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Doshin, la volonté de la vérité

ZAZEN 1

Après tous ces ouragans qui ont attaqué Cuba cet été, nous sommes heureux de vous voir à nouveau, et reconnaissants à Stéphane qui nous a permis pour la deuxième fois d’avoir la joie d’être avec vous et de pratiquer ensemble notre voie spirituelle pendant ces quelques jours. Pendant toute cette année vous n’avez pas quitté notre cœur et chaque fois que j’ai revêtu le magnifique kesa que vous m’avez offert, votre présence fut très proche et mon amour pour vous tous nous a aussi tous réchauffé au Dojo de Genève.

Je pense toujours à vous avec un respect immense. Votre courage de continuer la pratique de zazen dans vos conditions difficiles est un exemple très fort de bodhisattvas qui témoignent de toute la lignée des Bouddhas et des Patriarches, aussi avant de vous parler d’autre chose, je voudrais que vous sachiez que je m’incline profondément devant vous.

Comme vous êtes si forts, alors parlons de la vie et du zen dans la vie. Une fois Stéphane avait répondu à Maître Deshimaru à propos d’une remarque que celui-ci lui avait faite : « C’est la vie ! ». Deshimaru lui a répondu : « Non. C’est pas la vie, c’est la Bouddha ! ». Alors une des grandes questions que l’on peut se poser est comment transformer la vie en la Bouddha. Ceci n’a rien à voir avec devenir une image, un prêtre parfait, nous sommes tous faits de chair, d’os et de sang et nous sommes vivants. Quoi que nous fassions, tant que nous sommes vivants, nous resterons des êtres humains, c’est justement ce vivant-là, avec toute sa force, tout son courage, tout son amour, sa joie, ses sentiments, qui est la Bouddha, la vie avec le zen, la vie d’un bodhisattva.

Dans les rivières en Suisse – on a des rivières vu qu’on n’a pas la mer, et des lacs – souvent il y a des truites. En fait il y en avait beaucoup, mais comme beaucoup de rivières sont des fois polluées, aujourd’hui elles sont plus rares. Attraper la vie et la Bouddha est semblable à attraper un de ces poissons rapides directement avec les mains. Il glisse entre les doigts, nous échappe constamment, et même si on en attrape un et qu’on le serre fort, il se tord et saute à nouveau dans la rivière comme une flèche d’argent et nous échappe. La vie, la Bouddha, sont toujours là, mais on ne peut jamais les saisir complètement, c’est pourquoi c’est intéressant.

Etienne avait dit une fois : « Le zen c’est comme aller à la pêche. On vous donne une canne à pêche, on vous montre comment lancer les hameçons. Ensuite il faut de la patience et tout à coup c’est là, un choc au bout de la ligne. Cet instant où le poisson mord, cette vivacité de l’instant. » Tout cela n’a rien à voir avec repêcher des poissons morts dans un étang avec un filet, ce qui est totalement inintéressant. Au contraire tout cela est vivant, le zen vivant, les Bouddhas vivants comme vous maintenant réunis dans ce dojo.

Alors qu’est-ce qui fait de la vie la Bouddha ? Qu’est-ce qui fait que bien que nous ne fassions que naître, vivre et mourir, tout cela ne reste pas simplement absurde ? Qu’est-ce qui se passe d’intéressant qui nourrit notre foi et notre courage. Qu’est-ce qui fait que debout en face de la vacuité de toutes choses, de tout phénomène et de toute pensée, nous continuons à avancer sur la voie de la libération de tous les êtres, de porter nous-mêmes la voie des anciens Bouddhas dans le monde d’aujourd’hui ?

Dogen dit : «  En poursuivant la vérité de Bouddha, nous devrions mettre en première priorité la volonté de vérité. »

Il y a trois chapitres du Shobogenzo de Dogen qui parlent bien sûr de choses différentes, mais pas vraiment différentes. Alors je voudrais essayer de vous en parler, en espérant que peut-être cela vous intéressera. Exprimer l’essentiel est toujours un pari impossible, aussi je ne peux pas le faire, mais vous en vous-même pouvez alors en créer l’essentiel pour vous-même, en tirer votre propre enseignement. Je vous donne quelques morceaux de charbon et c’est vous qui le transformez en or, par la magie de votre vie, de vos expériences et de votre curiosité. Vous pêchez les poissons vivants, et même s’ils vous glissent entre les doigts vous aurez senti leur vivacité. Chaque instant est renouvelé, toute notre vie se passe dans l’instant, notre existence est maintenant. Plouf ! Le poisson retombe dans l’eau, la vie est à recommencer, il faut à nouveau plonger les mains dans l’eau froide, se jeter dans les phénomènes, sans avoir peur de se mouiller.

Alors ces chapitres sont Doshin, la volonté de vérité, Shoji, la vie et la mort, et Keisei-sanshiki, la voie des rivières et des vallées, et la couleur des montagnes. Ici à Cuba on dira plutôt la voie des collines, de la senteur des îles des Caraïbes et de la couleur de l’océan. Car tout cela est la vérité, et si tout cela prend une importance aiguisée pour nous, cela est dû au fait que tout cela aussi est la vie et la mort. Sinon, nous ne ferions que récolter des poissons endormis dans un étang oublié.

ZAZEN 2

Doshin. Do veut dire la Voie ou la vérité. Shin veut dire l’esprit, la conscience, et aussi la volonté. On peut donc traduire Doshin par la volonté de vérité. C’est un chapitre simple et direct et on pense qu’en son temps Dogen l’avait destiné à des laïcs. En fait vu qu’aucun de nous ne vit dans un temple, mais que nous sommes des moines, des nonnes et des pratiquants dans la vie quotidienne, nous pouvons également imaginer que nous sommes ces laïcs, par rapport au clergé monastique dont nous ne faisons pas partie. La volonté de vérité est une chose très importante dans tous les mondes d’aujourd’hui, et c’est un grand problème : pratiquer la volonté de vérité.

