pas destiné à vous enfiler des vues définitives ou vous assommer avec des vérités, mais plutôt de vous donner des pistes de réflexions sur une autre façon de voir les instants de notre pratique et de notre vie, et sur une façon simple et humaine de voir à quoi peuvent bien se relier les mots que nous employons tels que Voie, Bouddha, dharma, et leur donner au-delà des lettres qui les composent un sens réel dans notre vie.

Ju veut dire donner, et ki signifie l’affirmation. Et donc Juki veut dire donner l’affirmation, ou également certifier, donner une certification formelle. Restent alors deux questions : certification formelle de quoi, et qui ou quoi peut-il bien donner cette certification ? Suivant ce que nous savons depuis les temps immémoriaux de notre pratique, ceci ne peut être une certification de notre ego, ni de notre personnalité sociale. Cette certification doit avoir une extension universelle et non purement personnelle. Et nous-mêmes par notre existence elle-même affirmée dans cet instant et dépouillée de toutes particularités ajoutées par notre ego, celle que nous pourrions appeler notre nature de Bouddha, certifions également toute existence, y compris la notre, au-delà des particularités de chacun, des personnes différentes les unes des autres, ceci dans une transcendance horizontale et universelle à tous les êtres sensibles ainsi qu’à tous les êtres inanimés. En cet instant on peut parler d’un seul esprit, de l’esprit, celui qui touche chacun dans une sesshin particulièrement, celui qui touche chacun, qu’il s’en rende compte ou non, dans chaque instant de sa vie incarnée.

La phrase d’Etienne : « le zen c’est la vie. Et si vous n’aimez pas le terme zen, alors dites la vie » exprime en peu de mots cette affirmation existentielle de notre pratique. En dehors de cela, autour de cela, gravitent tous les phénomènes que nous rencontrons ou que nous créons, comme les nuages d’électrons gravitent autour des noyaux de matière.

Tout cela ne réside pas dans des mots, des phrases ou des explications, mais réside au sein même de notre expérience du corps-esprit, d’un certain abandon de nous-mêmes propice à notre ouverture à une plus grande liberté de vue. Et notre expérience du corps-esprit réside dans le simple fait de s’asseoir.

ZAZEN 2

Dans son chapitre Juki Dogen s’exprime de la façon suivante :

« La vérité ultime transmise face à face par les patriarches bouddhistes est l’affirmation. L’affirmation est donnée aux bouddhas et les bouddhas maintiennent  et font confiance à l’affirmation des bouddhas. A l’instant de l’affirmation bouddha apparaît, et au moment de l’affirmation existe la pratique. Pour cette raison, l’affirmation, la certification, existe chez les bouddhas. Elle est donnée à travers les êtres et à travers le corps-esprit. Souvenez-vous, c’est cette certification qui réalise le soi et celle-ci est juste le soi qui est réalisé. Par conséquence ce qui a été reçu par les bouddhas et les patriarches, de successeur authentique à successeur authentique, n’est rien d’autre que cette affirmation, cette confirmation. Il n’existe aucun dharma qui ne soit autre qu’affirmation. A fortiori les montagnes, les rivières, et la terre, les vastes océans, ne sont rien d’autre que la certification de la réalité. Au-delà de cela il n’y a rien. Le fait que nous soyons capables d’être assis revêtus du kesa n’aurait jamais pu être réalisé sans que nous ayons reçu cette affirmation venue du passé lointain. Par le fait que nous joignons les mains en gassho et que nous placions humblement notre kesa sur notre tête, c’est une affirmation de la réalité. »

Ce qui est affirmé et transmis est cette certification : notre universalité, notre simple réalité, celles de la condition de l’être normal. Tout a commencé par une affirmation, celle de Bouddha au Pic des Vautours :

«  Je possède le trésor de l’œil du véritable Dharma et l’esprit délicat du nirvana. Je les transmets à Mahakasyapa. » Rien ne manque dans cette affirmation, rien n’y est de trop, elle est fondatrice, définitive et entière ; celle-ci s’est transmise au cours de notre histoire. Ainsi ne suspectez nullement, juste par le fait qu’une telle affirmation soit au-delà de vos capacités présentes de compréhension ou même de préoccupation, qu’elle ne puisse être présente en chacun de vous. A chaque instant l’état naturel de notre corps et de notre esprit en zazen est certifié par la réalité des choses, mais également du fait qu’il est aussi affirmation d’un être en zazen, il certifie à son tour la simple réalité des choses. Les deux sont liés. Ainsi l’être dépasse son ego, sa transcendance apparaît et la véritable religion éclaire le présent.

