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Foi, pratique et compréhension

Zazen 1

Lorsque Dogen revint au Japon après avoir vécu quelques années en Chine avec Maître Nyojo il favorisa ce que l’on peut appeler le mokusho zen : la posture, la respiration, calmer son esprit et le silence. Il existait bien sûr d’autres lignées bouddhistes japonaises telles que le bouddhisme Tendai, dont Dogen était originellement un prêtre ne l’oublions pas, qui s’opposèrent à Dogen car ils voyaient dans sa pratique exclusive du zen une étroitesse d’esprit, sans aucune utilité sociale, un manque de contact avec la population des laïcs, et ce qui représentait donc pour eux une forme d’hérésie. Le bouddhisme Tendai au contraire, à part ses pratiques ésotériques, pratiquait beaucoup d’autres cérémonies pour le peuple, mariages, enterrements, célébrations. Il semble donc que cet aspect soit également resté dans le zen japonais d’aujourd’hui, contrairement à la branche Deshimaru. D’autre part existait également la secte Darumashu qui soutenait une liberté iconoclaste et prônait uniquement un éveil naturel sans trop de soucier de préceptes, et qui ne prenait nullement sa racine dans le bouddhisme ch’an, ce qui lui était également reproché. Comme Dogen enseignait que la pratique de zazen était l’expression réelle de l’éveil inhérent à chacun, il attira plusieurs moines de la branche Darumashu, dont faisait d’ailleurs partie Ejo et Gikai, le prédécesseur de Keisan. Par la suite Dogen rompit tous liens avec la secte Darumashu, flanqua dehors Genmyo. C’est là que l’histoire raconte que Dogen fit scier le siège de méditation de Genmyo et le fit jeter pour éviter toute contamination. Ejo et Gikai, proches de Dogen, choisirent alors et décidèrent de suivre le maître d’Eihei-ji et d’adhérer à son enseignement.

Sans être historiens du bouddhisme, nous pouvons néanmoins remarquer que ces diverses tendances à l’époque de Dogen, qui se révéla redoutable dans l’imposition de sa lignée, n’ont pas disparu et font partie de l’éventail du zen soto que l’on peut voir aujourd’hui : cela va des cérémonies interminables pour les pèlerins, en passant par les occasions sociales à bénir, aux règles de pratique plus particulièrement formalisées par Keisan, à la liberté la plus totale qui marche un peu sur les règles et les préceptes, l’éveil, l’illumination, et l’intimité avec soi-même dite nature de Bouddha, et la pratique centrale occupée par zazen surtout dans la lignée Deshimaru : « Seul zazen est important. »

A chaque époque le zen a dû être inventé, en fait même à chaque moment de la vie pour chacun d’entre nous si nous considérons qu’aucune vérité n’est donnée de l’extérieur. Ce qui veut dire que chacun de nous à partir du zen et sa vie mélangés doit inventer sa propre vérité. La vérité de quelqu’un d’autre ne peut lui servir à rien. Comme dit Lin-Chi : « N’avalez pas les œufs pondus par une autre poule. »

Ce n’est donc nullement dans un esprit d’enseignement de vérité que je vous propose quelques-unes de mes cogitations, mais peut-être cela peut-il vous appeler à approfondir votre propre réflexion. Je vous les donne, il vous appartient d’en faire ce que vous voulez, peut-être certaines peuvent-elles vous aider sur votre propre chemin. La liberté de chacun est totale, le zen n’existe que dans chaque être, nulle part ailleurs.

Lorsque quelqu’un approche pour les premières fois le zen ou la pratique de zazen, il croit qu’il s’agit disons de quelque chose, une Voie qui mène quelque part, un éveil spécial qui reste à découvrir, un monde différent, avec un vrai Bouddha et peut-être l’approche avec un certain mysticisme. Au cours des années tout cela s’estompe un peu, devient moins extérieur et se rapproche simplement de notre vie. A la fin un moine demande à l’abbé : « Que reste-t-il lorsque l’arbre a perdu toutes ses feuilles et que ne subsistent que des branches dépouillées ? » Alors l’abbé répond : « Le corps pur reflète le vent précieux. » Oui, mais nous avons toujours des relents, parce que nous sommes vivants, comme Bouddha lui-même était vivant.