La première chose à dire est bien entendu qu’il ne s’agit aucunement de lancer cette phrase à la tête de qui que ce soit d’autre que nous-mêmes. Dans le zen disait Etienne, chacun s’adresse à soi-même. Bien sûr la volonté de vérité c’est mieux que la volonté de mensonge, pourtant ce n’est pas un dogme, c’est pour chacun d’entre nous, d’entrer en contact, de bien connaître et finalement le plus difficile de pratiquer notre volonté de vérité.

Dogen dit : « En poursuivant la vérité de Bouddha, nous devrions mettre en première priorité la volonté de vérité. Les personnes qui savent ce qu’est la volonté de vérité sont rares. Parmi les gens du monde il y a ceux qui sont dit avoir la volonté de vérité mais qui réellement ne la possèdent pas. Il y a ceux qui la possèdent réellement mais ne sont pas connus des autres. Il est difficile de connaître l’existence et la non-existence. » Il dit également une chose très importante : « Nous ne devons pas voir notre propre esprit comme priorité. Comme priorité nous devons voir la Loi que les Bouddhas ont prêchée. Aussi devons-nous nous concentrer jour et nuit sur la volonté de vérité. » C’est la même chose que de voir sa vie non pas uniquement selon ce que nous pensons, mais la voir comme la Bouddha.

C’est intéressant car souvent le zen, sous l’influence du tao, parle de l’importance de connaître son propre esprit. Oui certainement mais alors le voir à partir de quoi ? Regarder son esprit à partir de son ego, à partir de ce qu’on pense, de ce qu’on veut n’est pas le même processus que de voir son esprit à partir de la loi des Patriarches. Voir son esprit à partir de cette loi, disons faire le bien, la loi de la nature, est justement voir cette loi en nous-mêmes et voir notre volonté de l’appliquer.

Un jour un propriétaire terrien qui avait beaucoup de champs de riz est parti à la recherche d’ouvriers pour l’aider à faire ses récoltes. Il alla alors sur la place du village pour recruter des hommes qui voudraient travailler avec lui. Plusieurs personnes se trouvaient ce matin-là sur la place de son village, n’ayant rien à faire. Il s’adressa donc à eux en leur proposant ce travail, et leur demanda de l’aider car il ne pouvait y arriver seul et ses champs risquaient de pourrir vu que la saison des pluies s’approchait. Deux clans se formèrent rapidement. Les premiers lui dirent tout de suite : oui, oui, d’accord nous viendrons travailler aujourd’hui dans tes champs et récolterons le riz pendant toute la journée, de façon à ce qu’aucun grain de riz ne se perde et pourrisse. Les autres n’en avaient pas envie, ils préféraient rester à discuter sur la place du village et voyaient qu’ils n’avaient aucune envie de suer à récolter du riz en devant se baisser sur la terre. Très bien dit le propriétaire des champs à ceux qui étaient d’accord de venir, à tout à l’heure et il partit en confiance. Mais bientôt le soleil se fit plus ardent et la température monta, il commença à faire vraiment chaud. Les premiers se dirent qu’après tout vu la chaleur, il n’avait qu’à récolter son riz lui-même et décidèrent en fin de compte de ne pas y aller. Les autres, ceux qui avaient d’abord refusé, commencèrent à penser qu’il vaudrait mieux pour tout le monde qu’ils aillent récolter ce riz qui autrement risquait de pourrir pour tout le monde. Après s’être concertés ils se mirent en route en fin de matinée et allèrent aider le paysan à ses récoltes.

Pour la volonté de vérité, ne pensez pas à des choses compliquées. Chacun peut comprendre dans tout ce qu’il fait s’il possède ou non la volonté de vérité. Dans un miroir chacun peut voir son visage, dans ses actes, dans les choix de sa vie, chacun peut voir s’il agit avec sa volonté personnelle uniquement ou s’il agit en suivant la volonté de vérité, la volonté de son propre Bouddha, s’il agit comme un Bouddha ou comme un auditeur. C’est très intéressant de voir si oui ou non on suit une volonté de vérité. Bien sûr il n’y a pas vraiment de vérité absolue, mais néanmoins chacun ressent où se trouve la vérité, et non le mensonge. Reconnaissant la vérité, il y a encore la volonté de la suivre. En ce sens vérité et Voie sont très proches. Chacun ressent ce qu’est pour lui dans sa vie la Voie des Bouddhas, la vie des bodhisattvas, il y a encore la volonté de la pratiquer.

Quand je dis ça, je m’adresse aussi à moi-même. Instinctivement je pense être en contact avec une certaine vérité, ai-je le courage de la pratiquer ? Le courage des bodhisattvas est alors de sauter sans peur dans les phénomènes pour témoigner de cette pratique. Quoi faire ? Comment faire ? Nous vivons dans des pays différents, les circonstances ne sont pas les mêmes, mais dans tous les pays Doshin peut être pratiqué, sincèrement, sans faillir, comme c’est possible, faire au mieux sans s’échapper, pour le bien de tous.

ZAZEN 3

Alors par rapport à la pratique de zazen, y a-t-il une vérité ? Quelqu’un qui pratique zazen sans ressentir la foi d’un bodhisattva, sans le désir de sauver les êtres, de faire le bien et de donner une partie de sa vie, peut-on dire qu’il pratique la vérité. Il pratique certainement l’assise, l’écoute du kusen qu’il aime bien ou qu’il trouve déplacé ou stupide, il pratique les cérémonies, peut-être tout cela comme un auditeur, sans s’engager profondément dans son cœur. En Europe, où souvent les conditions sont moins difficiles que dans les pays d’Amérique centrale ou latine, il y a des gens comme ça, qui n’ont du bodhisattva que l’apparence, comme une belle étiquette sur une boîte vide. C’est dommage.