Comment voulez-vous exprimer le Bouddha-Dharma ? Comment voulez-vous exprimer le zen ? Par des mots, les uns sur les autres ? « Si nous utilisons quoi que ce soit d’autre que l’affirmation du Dharma, l’affirmation des Bouddhas, ce ne serait pas l’expression de la vérité », dit Dogen. Et pour que ce soit encore plus clair il ajoute : « Mais si nous comprenons, nous écoutons bien et disons que nous-mêmes, notre soi, est réellement notre soi, alors l’univers qui réalise cette affirmation sera définitivement présent dans cet instant. »

Le reste n’est que phénomènes, formes, pensées éphémères gravitant autour de nous, Bouddhas. Les uns et les autres ne tiennent leur existence ultime que d’une affirmation. Tout alors est à la fois forme et réalité. Pour retrouver notre état naturel celui certifié par tous les dharmas et dénué de concrétions purement égotiques, il faut donc laisser passer, abandonner, les phénomènes de notre seul esprit vagabond et revenir à la réalité affirmée de la vie. Mais rien ne sépare vraiment nos phénomènes de la réalité, car la vérité ultime n’existe que par affirmation : celle des êtres sensibles et celle automatique des êtres inanimés. Il ne s’agit donc pas de rechercher des causes premières, de partir en chasse de la vérité ultime et incompréhensible, de poursuivre un devenir incertain, ou de s’accrocher à la quête d’une certitude constamment fuyante, mais d’affirmer soi-même à chaque instant avec sa pratique de bouddha. Voilà qui est important je pense, vivre et certifier chaque instant et non pas courir après une Voie irréelle. Comme on dit : la Voie c’est maintenant, sous vos pieds.

Mais bien sûr rien, aucune certitude, n’est valable de façon permanente. C’est à chaque instant qu’une telle affirmation donne du sens à notre vie. Aussi par notre action nous passons d’un instant à un autre, et à chacun d’eux, nous pouvons nous réaliser, réaliser Bouddha, s’éteindre et renaître, avec joie, neufs. A chaque instant affirmer l’éveil de tous, à la place de croire que nous devrions le chercher ailleurs. A chaque instant affirmation du soi, dans le passé, le futur et le présent, ainsi que la réalisation du monde extérieur existant dans le même instant.

ZAZEN 3

Lorsque Bouddha fit tourner sa petite fleur, ce fut une affirmation. Lorsque Mahakashyapa sourit ce fut également une affirmation de l’instant présent. En fait à la place de voir notre vie s’écouler comme une coulée interminable, il est beaucoup plus intéressant de s’intéresser à chaque instant et de le vivre entièrement. Ensuite on passe par notre activité à l’instant suivant, ainsi chaque instant est éveil à la place que notre vie ne soit qu’un long sommeil, comme la Belle au Bois dormant. C’est valable pour notre vie quotidienne, pas seulement pour les rares périodes de zazen. C’est une pratique de chaque instant. Le terme chercher la Voie devrait être supprimé du vocabulaire zen au profit d’une certification instantanée de notre corps-esprit en relation immédiate avec la réalité de notre monde. Bouddha, dharma, voilà.

Le terme Juki veut également dire la prédiction. Cette prédiction est en fait l’affirmation que chacun est certifié. Ne craignez pas d’être en dehors, chacun est certifié. Il faut aussi je crois bien voir qu’une telle certification, affirmée également par nous-mêmes, ne peut pas se faire si nous sommes des menteurs, des usurpateurs de la Voie, si nous pensons que nous sommes des bouddhas tout en sachant que nous ne le sommes pas. Une telle affirmation, Juki, demande beaucoup de sincérité, de clairvoyance, d’honnêteté, d’humilité, sinon elle n’est qu’une parodie, comme celle d’un clown qui ne ferait rire personne car il ne toucherait aucune vérité. Une telle certification, rassemblant toute notre vie dans un instant, ne peut être permanente. Il faut le savoir aussi et être joyeux, reconnaissants des moments de bonheur, des instants de joie qui nous remplit. Mais un moine doit également affirmer, pour les autres et pour tous, l’essence de sa vie et la certitude de sa réalisation.