Chacun a ses propres piliers intérieurs qui lui donnent du courage, de l’énergie de vie et un soutien de son engagement dans une voie spirituelle et aide ses décisions. Je voudrais en partager trois en particulier avec vous qui pour moi sont à la base de la vie spirituelle : la foi, la pratique et la compréhension. Celles-ci alors dans la vie d’un bodhisattva se conjuguent pour l’ouvrir au bonheur, à l’amour et à la compassion de tous, sans exception. Ceci n’a rien de guère nouveau depuis deux mille cinq cents ans, mais comment faire est différent à notre époque qu’elle fut à celle de Dogen, d’Eno, de Bodhidharma ou de Bouddha, tous humains comme nous-mêmes dans des époques différentes. Aussi ne pouvons-nous nous contenter de faire du copier/coller comme avec un ordinateur, mais nous devons inventer sans pour autant négliger les pistes salvifiques qu’ils nous ont transmises.

La foi, la pratique et la compréhension, voyons ensemble ce que cela peut vraiment vouloir dire, enfin vraiment … au moins un peu pour ouvrir notre horizon, le mien bien sûr y compris vu qu’à la fin n’existe que l’enseignement de soi-même à soi-même comme a dit Etienne.

Zazen 2

La foi donc, la pratique et la compréhension, les piliers du zen vivant.

Il est dit : l’homme sans foi est sans mains et il reviendra de la montagne les bras vides. L’homme rempli de foi quant à lui pénètrera dans la caverne des trésors et pourra se servir à volonté.

Si vous demandez à quelqu’un : avez-vous la foi ? Dans la plupart des cas il vous répondra : ou, je crois en Dieu, ou oui, je crois qu’il existe une puissance au-delà de nous-mêmes. Ou alors il dira : non, je suis agnostique. Ceci est confondre les croyances et la foi. Les gens aiment bien croire à beaucoup de choses, cela leur permet de se réfugier dans la certitude qu’il existe une dimension permanente et donc que l’impermanence ne bouleverse pas entièrement tout. Il est donc possible après tout de s’accrocher quand même à quelque chose, un mas bien fixe quelque part, pouvoir se rassurer. Croire à un Bouddha mystique, croire à la permanence d’un dharma, à l’enseignement d’un maître incontesté, à la place de s’adresser à eux-mêmes. Pensez-vous réellement que dans tout ce que vous savez du zen vous pouvez trouver une quelconque dimension extérieure en laquelle vous pouvez croire ? Si oui, dites-moi laquelle et où vous l’avez trouvée. Et pourtant nous sommes tous animés d’une foi profonde.

Si vous plongez en vous-mêmes, que la présence de votre corps et de votre esprit vous apparaît clairement, vous pouvez sentir la force de vie qui vous habite, sentir votre cœur qui bat, votre ventre qui respire, vos poumons qui se remplissent. Vous êtes là vivants, remplis d’une foi sans objet. C’est le charbon de la locomotive à vapeur, l’énergie primordiale qui vous anime, le souffle vital disaient les Romains. Ainsi vous portez cette foi inébranlable en vous, vous portez la Voie. Ce n’est pas la même dynamique, porter la Voie, que de la chercher ou de la suivre comme une issue ou un chemin à découvrir, c’est pourquoi je pense que les moines et les nonnes doivent être ceux qui portent la Voie, qui la portent pour l’humanité entière, sinon qui le ferait à leur place. Ils portent ce trésor dans lequel ils peuvent puiser les richesses de leur énergie lumineuse et la distribuer. Ayez donc foi en vous-mêmes. Ne vous basez pas sur des mots ou des phrases.

Un des très grands maîtres du zen, Lin-chi dit : « Savez-vous ce que vous cherchez ? Cela est vibrant de vie, et pourtant cela n’a aucune racine ni souche. Vous ne pouvez le rassembler et ne pouvez l’éparpiller au vent. Plus vous le cherchez, plus il s’éloigne. Mais ne le cherchez pas et il apparaît droit devant vos yeux, son murmure miraculeux est toujours dans vos oreilles. Mais si vous n’avez pas la foi, vous passerez des centaines d’années dans un travail inutile. »

Un matin un homme se réveilla après avoir fait un rêve bizarre dans lequel il avait perdu sa tête. Complètement pris par son rêve, il se leva persuadé que sa tête avait disparu aussi sortit-il de chez lui en courant et en criant : « Au secours je n’ai plus de tête, je l’ai perdue. » Alors les gens dans la rue le regardaient d’un air incrédule. Il leur demandait où est ma tête d’un air affolé. Ils avaient beau lui dire qu’elle était là, il ne les croyait pas bien qu’il se prit la tête à deux mains. Finalement quelqu’un alla chercher un miroir et le lui planta devant la figure : sa tête était bien là. Ouf, rassuré il rentra chez lui, il était bien entier.