Certains êtres, qui ne nous intéressent pas du tout maintenant mais que nous pouvons également aider, ne connaissent que le mensonge. Le bodhisattva n’a pas besoin lui-même de pratiquer la vérité, toute sa vie est la vérité, mais il pratique la vérité pour élever les gens qui sont dans le mensonge. Certains autres sont persuadés que leur vérité est universelle, et qu’elle est la seule vérité que chacun devrait pratiquer comme eux, les sectaires et les fanatiques. D’autres encore connaissent la vérité du comportement d’un bodhisattva, des actions d’un Bouddha, de la sincérité de la démarche des Patriarches, bref ils ont cette conscience de cette vérité, la voient aussi facilement qu’ils voient leur reflet dans l’eau, mais seulement ils en restent là, et risquent de finir comme des poissons étouffés dans un étang dont l’eau croupit petit à petit, tout cela sans le voir vraiment. Par ailleurs ce n’est pas la volonté qui leur manque, ils ont une volonté forte, sans faille, mais pas vraiment pour la vérité. 20, 30% de vérité leur suffit. Aussi faut-il les deux, la volonté et la vérité, jusqu’au bout, une détermination ferme, une foi indestructible.

La volonté de vérité est difficile à pratiquer complètement. Mais si vous voyez quelqu’un qui se noie par exemple, il n’est pas possible de se dire que le sauver à moitié suffit. Bon si vous réparez une voiture, ça vraiment les Cubains connaissent ça de façon fantastique, si vous réparez le moteur mais pas les roues, impossible de s’en servir. Vous avez vu ce film ? Oui, à moitié. C’est vrai dans la vie on ne fait pas les choses à moitié, c’est pas possible, on ne fait pas des enfants à moitié, ça n’existe pas. Et pourtant les gens en ce qui concerne la volonté de vérité croient que c’est possible. Etes-vous animés de l’esprit du bodhisattva ? Oui, oui, à moitié. Moitié Bouddha, moitié être humain non plus ce n’est pas possible. Entièrement Bouddha, entièrement humain, il faut avoir la sincérité de se regarder en face.

Chacun d’entre nous comprend volonté, comprend aussi vérité et donc comprend volonté de vérité sinon aucun d’entre nous ne serait là aujourd’hui en train justement de la pratiquer. Tous nous sommes partis dans les champs aider les récoltes de façon à ce qu’aucun grain ne pourrisse, c’est la marche héroïque des bodhisattvas.

Un jour de grande chaleur, un maître zen s’éventait doucement. Un moine s’approcha de lui et lui fit cette remarque : « La nature de l’air existe partout, et le vent souffle dans tous les endroits ! Pourquoi utilisez-vous un éventail, maître ? Pourquoi créez-vous du vent ? » Le maître répondit : « Vous savez seulement que la nature de l’air existe partout. Mais vous ne savez pas pourquoi le vent souffle dans tous les endroits ! » Le moine demanda alors : « Que veut dire : il n’est pas un endroit où le vent ne souffle ? » Le maître continua de s’éventer en silence, et le disciple s’inclina. Ainsi la vérité existe partout, dans les rivières, dans les montagnes, dans l’océan, dans la beauté des îles des Caraïbes. Pour les êtres humains aussi la vérité existe partout, pourtant sans éventail, le vent de la vérité ne soufflera pas dans leur vie.

La nature est simplement la vérité elle-même, le monde réel et manifeste. Chaque jour les lois de l’univers régissent les galaxies, les systèmes et les planètes, tout cela réalise le dharma. Lorsque les pensées qui tournent dans le labyrinthe de notre esprit s’évanouissent d’elles-mêmes, alors nous pouvons aussi naturellement nous ouvrir à cette vérité. C’est un peu similaire à l’histoire du petit moine et du mât.

Un jour un maître arrive dans une fête foraine avec son disciple. Au milieu de la place il y avait un mât et le concours consistait à arriver au sommet du mât en y grimpant avec les mains et les pieds. Le mât était haut et peu de gens se risquaient en faire l’ascension de peur de tomber et de se blesser, voire de se casser la tête. Le maître dit alors à son disciple : vas-y grimpe en haut de ce mât. Bon, le petit moine y va sans discuter, agrippe le mât et commence à monter. Avec beaucoup d’efforts de volonté il y arrive finalement et se tient fermement au haut du mât vu qu’il a le vertige. A ce moment son maître lui dit : grimpe encore !

Au début il y a la volonté de vérité, comme il faut de la volonté pour grimper en haut du mât. Mais là, comment lâcher le mât, comment abandonner. Nul ne peut finalement accrocher la vérité sans abandonner. Abandonner la volonté, ses efforts, pour rejoindre alors la vérité des êtres inanimés, de la nature, de l’océan, de cette vérité qui remplit tout. Dans cette vérité-là tomber par terre n’existe plus, dans la vacuité de toutes choses, nul ne peut tomber quelque part, tous les endroits sont en place. La voie des collines et la couleur de l’océan de Dogen parle de cette voie-là. Il y a les deux, personne ne peut abandonner le sommet du mât s’il n’y est pas préalablement monté, nul ne peut abandonner ses efforts sans les avoir d’abord fournis. Même chose pour la vérité pour les êtres humains, nul ne peut abandonner finalement sa volonté de vérité pour rejoindre la vérité naturelle du monde réel de l’univers, sans avoir été animé de cette volonté d’abord.

Très simplement pour abandonner les choses, il faut les faire d’abord. Si vous abandonnez au départ, vous ne faites rien.

ZAZEN 4

Keisei-sanshiki. La voix des collines et des vallées et la couleur de l’océan. Kei veut dire la rivière, la vallée et sei le son ou la voix. San est la montagne, mais pour ici on pourrait dire Keisei-kanshiki, kan l’océan et shiki la forme, la couleur.

La nature est simplement la vérité elle-même, le monde réel. Elle manifeste chaque jour les lois de notre univers, en ce sens elle réalise simplement le Dharma de façon immédiate et automatique, aucune complication de l’esprit. Ainsi est-il dit que les vallées et les collines sont le corps pur du Bouddha et le son de l’océan la voix du Bouddha. Souvent lorsque notre esprit est en proie à la peur, à l’angoisse, au doute, la vie simple de la nature nous ouvre les portes du labyrinthe de notre esprit et nous permet de nous en libérer, de nous retrouver libres comme nous l’étions auparavant. Quand j’étais petit j’ai eu la chance de pouvoir aller en vacances à l’océan, le bruit des vagues et son immensité m’a toujours fasciné. C’est comme un infini, toujours changeant et toujours là.