Beaucoup de gens pratiquent zazen en pensant uniquement à eux-mêmes. Ou pratiquent zazen sans savoir vraiment pourquoi, comme une activité qui passe après toutes les autres. Ceux-ci ne sont pas vraiment conscients d’une quelconque certification, cela n’existe pas dans leur monde. Ils ne veulent pas la porter, ils préfèrent penser que quelqu’un d’autre va les justifier dans leur pratique, ils s’en remettent à un gourou. Au contraire affirmation, certification, va de pair avec responsabilité. Responsabilité de sa propre affirmation, responsabilité envers l’affirmation des Bouddhas et des patriarches. Sinon c’est juste de la visite de musée, je regarde, je donne mon avis, je trouve bien ou je critique, ou je ne dis rien.

Dogen continue : « Dans les réflexions mondaines, il a été étudié de façon générale qu’une telle affirmation peut être donnée lorsque les mérites de la pratique sont réalisés et que devenir Bouddha l’est de façon certaine, mais la vérité de Bouddha n’est pas comme ça. En entendant une simple phrase, quelquefois en suivant des amis de bon conseil, ou en entendant une simple phrase, quelquefois venue de sutras, est justement atteindre cette affirmation, car atteindre cette affirmation est justement la pratique originelle de tous les Bouddhas et parce qu’elle est la bonne racine de centaines de petits phénomènes naturels. »

Il y a de multiples exemples : une phrase d’un sutra, le bruit d’un caillou contre un tronc de bambou, un pouce coupé, des sandales sur la tête, une fleur, un visage qui sourit, un clin d’œil au bon moment, ou le son de la rivière ou du vent, et tout est vrai, tout est réel, juste là en cet instant.

A la fois donc affirmation de l’éveil par toutes les existences. Egalement à travers notre pratique qui nous conduit à notre liberté, nous-mêmes certifions toutes les existences. L’isolement de chaque personne dans sa souffrance existentielle disparaît et cette déchirure nous permet notre véritable individuation dans le monde. Intérieur et extérieur sont réunis, quelle chance.

Un ancien Bouddha a dit – c’est dans un chapitre du Sutra du Lotus :

Maintenant que nous avons entendu le Bouddha parler

De la splendide question de l’affirmation,

Et que nous avons reçu à notre tour cette certification

Notre corps et notre esprit s’emplissent de joie en tout lieu.

ZAZEN 4

Il y a toujours des questions récursives si oui ou non le bouddhisme ou le zen est une religion. Tout dépend de ce qu’on entend par religion, sur quelle étymologie on se base. Comme le zen est un art de vie, une pratique, une philosophie, une éthique, qui dépasse totalement l’individu lui-même en le portant à une universalité plus étendue, une transcendance horizontale, si vous arrivez à oublier le lien universellement répandu entre la religion et la révélation divine, alors vous pouvez dire que c’est une religion. Si vous pensez que les seules religions doivent être les monothéistes, alors non le zen n’est pas une religion mais une éthique humaine.

En ce sens la certification est d’une importance capitale. C’est le point d’appui de notre pratique. Au sein de chaque pratiquant cette assurance, forte, lui permet de fonder sa vie sur le réel et non sur l’absurde. Certification par tous les dharmas, par tous les êtres sensibles et inanimés, tout autant que certification, affirmation de soi-même comme faisant partie de ce tout. Aussi tous les patriarches et les maîtres ont-ils continué à apporter cette affirmation inexprimable : tout est le Bouddha-dharma, tout est lié, un, aucune séparation, personne n’est exclu, tout le monde est sauvé. Il ne s’agit pas d’une croyance mais d’une certification, d’une affirmation humaine tout autant qu’une affirmation absolue.

Toutes les religions contiennent une affirmation absolue, telle que Dieu, Allah, Yawhé, ou sans nom. Dans le zen cette affirmation fondatrice réunit toute l’humanité ensemble avec le monde dans lequel elle vit : c’est la certification et la prédiction que chacun atteint le bonheur, la paix de l’esprit, le calme intérieur, toutes ces forces pures qui nagent au milieu des illusions et de la souffrance et que chacun peut entrevoir, identifier et utiliser.

Continuez donc votre pratique, soyez des bodhisattvas tous les jours et appuyez vous sur cette assurance première qui est votre certification.

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