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Hommage à Maître Etienne Mokusho Zeisler, juin 2021

Zazen 1         

Cela fait trente et un ans qu’Etienne est mort. Le temps passe encore plus vite que ce que nous croyons, nous ne pouvons pas récupérer la flèche en vol. Il est mort mais cela ne veut pas dire qu’il a disparu. Bien sûr la plupart d’entre vous ne l’ont pas connu mais est-ce si important ? Aucun de nous n’a connu ni Shakyamuni, ni Bodhidharma, ni Dogen et pourtant nous sommes nourris de leur enseignement.

Dans ses commentaires des Trente-sept Voies auxiliaires vers l’éveil, Etienne dit :

« Maître Tozan faisait une cérémonie pour son maître Ungan. Un moine lui demande :

  • Quel enseignement avez-vous reçu d’Ungan ?
  • J’étais près de lui mais je n’ai reçu aucun enseignement.
  • Alors pourquoi faites-vous cette cérémonie ?
  • Et pourquoi lui tournerais-je le dos ? Je respecte mon défunt maître parce qu’il ne m’a pas assommé d’explications.
  • Mais étiez-vous d’accord avec lui ou pas ?
  • D’accord avec la moitié, Pas d’accord avec l’autre moitié.
  • Pourquoi n’êtes-vous pas d’accord complètement ?
  • Si je l’étais, je manquerais de reconnaissance. »

Deshimaru a dit : « Bouddha signifie la vraie liberté. Zazen est cette vraie liberté. »  Comme Etienne a disparu prématurément, il nous a laissé son souvenir d’ami de bien, son image tant aimée, et nous a laissé la liberté. C’est comme un parfum dans l’air, un amour qui vieillit bien, un ange gardien. L’essence de l’enseignement et la pratique d’Etienne ne sont pas séparées de la vie ici et maintenant. Mais lorsque dans le dojo tout nom est oublié, plus personne n’est nommé, quand nous avons abandonné le corps et l’esprit, alors c’est cette personne-là qu’il faut suivre.

Dans la lettre d’information de l’AZI No 46, en été 1990, Rafou (avec mon respect Maître Raphaël Triet, mais on l’a toujours appelé Rafou) écrit :

« Il y a six mois nous avions eu une conversation à propos des rapports de maître à disciple. Je lui disais mon étonnement de voir certaines personnes avoir ce même amour envers lui que celui que nous avions pour Sensei (Maître Deshimaru), et combien ces gens avaient de la chance. Il me répondit : « Oui, ils en ont de la chance. » Sur quoi repose cette chance ? »

Ensuite à La Gendronnière, j’ai creusé moi-même sa tombe, Rafou aussi était là. Sa mort nous a tous fait grandir d’un coup, il a fallu pour beaucoup d’entre nous faire face à la solitude de la Voie, cela nous a également confronté avec notre liberté et notre responsabilité car on ne peut avoir l’un sans l’autre. La relation d’un disciple avec son maître, on peut en parler tant qu’on veut. La seule vérité d’une telle relation se trouve dans ce que le disciple et le maître vivent magiquement, dans un esprit partagé de quelques instants, un regard qui transperce, une question, un moment de reconnaissance aussi. C’est une alchimie propre à deux personnes qui se voient. Après tout suit naturellement.

Etienne et moi nous nous voyions peu, d’autres étaient plus proches. Mais chaque disciple qui porte son ami de bien, son frère de la Voie dans son cœur, est sûr et certain qu’il est le disciple préféré, comme Jean dans les Evangiles.

Lors de la cérémonie, remercions Etienne comme nous le faisons chaque jour pour sa présence invisible, le don de son enseignement clair, strict et compassionné, et de nous avoir laissé la liberté en gage de son affection pour nous.

Zazen 2

Etienne est mort prématurément et n’a donc pas transmis le Dharma à quiconque, semblable en cela à Deshimaru. Personne ne peut affirmer être son successeur. Mais dans la lignée spirituelle et mystique il reste l’ami de bien principal de cette sangha et son enseignement se perpétue à travers l’enseignement donné ici. Chacun dans son cœur garde son ami de bien, pour chacun cela peut être une personne différente qui l’accompagne chaque jour aussi bien dans sa pratique de zazen que dans sa vie quotidienne.

Dans le zen il y a les trois trésors mais des fois on a besoin d’une présence intérieure qui nous soutienne et de laquelle nous puissions sentir une bénédiction, qui nous accompagne avec  bienveillance car quelle que soit la fonction que nous devons continuer, nous sommes avant tout humains. Les grands piliers de notre pérégrination sont la sagesse et la compassion, pour tous les êtres. Pour nous-mêmes aussi, faire preuve de compassion à propos de soi-même nous ouvre naturellement à la compassion de tous et chasse toute dureté qui se trouve des fois dans le zen, si austère.

Il y a plusieurs années j’ai fait un rêve. J’étais assis dans une église et sur le banc devant moi se trouvait Etienne. J’ai eu tout à coup le sentiment de ce qui allait se passer. En effet Etienne se retourne et me dit : « Bon, Vincent, ça va vraiment pas du tout. » Chaque matin je regarde sa photo sur l’autel que nous avons à la maison. Des fois je vois qu’il me sourit, des fois un clin d’œil, des fois il se moque de moi, d’attacher de l’importance à des phénomènes qui ne sont que vacuité. Il reste si jeune maintenant que ma vie a déjà beaucoup passé, mais je le vois toujours comme mon ainé. Sensei, celui qui est venu avant.