Dans ce chapitre Dogen parle de la nature, qui par ses bruits, ses couleurs et ses formes permet à l’être humain de voir directement des choses en lui-même qui lui étaient cachées depuis des années. Cachées par quoi ? Par son esprit, par les méandres de son esprit. On croit toujours que l’éveil est l’éveil de notre esprit, alors les gens croient qu’il faut qu’ils comprennent, qu’ils analysent pour savoir ce que c’est vraiment, comment ca vient. Ils veulent savoir consciemment ce qu’est l’éveil, sinon ils ont l’impression que cela va leur rester pour toujours inconnu, comme un ailleurs inconnu, une terre jamais entrevue. Ils cherchent la vérité comme une chose spéciale, et pensent que tant qu’ils ne l’ont pas trouvée alors même qu’ils ne savent pas en quoi elle consiste, ils restent dans l’erreur.

Justement ici Dogen parle d’un éveil qui est l’expression du corps, et aussi de l’esprit bien sûr, mais du corps, qu’on oublie souvent lorsqu’on cherche des explications, alors qu’il est en lui-même notre source réelle et tangible de vérité. Il connaît immédiatement les expériences de notre existence et est donc lui-même également source d’éveil naturel.

Dans le royaume de Song vivait un laïc nommé Toba. Il était poète et Toba était son nom de plume. Un jour il visitait la région de Lushan, connue pour ses paysages magnifiques et il entendit le son de la mer qui rugissait dans la nuit, comme les vagues sur les rochers du Malecon quand il fait nuit. Il est dit qu’il réalisa alors sa vérité, la vérité. Il écrivit alors ce poème qu’il présenta au maître zen Shokaku Joso :

 

            Les voix des vagues de l’océan sont celles de Bouddha

            La forme des collines et de l’île n’est rien d’autre que son corps pur

            Dans la nuit, 84’000 vers de poésie

            Dans un autre jour, comment puis-je les dire aux autres ?

 

Dogen alors ajoute : « Il est infiniment dommage que si souvent la forme concrète de l’enseignement, c’est-à-dire de manifester le Dharma par le corps, semble s’être dissipée. Qu’est-ce qui a fait que Toba ait jeté ce regard neuf sur la forme des collines et entendu les voix des vagues de l’océan ? Une seule phrase ? Une demi-phrase ? Ou 84’000 vers de poésie ? Il est une honte que les sons et les formes soient restées cachées dans les collines et les eaux. Mais nous devons être heureux qu’il existe des moments dans lesquels, grâce aux causes et aux conditions, les sons réels et les formes réelles se montrent dans les collines et les eaux. Comment le corps de loi peut-il exister et disparaître ? Devons-nous apprendre que les formes sont proches lorsqu’elles sont apparentes, ou proches lorsqu’elles sont cachées ?

Au cours des printemps et des automnes précédents Toba n’a ni vu ni entendu les collines et les vagues, mais à ce moment à travers la nuit, il est capable de voir et d’entendre les collines et les vagues. Les Bodhisattvas qui se rapprochent de la vérité devraient aussi ouvrir la porte à cet enseignement. » A quoi devons-nous attribuer l’expérience de Toba, est-ce lui qui réalise la vérité ou est-ce les collines et les vagues ? Lorsque Bouddha fit tourner une petite fleur dans ses doigts, tous la virent mais qui la regarda, qui a regardé cette scène si douce avec des yeux clairvoyants, avec les yeux de Bouddha. Seul Mahakashyapa a eu ce regard.

Si vous voyez toutes choses à travers l’œil de la vraie loi, à travers l’œil de la vérité, tout prend une existence présente, vous voyez le monde réel à travers la nuit. En même temps vous voyez alors votre propre vérité, car elle n’est pas séparée du reste. C’est si simple qu’en fait vous risquez de continuer à vouloir chercher cette vérité ailleurs, à vouloir autre chose et manquez alors cet instant, l’instant du bruit des vagues, du souffle du vent de la mer sur votre visage, de la fleur qui tourne, du goût du thé le matin dans votre bouche, de toutes les choses qui touchent votre corps en premier lieu. Dans la rue vous croisez des gens, avec l’œil de la vérité vous voyez alors toute cette humanité. Avec l’œil de la vérité, avec des yeux clairvoyants, vous pouvez voir immédiatement la manifestation du Bouddha et du corps pur, partout ainsi qu’en vous-même.

ZAZEN 5

Le zen est une expérience vivante, tout à coup une connexion réelle, vivante se fait entre le monde extérieur et votre corps, soudainement. Dans l’instant vous êtes cette expérience. Plus vous la chercherez, plus vous la manquerez.

Kyogen était en train d’étudier dans le monastère de Dai-i. Un jour Dai-i lui dit : « Vous êtes brillant et acéré, et vous possédez une grande compréhension. Sans vous référer à aucun texte, dites-moi une phrase dans l’état où vous étiez avant la naissance de vos parents. » Kyogen cherche mais ne trouve rien à dire. Il regarde dans tous les livres, dans toutes les notes qu’il a collectées au cours des années passées, mais rien. Alors il les brûle en disant : « Un biscuit de riz sur une peinture ne peut enlever la faim. Jusqu’à ma mort je ne désire pas comprendre le Dharma pendant ma vie. Je veux simplement être un moine qui sert la guen-mai du matin et le repas de midi » C’est ce qu’il fit pendant de longues années. Une fois il dit à Dai-i : «  Kyogen est un ignare sur le corps-esprit et incapable d’exprimer la vérité. Pouvez-vous m’en dire quelque chose ? » Et Dai-i lui répondit : » Cela ne me dérangerait pas de dire quelque chose pour toi. Mais si je le faisais, peut-être m’en tiendras tu rigueur par la suite. »

Après des années Kyogen se retira dans une montagne et y construisit une hutte. Autour il planta des bambous. Un jour pendant qu’il était en train de balayer sa petite cour, un petit caillou fut balayé et alla frapper un bambou. Toc ! En entendant ce son Kyogen réalisa soudainement un grand éveil. Il prit un bain, se purifia et faisant face à la montagne il brûla de l’encens et se prosterna. S’adressant en pensée à Dai-i, il dit : « Grand maître, si vous me l’aviez expliqué avant, comment cela aurait-il été possible ? » Il vit alors le monde qui l’entourait et lui-même à travers ce qui l’embrumait avant. C’est une expérience, la sienne, celle de sa vérité.