Cela nous arrive parfois à tous d’oublier qu’il ne faille pas chercher ailleurs ce que nous possédons à l’intérieur de nous-mêmes bien que nous ne puissions pas vraiment le trouver. Alors nous commençons à douter et perdons momentanément notre équilibre : suis-je dans la Voie ou en dehors, qu’est-ce que c’est finalement, pourquoi, mes repères disparaissent, à quoi m’accrocher, et pourtant notre tête est bien sur nos épaules. Inutile non plus de chercher une autre tête à mettre par-dessus la nôtre. Comme le dit Lin-chi : « Pratiquants de la Voie, mettrez-vous une autre tête au-dessus de celle que vous avez ? Que vous manque-t-il ? Vous que je vois vaquer à vos activités n’êtes aucunement différents du Bouddha et des patriarches. Mais vous ne me croyez pas et allez chercher quelque chose à l’extérieur. Ne faites pas cette erreur. Il n’y a aucun dharma à l’extérieur, et même celui qui se trouve à l’intérieur de vous-mêmes ne peut être saisi. Seuls vous-mêmes pouvez entrer dans le feu sans être brûlés, sauter dans l’eau sans vous noyer, pénétrer dans les trois royaumes de l’enfer comme si vous vous promeniez dans un jardin, entrer dans les royaumes des fantômes affamés et des animaux sans être mis à l’épreuve. Comment pouvez-vous faire tout cela ? Parce que vous n’avez aucune répugnance à quoi que ce soit. » L’homme de foi est ainsi, dans la caverne des trésors il peut se servir à profusion et dans les enfers n’avoir aucune peur.

Ayez foi en vous-mêmes, marchez sur le chemin du bien sans vous empêtrer dans quoi que ce soit. La vie de tous les jours est la Voie.

Zazen 3

Dans un ancien monastère, l’abbé était devenu très vieux, vraiment très vieux, aussi sentait-il bien que ses forces diminuaient et d’autre part il voyait qu’il désirait simplement être en paix dans ses appartements. Il pensa donc à sa succession. Par bonheur nombreux étaient les moines et les nonnes qui étaient doués de grande énergie et qui faisaient d’ailleurs déjà marcher les affaires du monastère. L’abbé disposait donc d’un grand choix mais parallèlement n’arrivait pas à se décider entre quatre moines et nonnes qui pourraient très bien assurer la pérennité de la pratique dans ce temple reculé de tout. Il faut quand même que je sache et que je puisse me décider, je crains que l’impermanence ne me laisse pas beaucoup de temps. L’abbé inventa donc un stratagème.

Il demanda à quatre moines – je prends depuis ici le terme moine comme générique ce qui inclus les nonnes, car je ne veux vexer personne avec la suite de l’histoire – de le suivre dans les souterrains du monastère où se trouvait une pièce secrète dont la porte paraissait très épaisse et monumentale.

  • Entrez-là dedans, dit l’abbé.

Peu rassurés ils entrèrent dans la pièce sombre qui ne contenait que quatre petits bancs.

  • Et asseyez-vous que je vous explique, dit à nouveau l’abbé. Comme vous le voyez cette pièce n’a aucune fenêtre, aucun autre moyen de sortir que cette lourde porte. Le mécanisme de la serrure est très compliqué, il a été imaginé par un serrurier expert qu’avait fait venir mon prédécesseur dans l’intention de faire de cette pièce un cachot pour les moines hérétiques. Heureusement les temps ont changé et cette pièce ne sert plus depuis longtemps. Je vais fermer ce mécanisme et vous laisser dans cet endroit. Le premier qui découvre comment il fonctionne, attention c’est du lourd, et qui arrive à ouvrir la porte prendra ma succession à la tête du monastère, les autres devront l’accepter comme nouvel abbé.