Alors je continue, toujours, pour rien de spécial, simplement je continue car même si je ne suis qu’un petit sensei – Etienne disait : « Vous n’avez pas besoin d’un grand maître, pour vous un petit maître suffit. » – je peux néanmoins avec mon corps éphémère et périssable, avec mon esprit qui déraille des fois, je peux néanmoins continuer le zazen éternel des Bouddha, des êtres éveillés qui remplit ma vie. Alors vous aussi, continuez, éveillez-vous.

Zazen 3

Etienne pendant quelques années a planté une graine. Sans graine aucun arbre ne peut pousser mais ce n’est pas la seule condition. Il faut que cette graine atterrisse dans une bonne terre, si elle tombe sur une terre aride elle mourra. Il faut de la pluie, de l’eau, du soleil et beaucoup de soins. Si toutes les conditions d’entretien, de pratique, d’ouverture d’esprit, comme sarcler et enlever les mauvaises herbes, protéger la tige frêle encore au début, sont réunies alors un jour cette graine pourra devenir un arbre. Encore des abeilles et il donnera des fruits. L’homme de grande foi pourra alors cueillir les fruits de la vie religieuse et les partager avec tous. Etienne dit : « C’est Shakyamuni qui regarde l’étoile du matin. »

Lorsqu’il fut vraiment malade, Etienne dut aller à l’hôpital, à Paris. Et très vite il est mort dans la nuit. La crémation eut lieu plus tard au Père Lachaise. Tout le monde ou presque était là. Je pris seul le TGV du matin de Genève, mushotoku mais il faut faire ce qu’on doit faire. Alors après ?

Etienne dit : « Lorsque le Bouddha fut malade – des champignons – il s’est retiré dans la forêt. Il s’est allongé sous un arbre. Il avait son disciple Ananda près de lui. Ananda lui dit : « Vous êtes malade et peut-être vous allez mourir. Il faut rassembler la sangha, réunir les disciples. » Shakyamuni répondit : « C’est inutile je n’appartiens pas aux hommes. » Ananda reprit : « Comment devons-nous pratiquer lorsque vous serez mort ? »

C’est à ce moment-là que Shakyamuni a répondu cette phrase : « Dépendre des autres, c’est perdre son équilibre. Vous devez suivre mon enseignement, l’actualiser dans votre vie quotidienne. Pratiquer mushotoku, ne pas courir après la récompense, la renommée, le profit ou le gain. Même si vous ne recevez aucune récompense dans l’immédiat, si vous continuez calmement et intimement, du plus profond de votre esprit, si vous continuez zazen, sûrement vous comprendrez, et vous réussirez car vous suivez une vérité éternelle depuis dix mille années. » C’est à dire depuis que le temps existe. « Continuez zazen éternellement. » a dit Maître Deshimaru avant de partir au Japon pour la dernière fois.

Plus de trente années ont passé. Il s’en passe des choses dans la vie quotidienne pendant trente ans. Zazen, le silence intérieur s’écoule au milieu des années comme un fleuve tranquille. Lorsqu’il rejoint l’océan il se mélange avec toutes les eaux, et nous-mêmes, nous nous mélangeons avec tous les êtres comme nous l’étions avant notre naissance. Nous croyons maîtriser les choses, mais nul n’arrête les phénomènes, les dharmas. Nous faisons le vœu de maîtriser les dharmas dans notre esprit, de les connaître tous, mais chaque jour demande un effort tant que nous ne sommes pas complètement éveillés. Aussi aspirons-nous à l’éveil et souhaitons que tout le monde aussi réalise l’éveil complet et insurpassable.

Pour le Chan et le Zen, les choses concrètes de la vie de tous les jours sont en elles-mêmes porteuses de transcendance. Il n’y a pas d’au-delà extérieur. Cela veut dire qu’un pratiquant du zen s’engage dans ses activités journalières et par la même occasion les transcende ainsi le concret et l’universel sont en unité dans sa vie. Une seule dimension, la même chose. Pour lui le limité demeure au sein de l’illimité et l’illimité demeure au sein du limité.

Un jour quelqu’un a demandé à Mu Chou comment nous pourrions nous libérer des tâches prenantes de nous habiller et de manger chaque jour, c’est à dire nous libérer du samsara je suppose. Il répondit : « Mettez vos habits et mangez chaque jour. »  Lorsque le poseur de questions lui dit qu’il ne comprenait pas, il lui répondit « Si vous ne comprenez pas seulement habillez-vous et mangez chaque jour de toutes façons. » Ainsi nous avec notre esprit souvent encombré, incapables de saisir l’essence véritable du zen, surfant sur les vagues du samsara, continuons de toutes façons à pratiquer zazen comme l’ont fait tous nos maîtres bien-aimés et comme l’a fait Etienne, au-delà de tout ce qui lui était arrivé et qui lui arrivait. Ceci est notre école à tous, continuer toute notre vie, qu’elle soit courte ou longue, c’est cela continuer éternellement, pour les générations futures.

Bibliographie :

« Le chant de l’illumination silencieuse. », Etienne Zeisler, AZI, Daruma SARL, 1991, ISBN 2-901844-17-0

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