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De la posture de zazen à la carrière du bodhisattva.

Pourquoi dans le zen la posture de zazen est-elle primordiale ? Dogen fut frappé par la phrase de Nyojo : « abandonner le corps et l’esprit ». Il lui répondit : « le corps et l’esprit sont abandonnés ». Tout ce que nous pouvons faire, à la place de nous braquer sur l’abandon du corps, est de créer les conditions favorables à ce que de lui-même le corps soit abandonné, c’est à dire devienne transparent, sans parties obscures ou préoccupantes, illuminé, bien en équilibre et ne nécessitant aucunement que l’on doive s’en soucier de manière consciente. Le corps est là, noble, calme, et nous le percevons de façon naturelle, sans devoir y penser. Notre esprit ne se distingue plus de lui : en cherchant le corps on découvre l’esprit et si on recherche l’esprit on peut le voir présent dans l’observation juste effleurée de notre posture noble, équilibre, tonus, mouvement de la respiration, vie originelle, calme et tranquillité.

Ne devant se préoccuper de rien notre esprit limité par nos opinions, notre dialogue intérieur continuel se calme et s’en va comme les nuages qui passent quand le vent souffle dans la haute atmosphère, le vent de l’esprit originel, sans objet, le vent du calme infini qui nous emmène.

Il est dit dans le Lankâvatâra soutra où le Bouddha s’adresse à Mahâmati, le soutra de l’entrée à Lanka : « Les êtres se font des idées comme le ver-à-soie tisse son cocon : le fil de leurs idées fausses les retient prisonniers, eux-mêmes et les autres. L’attachement à la réalité de ce qui existe ou n’existe pas renforce et resserre leurs désirs et leurs satisfactions. Or ici Mahâmati, il n’y a rien qui adhère ni rien qui n’adhère pas puisque les bodhisattvas voient que toutes choses, dont les enseignements, demeurent dans la solitude, la paix, et sont libres de toute idée fictive. »

En zazen toutes ces idées s’évanouissent d’elles-mêmes grâce à la présence puissante et insaisissable de la posture de notre corps qui nous remplit. Notre esprit se libère, sans objet comme l’espace, notre rigidité s’adoucit avec bonheur, avec douceur, et nous ressentons une empathie avec toutes choses, tout être, car toutes les séparations que nous avons créées se sont ouvertes. Naturellement alors les vœux du bodhisattva peuvent entrer dans notre cœur, notre moelle, notre vie et nous entrevoyons la compassion, les êtres, le bonheur, nos actes, et trouvons notre juste place dans le monde grâce à un regard renouvelé et bienveillant car nous sommes de facto exactement maintenant et ici à notre vraie place. Le désir d’y vivre en chaque jour naît : c’est le début de la carrière du bodhisattva.

Celle-ci est animée à la fois par le vœu d’aider tous les êtres, la compassion, et le vœu de devenir un être éveillé, la sagesse, l’omniscience. Ce n’est pas une obligation de résultats, sauver tous les êtres et l’omniscience sont des processus infinis qui prennent toute la vie.

Il est dit dans le Ratnagotavibhaga à propos du bodhisattva :

« C’est sa compassion et son habileté salvifique qui le lient au monde ; il semble alors se trouver dans l’état des ignorants, lui qui a atteint celui des éveillés. Il a dépassé tout ce qui appartient au monde et cela sans en sortir. Pour le bien du monde il y accomplit sa carrière sans être souillé par ses impuretés.

La fleur de lotus a beau pousser dans l’eau, l’eau ne la souille pas ; lui, il échappe de même à la souillure du monde bien qu’il y soit né. Il a déjà tout pénétré aussi n’exerce-t-il aucun effort lorsqu’il mène à maturité les êtres.

Sans tendre à quoi que ce soit, sans jamais rencontrer d’obstacles à sa sagesse, libre comme l’espace, il déploie son activité en ce monde pour le bien des êtres. Lorsqu’un bodhisattva a atteint ce degré, il est semblable aux Tathagata pour autant qu’il demeure dans le monde afin de sauver les êtres.

Mais il y a loin du grain de sable à la terre entière ou de la flaque d’eau stagnant dans l’empreinte que laisse le pied du bœuf à l’océan ; de même grande est la distance du bodhisattva au Bouddha ! »

Ainsi le bodhisattva continue pendant toute sa vie ses objectifs sans fin de se comporter comme un homme de bien, ouvert à tous, et de posséder tous les phénomènes, comme un bon médecin connaît toutes les maladies et leurs remèdes. Ses deux désirs incomparables le poussent à atteindre un grand éveil dans l’intérêt de tous. Ses vœux font surgir constamment en lui l’énergie de continuer ces processus d’une dimension universelle.

Sa sagesse, son omniscience, lui fait expérimenter toutes choses en leur vacuité : du point de vue absolu personne n’est à sauver, tout est en essence sunyata. Mais le paradoxe et la grandeur du bodhisattva, libre de tous liens et de son moi, plein de bienveillance et de compassion, sont de voir alors les êtres tels qu’ils sont dans leur monde d’insatisfaction. Vivre de cette façon est la clé du bonheur. Qui ne voudrait pas suivre une telle voie, à la fois pleinement satisfaisante pour soi-même et bénéfique à tous.

Sources :

« Aux sources du bouddhisme » par Lilian Silburn, Eds. Fayard, ISBN 978-2-213-59873-4.

« Soutra de l’Entrée à Lanka – Lankavatara », traduit par Patrick Carré, Eds. Fayard, Trésors du bouddhisme, ISBN 2-213-62958-7

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