Aller au contenu
Accueil » Conférence Keisen à Bogota

Conférence Keisen à Bogota

INTRODUCTION

Durant les trente-cinq années pendant lesquelles j’ai pratiqué la méditation zen, le zazen, comme moine bouddhiste zen soto et plus tard en remplissant la fonction de maître zen, tout en travaillant comme physicien au CERN, le laboratoire européen de recherche en physique des particules à Genève, les gens m’ont constamment posé les mêmes questions, et me les posent encore maintenant : comment peux-tu concilier ta profession de physicien avec une pratique religieuse bouddhiste ? Et aussi : pourrais-tu m’expliquer les rapports entre la physique quantique et le zen ?

Le Zen naquit du désir de pratiquer une Voie religieuse avec mon corps et mon esprit. Je restais attiré par cet inconnu ma paraissant être un chemin de vérité.

Pendant ces années également j’ai eu la chance au CERN de participer à des découvertes fondamentales et de travailler avec des personnes de premier plan. Donc ma vie fut autour de ces deux pôles principaux, la participation à la recherche en physique des particules, liée à mon intérêt pour la physique quantique et la cosmologie, et la pratique du corps-esprit en zazen liée à la connaissance des écrits et de la philosophie bouddhiste.

Il est important de voir, avant de mettre en perspective les visions du Zen et de la physique contemporaine, qu’un tel parallèle, naît d’abord à l’intérieur de soi. Par exemple en ce qui concerne la vacuité. En zazen nous l’approchons en laissant s’évanouir nos pensées, en ne les récoltant pas avec notre conscience. Notre esprit devient alors libre de toute attache mentale. Si tout est vacuité, tout être n’est qu’une forme, constamment changeante, sans existence propre. Il est difficile de considérer ne posséder aucune existence propre alors même qu’on se voit exister chaque jour. C’est là que les observations récentes en physique peuvent aider une telle compréhension, en apportant des éléments réels.

De tout temps l’homme s’est intéressé à la connaissance ultime des phénomènes et de sa vie, à la quête de la vérité. Un tel esprit se retrouve naturellement dans la recherche scientifique et dans le désir de donner un sens à sa vie. Ce sens peut être découvert par la méditation zen du corps et de l’esprit.

Le monde occidental ne considère vraiment comme établies que les dimensions observables. Il a fait des méthodes de vérification expérimentale, basée sur des instruments de mesure, la vérité objective. Il ne s’agit pas de contredire cela mais plutôt de considérer que ces méthodes sont des artifices inventés par l’esprit humain. Pourquoi donc dans ces conditions l’esprit humain lui-même, avec son intuition, ne pourrait-il pas faire des prédictions, sans pour autant passer par des outils qu’il a lui-même conçus ? Il est surprenant que les hommes considèrent comme des vérités établies uniquement celles basées sur des observations scientifiques. L’observation de soi-même est rangée au niveau des sciences non exactes car non mesurable.

Arriva alors au XXème siècle une véritable révolution. Selon la découverte de Planck qui est le fondement de la physique quantique, l’énergie possède une structure discrète, discontinue. Nous sommes habitués à un monde continu, fait de relations de causes à effets, d’interactions transmises d’un endroit à l’autre. Comment comprendre alors un monde fait d’entités discontinues. En physique une situation bancale s’est instaurée, on a gardé l’espace-temps continu de la physique classique et de la relativité générale, et les lois de la physique quantique.

Les notions classiques de particules de matière et d’ondes ne sont pas des entités quantiques, qui sont très différentes des objets de la physique classique. Les objets quantiques sont soumis aux lois quantiques, en rupture avec les lois du monde macroscopique. Par exemple si l’on reste dans le seul niveau de réalité du monde macroscopique, le monde de la dualité, les ondes et les particules sont deux choses différentes. En physique quantique, l’onde et la particule sont unifiées. L’introduction d’un nouveau niveau de réalité permet de dépasser cette contradiction.

L’émergence d’un niveau de réalité où les contradictions sont dépassées est capital. De tout temps un tel niveau de réalité participe de l’essence de la connaissance dans le bouddhisme. En zazen, la dualité apparente entre le corps et l’esprit est dépassée par une conscience intégrée corps-esprit. C’est une approche intégrée de soi-même et du monde, directe. Une approche dans laquelle soi-même et le monde qui nous entoure sont unifiés. Une telle approche représente un espoir réel pour l’humanité, l’essence de l’écologie, la source de tout respect et de la compassion envers tous les êtres.