 

Aie, la vache, se dirent les moines, pourtant aucun d’eux n’osa se précipiter à la porte avant qu’il ne soit trop tard. Avec un bruit d’enfer l’abbé les enferma, ne leur laissant qu’une bougie déjà bien entamée.

Le premier des moines avait une foi très profonde en l’abbé, il croyait bien le connaître aussi se dit-il : il n’y a qu’à attendre, de toutes façons l’abbé ne va pas nous laisser crever dans le noir sans revenir nous chercher. Et il commença à patienter sans rien dire sur son petit banc dans son coin.

Le deuxième, très pratique, se dit : il doit bien y avoir une solution à cette fichue serrure. Il se leva et commença à essayer d’en bouger les rouages. Ils étaient en plus un peu rouillés donc ce n’était pas évident. Son désir de l’ouvrir était grand car il voulait vraiment occuper la place de l’abbé. Au début quelques engrenages bougèrent un petit peu mais d’autres bloquaient. Il essaya sans succès de les forcer mais il aurait fallu une grosse pince pour y arriver et il n’avait rien. D’autre part il avait peur de casser quoi que ce soit ce qui ruinerait à jamais ses plans. Il insista pendant plusieurs dizaines de minutes en s’énervant et en jurant. Finalement il abandonna en disant à ses collègues qu’il n’y avait rien à faire et qu’en fait ils étaient tout bonnement coincés ici.

Le troisième était doué d’une grande compréhension de la mécanique. Il ramassa un petit bout de charbon qui traînait par là et se mit à dessiner sur le mur ce qui devait être les principes de fonctionnement de cette serrure. Son puzzle avançait bien mais le malheur voulait que pour chaque solution qu’il croyait avoir trouvée, la dernière pièce ne pouvait pas bouger. Alors il recommençait au début à partir d’autre hypothèses. A la Xième tentative aucune solution ne se présentait et découragé il prit son parti de rester enfermé et abandonna.

Pendant tout ce temps le quatrième n’avait rien dit. Il restait tranquillement assis en observant ses camarades. Même quand les autres l’appelèrent à leur secours il ne bougea pas, perdu dans ses pensées, souriant légèrement et confiant. A la fin, toujours sans rien dire, il se leva et alla vers la porte. Il posa simplement la main sur la poignée, ouvrit la porte qui n’était pas fermée et sortit.

Foi en soi-même, agir et comprendre au-delà de la situation sont les clés qui ouvrent tout simplement la Voie.

Une autre fois, dans le temps, l’abbé qui aimait bien s’amuser avec ses disciples, leur dit de le suivre à la vieille tour du monastère dont les escaliers étaient en ruines et à laquelle on n’accédait plus que par une échelle. L’abbé enleva l’échelle et dit aux moines :

  • Alors maintenant qui peut m’expliquer comment monter dans la tour.

Les moines se regardèrent l’air perplexe. A la fin l’un d’eux se risqua à dire : il faudrait s’accrocher aux pierres qui dépassent un peu et ainsi on pourrait escalader la tour.

  • Trop compliqué et surtout trop risqué, dit l’abbé. Je te signale que certains d’entre nous sont déjà âgés et ne pourraient y arriver, or nous sommes bien d’accord que tout le monde doit pouvoir monter au sommet de la tour, non ?

Bon alors dit un autre moine, on pourrait lancer une corde qui s’accrocherait au sommet et ainsi tirer chacun au moyen de cette corde. Je suis sûr qu’on pourrait y arriver, ajouta-t-il tout fier de sa proposition.

  • Nous n’avons pas de corde assez solide, dit l’abbé. D’autre part dans ce monastère nous devons compter sur nous-mêmes et non dans des artifices compliqués.

 

Un troisième proposa alors d’utiliser la méthode égyptienne, c’est-à-dire d’aller chercher des pierres à la rivière et de la boue pour construire un pont incliné qui mènerait jusqu’au sommet de la tour, ainsi chacun pourrait simplement marcher sur ce pont et tout le monde aurait les forces de grimper.

  • Oui c’est une possibilité, dit l’abbé. Cela risque de prendre des kalpas ta solution et franchement entre le zazen, les repas, la vaisselle et le samu, sans compter nos études des textes anciens et nos traductions, nous n’avons franchement pas le temps de nous lancer dans une telle entreprise.