Combien de fois avons-nous shooté un petit caillou contre un trottoir, un mur, une poubelle, sans rien remarquer du tout. Alors pour Kyogen est-ce l’effet du caillou, du bambou, de Kyogen lui-même, ou est-ce son esprit ? Tout est dans une expérience de l’instant, il n’y a rien de plus à comprendre. Même si vous vouliez savoir, connaître absolument la vérité de Kyogen, impossible, ce n’est pas la votre. Comment pourriez-vous la comprendre ? Si c’est votre vérité, alors rien à comprendre non plus, elle se passe c’est tout. La vérité surgit, comme un lac qui gèle d’un coup, comme un coup de timbale au milieu d’un concert, un coup de tonnerre au milieu d’un ciel bleu, à condition de la voir, d’y être ouvert, disponible, sensible.

Il y a le toc du caillou sur le bambou et le silence, comme si vous jetiez un caillou dans un petit lac entouré de rochers : plouf, c’est tout, il n’y a rien de plus, apparaît alors simplement l’immensité du silence et cette rupture. Un phare qui s’allume d’un coup dans la nuit reflète l’immensité de l’obscurité. Pour nous aussi, l’immensité de notre karma sous-jacent qui rode en nous silencieusement et tout à coup une brisure, une étincelle, un choc. Vous voyez ? Une petite chose au milieu de notre vie et le monde apparaît nouveau, vivant et au même instant notre esprit redevient neuf, notre monde n’est plus le même, le rêveur s’est éveillé, notre vérité apparaît alors qu’elle dormait enfouie dans notre esprit, bien loin de la surface de nos pensées.

Le toc du caillou, ou autre chose car ce n’est pas forcément un caillou pour tout le monde, cela peut être des milliers de choses différentes, et nous-mêmes réalisons la vérité, en même temps, comme Bouddha l’a réalisée en voyant l’étoile du matin, ce matin-là alors qu’il la voyait sans la voir depuis des matinées et des matinées. Un déclic et le monde s’ouvre, et la vérité apparaît. Mais quelle vérité me direz-vous à la fin ? Tu vas nous dire finalement qu’est-ce que c’est cette vérité ? Alors vous voulez quelque chose d’autre ? Autre que le petit toc d’un caillou, d’une étoile un matin, de quelques gouttes de pluie sur la cour du temple, du goût du thé un matin où vous dires : ah ! C’est bon le thé. Tout cela est la vérité, la vérité de toutes choses, celles de notre monde, il n’y en a pas de cachée, de magique, d’ésotérique, il y a juste l’unité de notre monde dans l’instant, si vu avec l’œil de la vraie loi. La volonté de vérité est la volonté de voir le monde tel qu’il est, notre vie telle qu’elle est vue à travers l’œil de Bouddha.

Dogen dit : « Comment ceux qui ne connaissent pas les pousses de pins au printemps et ne voient pas les chrysanthèmes en automne, vaudraient même le prix de leurs sandales de paille ? Comment pourraient-ils couper les racines ? » Au début la vérité reste extérieure, ensuite elle devient évidente, comme l’eau pour le poisson, l’espace pour nous et les oiseaux, il n’y a pas de sens secret, vous seuls portez la voie en vous-même. Vous devez porter la voie seuls, dans l’intimité de votre corps, ce contact intime avec tout, le silence. Ne cherchez pas des mots dans le silence, ne cherchez rien d’autre dans la vérité que la vérité elle-même, le monde tel qu’il est dépouillé de ce que vous pensez en haut du mât. Le silence est le silence, le vide est le vide, la paix est la paix et la liberté est la liberté. Soyez présents, vivants à chaque instant et votre vérité surgira, alors sans vous en rendre compte vous lâcherez le haut du mât et vous ne tomberez pas.

ZAZEN 6

Retrouver ce contact avec tout est la vie. Simplement des choses pratiques de la vie de tous les jours, l’expression réelle de notre volonté de vérité. Le zen n’est pas une croyance, il ne s’agit pas de croire en un Bouddha quelconque, de croire à un éveil futur, mais bien de pratiquer l’éveil de toutes choses tous les jours. De voir chaque jour notre monde à travers l’œil de la vérité. Ainsi la vie et la mort deviennent la vie et la mort de tous les Bouddhas, réelles et non un passe temps absurde où tout le monde cherche un but impossible.

Dogen a aussi écrit un chapitre qui s’intitule Shoji, ce qui veut dire la vie et la mort. Il dit simplement : « Il y a une façon très facile de devenir Bouddha. Ne commettez pas de mauvaises actions ; n’ayez aucun attachement ni à la vie, ni à la mort – ce qui ne veut pas dire que tant que nous soyons vivants nous ne devrions pas aimer la vie. Une fois Stéphane avait dit : pour un mort la vie c’est ce qu’il y a de mieux -, montrez une compassion profonde pour tous les êtres vivants. Soyez libérés de l’esprit qui déteste des milliers de choses et libéré de l’esprit qui les désire. Ayez l’esprit sans pensées et sans rancœur, ceci est appelé Bouddha. Ne cherchez rien d’autre. » Ceci est appelé une vie de vérité, ne cherchez pas la vérité en dehors de cela. Les collines et l’océan expriment cette vérité de façon naturelle. Nous aussi nous pouvons exprimer cette vérité de façon naturelle, sans nous échapper et sans nous y attacher.

L’esprit du moine est de voir, de bien voir que toute sa vie est la Bouddha. Se lever, marcher, se coucher est la Bouddha, tout est la marche héroïque des bodhisattvas, tout est la manifestation de l’éveil, tout est vérité. Ne négligez aucun enseignement de votre vie, alors rien ne sera en dehors de la Bouddha. L’œil de la vraie voie transforme tous les phénomènes, même les plus insignifiants. C’est mieux de faire comme ça plutôt que de ne rien voir et de laisser passer le temps que nous avons. Tout est la vie et la mort. Evidemment quand c’est dit, c’est facile à comprendre, en principe tout le monde devrait être d’accord là-dessus et pourtant c’est très difficile à pratiquer. Tellement difficile qu’il faudra toute notre vie et encore. C’est pourquoi à la racine la volonté de vérité est très importante, le désir de vérité.