 

J’ai compris dit un quatrième, en fait il n’y a pas de solution, on oublie simplement de grimper sur cette tour et puis voilà. L’abbé sourit mais ne dit rien.

C’est seulement à ce moment qu’un autre moine, qui n’avait pas bougé jusqu’à maintenant et n’avait rien dit se leva en silence et alla chercher l’échelle.

Ne compliquez surtout pas la Voie.

Zazen 4

La foi est indispensable, encore faut-il qu’elle soit bien ancrée, ancrée dans la pratique. Toute voie spirituelle sans pratique n’est en fait qu’une illusion de notre esprit, aussi éclairé soit-il. Pratique de zazen régulière bien sûr, mais pas seulement.

Lin-chi dit : « L’esprit de chaque jour est la Voie. Compagnons, que recherchez-vous ? Cet homme de la Voie qui ne dépend de rien, sa lumière brille clairement, rien ne lui a jamais manqué. Si vous ne voulez pas du tout être différent des patriarches et des bouddhas, apprenez à voir les choses de cette façon et ne vous abandonnez pas au doute ou aux questions. Alors que instant par instant votre esprit ne fait aucune différenciation, il peut être appelé le patriarche vivant. Mais si votre esprit est amené à faire des différences, sa nature et les manifestations de chaque jour deviennent séparés. Mais pour autant qu’il ne différencie rien, alors la nature de votre esprit et les phénomènes de chaque jour ne sont pas séparés. »

Foi et pratique vont de pair, la pratique fortifiant la foi et la foi générant la pratique. Ceci se trouve déjà dans notre posture de zazen. Si le corps est droit, l’esprit l’est et sans esprit droit pas de posture noble et droite. Ceci est également équilibré par la paix des épaules et du ventre qui fait face sans peur aux événements. Le va et vient tranquille de la respiration dont nous prenons soin procure un refuge à partir duquel nous pouvons agir en gardant un contact intime avec notre être. Le rassemblement des mains l’une sur l’autre balance nos deux hémisphères. L’étude simple de notre corps en posture de zazen contient en elle-même d’innombrables enseignements sur nous-mêmes si nous y sommes attentifs. La pratique dans la vie de tous les jours est également d’être attentifs à notre vie.

Chaque jour le nirvana et le samsara se mélangent normalement, nous vivons constamment les deux. Il s’agit de tirer tous les enseignements de nos actions, de nos rencontres, de ne pas passer à côté ni de nous-mêmes, ni des autres et de nous éveiller au fait si simple que notre vie elle-même est la vie du patriarche vivant, si nous le voulons bien. Il n’y a pas deux mondes, le monde du zen et le monde commun, nous n’avons qu’un seul monde : le nôtre.  Ce monde de tous les jours est le monde de la voie spirituelle, quel qu’il puisse être. Dans le new age les gens veulent juste parfois le côté du paradis me semble-t-il, dans le zen les pratiquants restent dans le samsara avec leurs frères. J’aime beaucoup la phrase qui dit : le chemin qui monte sur la montagne, le chemin du satori, est le même que celui qui descend de la montagne, le chemin de la compassion. Il n’y a qu’un seul chemin et nous le parcourons dans les deux sens constamment.

Pour un bodhisattva la pratique de tous les jours est de faire le bien. Le grand vœu que nous refaisons tous les jours de sauver tous les êtres parait des fois à certains très lointain. Faire le bien est le réaliser, à chaque occasion sans s’échapper.

Ce que je voulais dire est que la pratique du moine ne s’arrête pas à la sortie du dojo ou du temple mais continue à chaque instant. La Voie spirituelle ne disparaît pas dès qu’un pied est mis hors du zendo mais bien au contraire doit s’étendre à notre vie, devenir naturelle, aussi est-ce un vœu infini car on n’y arrive jamais, il y a toujours du travail à faire, chaque jour, avec courage. Le courage du bodhisattva, on peut dire aussi la foi du bodhisattva, est de sauter sans peur dans les phénomènes. Ceci est semblable à l’histoire du moine qui grimpe jusqu’au haut d’un mât. Arrivé au sommet, son maître lui dit : monte encore. Là il doit sauter dans la vie, avec tous ses phénomènes, lâcher ce à quoi il s’accroche. Là il doit compter sur sa foi inébranlable.