Cette vérité-là n’est pas à mettre en opposition avec le mensonge car elle est toute vérité et remplit notre monde de vérité. Dans l’instant où Mahakashyapa a vu le Bouddha et la fleur qui tournait délicatement dans ses doigts, tout son monde était présent dans cette scène. On peut vivre absent ou présent, c’est l’histoire de chacun. Mais c’est mieux de vivre présent qu’absent.

Par exemple, si vous faites le vœu, si vous vous dites : « Je fais le vœu, avec tous les êtres vivants, d’entendre le véritable Dharma à travers toute ma vie. Si je suis capable de l’entendre, je ne douterai jamais du Dharma réel et conserverai ma foi. Si vous faites ce vœu, il deviendra naturellement la cause et les conditions pour l’authenticité de votre esprit. »

ZAZEN 7

Beaucoup de gens cherchent à s’échapper de leur vie qui passe, dans laquelle ils auraient des fois tendance à penser qu’il ne se passe rien, que le temps s’écoule inexorablement. Alors ils voudraient quelque chose, quelque chose d’autre, de différent, quelque chose qui varient leurs envies, leur espoir, qui les fasse vivre l’espace de quelques instants d’éternité. C’est humain aussi quand leur vie ramène le spectre de leur non-existence.

C’est peut-être pour combler ce vide intérieur qu’ils cherchent à consommer de plus en plus, se réjouir, se souvenir, comble l’espace entre les instants plus existants. L’être humain aime bien ça, mais à un moment ou à un autre, ça ne suffit plus, il voudrait encore autre chose, mais quoi ? Là bien sûr est toute la question. Alors peut-être se tournent-ils vers la vie religieuse, ou ce qu’ils pensent être la vie religieuse, des rassemblements immenses de la foi, écouter le pape ou un gourou, sans réaliser que la vérité est déjà en eux-mêmes. Certains même s’échappent dans des paradis artificiels, alcool, drogue, toujours plus d’excitation. Alors qu’est-ce que c’est la vie religieuse ?

C’est d’abord la foi profonde de chacun. Moi par exemple je n’ai pas du tout l’habitude de ne rien faire. Le dernier dimanche du camp d’été, Maria Teresa était toujours en Espagne, je fais le ménage pour que l’appartement ne soit pas en perdition quand elle rentre et avant de me lancer dans de la calligraphie ou des trucs que je dois faire pour le travail, je laisse s’installer ce vide. Comment compter sur soi-même pour combler cette partie cachée de non-existence ? Pensez par exemple aux moines des monastères, toujours les mêmes journées, pas de changement, les saisons passent, les prières ou le zazen continu, les repas tous avec du riz. Un morceau de viande devient un événement. Vous avez fini de manger, alors lavez vos bols. En même temps l’esprit qui crie : encore, encore quelque chose d’autre. Cela si bien sûr vous réfléchissez à votre vie.

En zazen tout cela disparaît, les nuages s’évanouissent, les rivières recommencent à couler et l’océan est présent, le monde est là. Pourquoi des fois ce monde-là disparaît-il ? C’est comme le petit moine au sommet du mât, comment faire un pas de plus ? C’est le Genjo koan, le koan de notre vie, se retrouver face à soi-même. Là le bodhisattva doit se tenir debout en face de la grande vacuité et continuer à sauver tous les êtres. La Bouddha. Ne pas s’échapper de ces instants, et les transformer en la Bouddha, trouver l’endroit invincible, au-delà des phénomènes, voir la soif et ne pas oublier le bodhisattva.

Etienne disait : « S’il ne vous manquait pas quelque chose, vous ne pratiqueriez pas zazen. » Il ne sert à rien de se dire qu’après tout il ne nous manque rien, il faut voir ce rien jusqu’au fond du baquet, jusqu’au fond du puits, alors le fond du baquet lâche.

Tout cela peut-être vient d’un sentiment de séparation, séparation entre la nature et soi-même, séparation d’avec les autres. Avec est très important, comme a dit Bouddha : avec tous les êtres, ce qui veut dire aussi avec soi-même. Soyez avec vous-même. Ne perdez pas contact avec la loi des choses, avec votre foi profonde, car tout est là maintenant. Et plus tard tout sera là maintenant. Il n’y a pas d’ailleurs, il n’existe pas un éveil ailleurs, seul maintenant existe. Comprenez bien que toute votre vie est juste là maintenant, toute la plénitude de votre vie est là entre vos mains, maintenant. Alors vous pouvez vous récupérer vous-mêmes, même cette vacuité est vous-même, vous n’allez pas tomber en lâchant le mât. Alors votre liberté surgit de ce vide même et la disponibilité apparaît.

Il y a une différence entre faire quelque chose et courir après quelque chose. Si tout ce que vous faites est dans l’intention de courir après quelque chose, c’est encore la soif, boire de plus en plus d’eau salée, alors que toute l’eau douce est à portée de vos mains, que l’équilibre de votre esprit se trouve déjà dans votre esprit. Il y a bien sûr des choses que nous faisons qui nous satisfont pleinement et d’autres pas. Alors il faut faire les choses qui nous satisfont et non pas les autres. C’est à vous de savoir ce qui vous satisfait vraiment, personne ne peut vous le dire, vous devez l’inventer vous-même, vous devez inventer la voie vers la Bouddha ; de toutes façons la vie est là.

Nous avons dit que le courage du bodhisattva est de sauter dans les phénomènes, sans peur, et sans arrogance. Pensez donc à vous-mêmes comme le bodhisattva qui va sauver le monde, sauvez votre propre monde et libérez-vous en, intérieurement. Ceci vous satisfera même au-delà de ce que vous pourriez espérer. La voie est sous vos pieds, maintenant, elle n’est pas plus loin, à l’autre bout du chemin. Elle y sera quand vous y serez. C’est simple à comprendre, difficile à pratiquer, mais c’est tout à fait possible.

Pour cela la pratique de zazen est d’un grand secours, aussi continuez régulièrement, sincèrement, à chaque instant, sans essayer d’accrocher quelque chose. La pratique de zazen sera toujours ainsi, dans vingt ans, ce sera toujours la pratique de zazen, mais pendant ces vingt ans elle vous aura habité à chaque instant et chaque instant de vie sera de plus en plus la Bouddha, naturellement, inutile de courir après.

ZAZEN 8

Suzuki Roshi a dit : « A proprement parler les bouddhistes n’ont pas d’enseignement. Nous n’avons ni Dieu, ni divinités. Nous n’avons rien. Ce que nous avons c’est justement ce rien, voilà tout. Alors comment les bouddhistes peuvent-ils être religieux ? Quel genre de sérénité est la nôtre ? On peut se le demander. La réponse ne réside pas dans notre conception spéciale de Dieu ou de la divinité, mais plutôt dans la compréhension de la réalité qui est devant nous. Où sommes-nous ? Que faisons-nous ? Qui est-il ? Qui est-elle ? Lorsqu’on observe ainsi les choses, on n’a pas besoin d’un enseignement spécial sur Dieu, vu que tout est Dieu pour nous. Instant après instant nous avons Dieu en face de nous. Et chacun d’entre nous est également Dieu ou Bouddha. Aussi n’avons-nous besoin d’aucune idée spéciale de Dieu ou Bouddha. Peut-être est-ce là le point. »

La solution ajoute-t-il est de continuer à marcher encore et encore. Continuer est le satori des Bouddhas et des Patriarches qui sans interruption nous ont transmis cet enseignement que nous devons nous-mêmes digérer, en faire notre enseignement de nous-mêmes à nous-mêmes, encore et encore. Ceci est l’au-delà du par-delà.

Un jour un vieil homme rendit visite à maître Ryokan et lui di : «  J’aimerais vous demander de faire un kito pour moi. J’ai vu beaucoup de gens mourir et moi aussi je devrai mourir un jour. Alors s’il vous plaît, faites un kito pour que je vive longtemps. »

  • D’accord, faire un kito pour vivre longtemps n’est pas difficile. Mais quel âge avez-vous ?
  • Je n’ai que quatre-vingt ans.
  • Vous êtes encore jeune. Un proverbe japonais dit que jusqu’à cinquante ans on est comme un enfant, et qu’entre septante et quatre-vingt ans, il nous faut aimer.
  • D’accord, faites-moi un bon kito.
  • Jusqu’à quel âge voulez-vous vivre ?
  • Pour moi c’est assez de vivre jusqu’à cent ans.
  • Votre désir n’est pas vraiment grand, il ne vous reste que vingt ans à vivre. Ce n’est pas tellement long. Mon kito est exact donc vous mourrez exactement à cent ans.

Le vieil homme alors prit peur :

  • Non ! non ! faites que je vive jusqu’à cent cinquante ans.
  • Actuellement vous avez déjà quatre-vingt ans, vous avez donc dépassé la moitié de ce que vous désirez. A partir de maintenant les septante ans qui vous restent vont passer comme une flèche.
  • Alors donnez-moi jusqu’à trois cent ans.

Ryokan répondit :

  • Comme votre désir est petit ! Seulement trois cent ans ! Un proverbe dit que les grues vivent jusqu’à mille ans, les tortues jusqu’à dix mille ans. Comment désirez-vous ne vivre que trois cents ans ? Si des animaux peuvent vivre si longtemps, pourquoi vous-même comme être humain ne désirez-vous vivre que si peu de temps ?
  • Tout cela est bien difficile, dit le vieil homme. Pour combien d’années de vie pouvez-vous me faire un kito ?
  • Ainsi vous ne voulez pas mourir ! C’est une attitude tout à fait égoïste !
  • Certainement, répondit-il.
  • Alors mieux vaut faire un kito pour ne pas mourir.
  • Oui, bien sûr ! Est-ce possible ? Je choisis ce kito-là.
  • C’est très, très, très cher, et cela prend beaucoup de temps.
  • D’accord, dit le vieil homme.

Ryokan lui dit alors :

  • Aujourd’hui nous commencerons par seulement chanter l’Hannya Shingyo, puis chaque jour il vous faudra venir faire zazen dans le dojo. Je ferais alors des conférences à votre intention.

Ryokan le conduisit alors à la foi juste et exacte.

Continuer encore et encore est le satori éternel des Bouddhas et des Patriarches et la vérité que possèdent les bodhisattvas.

ZAZEN 9

Cette histoire a parlé de Ryokan. Ryokan est très atypique dans le zen. Voilà un peu son histoire.

Il s’appelait Yamamoto Eizo, né en 1758 sur la côte ouest du Japon. C’était une époque où le Japon bénéficiait d’une grande paix. Son père était chef d’un village et comme Ryokan était l’aîné il était sensé lui succéder. Mais ça ne lui disait franchement rien du tout et il entra au monastère zen de Kosho-ji à l’âge de dix-huit ans.

Quatre ans plus tard Kokusen passe au temple de Kosho-ji. Alors Ryokan âgé de vingt-deux ans est très impressionné par lui et décide de le suivre. Pendant des années il étudie la calligraphie et la poésie. En 1791 Kokusen meurt, Ryokan a trente-quatre ans. Désigné comme successeur, il est sensé prendre la direction du monastère, mais ça ne lui dit rien. Il part alors en pèlerinage. Pendant dix ans il va sillonner les provinces du Japon, de temple en auberge et d’auberge en temple.