Bien sûr tout cela n’est pas aussi facile que de le dire. Tous les patriarches ont persévéré et ils étaient aussi humains que nous le sommes. Aujourd’hui qui sont alors les patriarches : quelques-uns, des êtres exceptionnels, ce ne serait guère suffisant pour assurer le bien. La pratique du bien ne peut être semblable à un cerf-volant chinois : un carré de toile qui fait voler une longue queue, non. Les patriarches d’aujourd’hui sont nous-mêmes. Pour les générations futures dit Dogen. Il est dit aussi que chaque jour Lin-chi faisait planter un arbre. Il y a beaucoup d’arbres qui poussent, beaucoup donnent des fleurs mais il en faut beaucoup aussi qui donnent des fruits. C’est le travail de la pratique spirituelle continue de chacun d’entre nous et de tout le monde en fait. Eveillez-vous et faites briller la lumière de la joie spirituelle pour tous. Ayons aussi ce grand souhait.

Zazen 5

Foi, pratique et également compréhension, tous les trois sont liés, et aucun d’eux ne devrait être négligé dans un parcours de haute dimension humaine.

Je sais il est dit également que le zen n’est pas quelque chose à comprendre. D’accord, mais évoluer vers une haute dimension demande quand même une compréhension, ne serait-ce que pour éliminer de notre esprit les idées fausses. Les idées fausses, ce n’est pas ça qui manque à vrai dire. Je me demandais l’autre jour en discutant avec un ami très catholique : qui parmi les catholiques croit que Jésus n’était que quelqu’un d’autre ?

Au début de la pratique de zazen, surtout avec l’imagerie fantasmagorique des génies et des Bouddhas féeriques du bouddhisme indien, des personnes voient le Bouddha comme un être à part, le seul à avoir eu l’illumination, et ses paroles sont vues comme la vérité elle-même. Tous nous sommes les héritiers de l’éveil du Bouddha aussi avons-nous un grand respect pour notre fondateur. Il en est presque devenu un Dieu dans certaines traditions, où des offrandes et des prières lui sont dédiées. Puis est apparu le ch’an, beaucoup plus pratique, plus proche de la vie et surtout plus immédiat et parfois très rude d’abord. Là on trouve alors à nouveau Lin-chi qui dit : « Où est le Bouddha maintenant ? D’après ce que nous savons clairement il n’était pas différent de chacun de nous dans les royaumes de la vie et de la mort. Une véritable personne de la Voie ne se soucie pas du Bouddha, ni des bodhisattvas, ni des arhats, et n’est pas concerné par les bénédictions des trois mondes. Eloigné de tout cela, seul et libre, il ne s’embarrasse jamais de ces choses. Le Bouddha, les patriarches, ce ne sont que des mots élogieux. » Pour lui le triple monde n’est que notre esprit. Peu de gens dans les sangha lisent les textes de maîtres très différents tels que Lin-chi ou Unmon, encore plus radical que Lin-chi.

Plus on cherche ce qu’est le zen vraiment, plus on trouve en fait la vacuité, et nous-mêmes et non pas quoi que ce soit en dehors de notre esprit, ni quoi que ce soit qui puisse être matérialisé en dehors de notre vie. Que voulez-vous que ce soit ? Vos espoirs, vos illusions, votre cocon ? Seuls les enfants croient au Père Noël, les adultes non ; il vaut mieux donc comme adultes en avoir une compréhension adulte. Le contraire serait ce que disait Etienne : « Les religions enfantines. » Il s’agit donc moins de se cogner à la question : qu’est-ce que le zen ? Qui n’a pas de réponse de toute façon vu que le zen n’existe pas en lui-même, mais plutôt de considérer notre propre compréhension de ce qui est la plus haute dimension de notre vie et de nous-mêmes. Nous pouvons bénéficier de pistes signalées par d’autres compagnons de la Voie, rencontrer des enseignements que nous trouvons salvifiques, mais à la fin nous devons devenir maîtres de notre compréhension et aligner notre vie sur nos idéaux les plus élevés. Devenir libres en portant la Voie en nous. Des êtres-zen éveillés.

Je vous souhaite à tous une foi profonde, une pratique invincible et une compréhension élevée. Continuez toujours le satori et la compassion des Bouddhas vivants de notre époque.

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