Mais en 1795 il apprend le suicide de son père, pris dans des ennuis politiques. Ryokan retourne donc dans son village natal pour y faire une cérémonie funéraire pour son père. Pendant qu’il est dans son village il découvre à neuf kilomètres du village un ermitage sur le mont Kuyani. Il décide d’y rester. Ce genre d’ermitage devait être très rustique, une sorte de hutte ou de petite maison sans aucun confort. L’ermitage est baptisé Gogo an, ce qui veut dire l’ermitage cinq mesures de riz, ceci parce qu’il recevait cinq mesures de riz par jour, données par le temple le plus proche, ce qui permettait de nourrir l’ermite. Bon mais lorsqu’il s’y installe, cela fait déjà longtemps que le temple ne donne plus de riz, vu que l’ermitage était abandonné. Cela ne fait rien se dit Ryokan, et il garde le nom de Gogo an bien qu’il ne touche plus de riz du tout. En ce moment Ryokan a quarante-deux ans et il va rester à Gogo an pendant vingt années, mendiant sa nourriture puisque les prêtres d’à côté ne lui donnent rien.

Ryokan est très connu au Japon et ses calligraphies sont les plus appréciées. D’ailleurs au Japon les auberges de style japonais sont appelées Ryokan, bien que jamais Ryokan n’aurait pu y séjourner car elles sont généralement très chères. Séjournant à Gogo an il écrivit ce poème :

 

            Je suis venu ici pour rendre hommage à Kannon

            J’arrive face à la montagne au moment où le soleil se couche

            Dans la cour, sur le perron, des insectes grésillent, silence d’automne

            Les herbes sauvages, parsemées de fleurs engloutissent ma canne

            Je marche le long du cours d’eau, cherchant sa source

            J’arrive là où la source semble commencer, déconcerté

            Comprenant qu’on n’atteint jamais la source véritable

            Appuyé à ma canne, partout le bruit de l’eau.

 

Vous croyez qu’il y a une source véritable ? La véritable source de la vérité ? Laquelle ? L’eau, la source, la pluie, les nuages, l’évaporation des océans, tout est un cycle. Où commence-t-il vraiment ? Et quand la source est-elle apparue ? Alors pourquoi vouloir accrocher la source, accrocher la source de la vérité. Comprendre la source de la pratique, la source de l’éveil ? Est-ce le zazen, est-ce la vie, votre éducation, les circonstances, la Bouddha ? Il y a l’eau qui coule, les rivières, les océans et la pratique qui continue, les êtres et les vœux du bodhisattva. La source maintenant c’est vous, ne la cherchez pas ailleurs. Ryokan jouait avec les enfants sur les routes, chacun trouve son chemin, faites-en le chemin de Bouddha.

Si vous comprenez que la source c’est vous-même et maintenant, alors vous n’avez pas besoin de la chercher ailleurs. La question est simplement : qu’allez-vous en faire ? Il serait bien trop facile d’avoir des directives, vous devez faire ceci ou cela, ne pas faire ceci ou cela. Chacun doit inventer ce qu’il fait de sa propre source Chacun est jeté dans sa liberté permanente, face à sa propre responsabilité. Faire face aux vœux du bodhisattva, faire face à la vérité est pour chacun d’entre nous. Ne laissez pas vos champs de Bouddha en friche, cultivez-les, arrosez-les, prenez-en soin comme vous prenez soin de vos yeux.

Eveillez-vous, éveillez-vous, la vie passe comme une flèche.

ZAZEN 10

Une autre chose sur les ordinations. J’ai eu la chance d’avoir un grand mondo avec Stéphane par e-mail sur les ordinations depuis que nous sommes venus ici la dernière fois et son enseignement à ce propos est véritable. Toutes les ordinations sont les ordinations de Bouddha, ceci est symbolisé par le fait que pour les ordinations le kesa est porté sur les deux épaules. Cette cérémonie s’est transmise à travers l’histoire de notre transmission. C’est par la compassion de tous les Patriarches que les ordinations se sont transmises, ordinations de bodhisattvas, de moines et de nonnes, de maîtres dans cette transmission. En essence, à la source ce sont toutes les ordinations de Bouddha, et ça directement.

Mais même au-delà, ce sont les ordinations certifiées par tout le monde cosmique, par les êtres inanimés également, les rivières, les océans, l’humanité, tout ce qui vit et qui chante le chant d’Hannya. La nature aussi chante le chant d’Hannya, les oiseaux, le bruit du vent dans les feuilles, les vagues qui roulent sur les galets de la plage et les nuages qui changent tout le temps. Ecoutez le chant d’Hannya, c’est le chant de votre liberté véritable, le chant de votre vérité profonde.

Un jour un moine demanda au maître du monastère : que se passe-t-il lorsque les arbres perdent toutes leurs feuilles et que seules restent les branches et les racines ? Le maître alors lui répondit : le corps pur reflète le vent précieux.

Allons, allons tous au-delà du par-delà qui est juste notre vie avec la Bouddha, notre corps pur qui est le corps pur du Dharma, notre esprit droit et de vérité qui est l’esprit universel de toutes choses, avec joie, courage et compassion pour tous les êtres. Ceci est la vraie vie d’un être humain, notre vie réelle.

ZAZEN 11

Ceci est le dernier zazen ensemble de ce camp cette année à Cuba. Nous vous remercions du fonds de notre cœur pour votre accueil, votre pratique sincère donne du courage à tous. Maître Deshimaru disait qu’une seule personne en zazen change déjà l’humanité, la grande terre est tournée sens-dessus dessous à l’envers disait Dogen. Merci au tenzo, aux personnes du service qui nous ont servi à manger, au shusso, merci de nous avoir logés, et merci à vous tous qui par votre belle posture ont apporté plus de droiture et de vérité dans notre monde.

Le grand Fuyo Dokai parla une fois de l’esprit de la pratique et il dit : « Moi, moine sauvage, je déclare maintenant ceci : les moines doivent être au-delà de la vie et de la mort. S’il vous plaît si vous pratiquez avec votre corps, vous deviendrez la personne de la véritable voie, et vous vous harmoniserez avec la Voie fondamentale, avec le Dharma. »

Dans ses derniers kusens, Etienne a dit : « S’il vous plait passez devant, enseignez, devenez maîtres et continuez encore, encore et encore, encore, le satori éternel du zazen. »

Alors courage à tous, soyez les lumières de la vérité et éclairez le monde.

Au revoir, c’est ce que nous espérons infiniment.

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