En physique on sait maintenant que le vide ne l’est pas vraiment mais qu’il est « habité » par de multiples particules virtuelles, apparaissant et disparaissant. Ce vide, cette vacuité, représente une grande énigme vraisemblablement liée à ce que nous appelons l’énergie noire, potentiellement responsable de l’accélération de l’expansion de l’univers.

D’une part les concepts liés à la vacuité dans le zen permettent d’approcher plus facilement de façon intuitive la théorie du Big-bang, ainsi que le mécanisme de Higgs donnant naissance à la masse. D’autre part les observations en physique des particules permettent de mettre des images mentales sur des concepts comme la vacuité qui autrement resteraient difficiles d’approche. L’un aide la compréhension de l’autre, et vice et versa.

Donc quels peuvent être les rapports entre la physique contemporaine et le zen ?

Jusque dans les débuts de notre siècle, l’approche scientifique répandue en Occident a toujours été fondée sur l’observation des phénomènes qui nous entourent, suivie d’une approche explicative logique sous formes de théories ou de modèles. L’homme observait son monde comme un objet d’études séparé de son être propre. La réalité de notre monde était perçue comme une entité réglée par des lois immuables quoique pour l’instant inconnues, mais dont la découverte était considérée comme inéluctable et ne dépendant que des progrès futurs des moyens d’observation.

Cette approche a le désavantage d’entretenir une séparation entre l’homme lui-même et l’univers qui l’entoure. C’est la cause principale des dérèglements du monde actuel dans les domaines de l’écologie et des relations inter humaines. Cette forme de connaissance a pris au cours des siècles le pas sur tout autre forme de connaissance et notamment estompé dans les sociétés occidentales les connaissances contemplatives, telle l’approche méditative, en particulier celle du zen, considérée par beaucoup comme non crédible. C’est une approche intégrée, à la fois de soi-même et du monde, immédiate, et spontanée. En ce sens l’observation de soi-même, de la vie qui nous habite, est l’observation d’une partie d’un tout, amenant à l’ouverture d’une connaissance plus large, s’étendant à notre monde.

Les deux approches peuvent être perçues comme orthogonales, impossibles à réunir. Cependant la physique moderne a subi et continue à subir une révolution profonde, mettant en brèche les certitudes que nous avions sur les possibilités de notre connaissance, nous-mêmes en tant que sujets et notre monde extérieur en tant qu’objet de notre connaissance. Cela s’est passé avec l’irruption de la physique quantique, de la relativité du temps, des notions d’espace et de dimensions de notre univers, en particulier. Ces domaines de la physique n’étaient pas formulés précisément par les maîtres historiques du zen, mais leur intuition profonde en ce qui concerne la virtualité du temps, la non séparation entre nous-mêmes et notre univers, est éclairée maintenant par les nouvelles approches de la physique développées lors des dizaines d’années passées.

L’objet de cet exposé est simplement de suggérer que les deux approches peuvent être complémentaires, connaissance immédiate et intégrée et connaissance fondée sur l’observation extérieure et la logique. En ce sens les réunir, tout en connaissant leurs limites propres, l’une due à la vérification, l’autre due à l’approche fragmentaire, est en soi intéressant.

Dans le zen l’intuition de la vacuité, de l’impermanence de toutes choses ainsi que de leur interdépendance, alimentée par l’observation de nos pensées fugitives, nous amène à concevoir plus facilement la non-existence de toute essence singulière des êtres et des choses. En place d’une réalité matérielle permanente, existentielle, le zen met en avant le fait que la réalité n’est constituée que de formes, matérielles ou vivantes. Tout est vacuité.
Il est alors plus aisé d’envisager un univers peuplé à 76% d’énergie invisible, de champs énergétiques, de particules virtuelles, duquel naissent et disparaissent les constituants de la matière. Selon Einstein et la physique quantique, la matière n’est qu’une forme particulière de l’énergie.

L’observation du boson de Higgs a permis d’établir que l’origine de la masse et de la diversification des masses provient du couplage des quarks avec l’énergie contenue dans le champ de Higgs. Celui-ci n’est pas observable en lui-même, mais les formes qu’il prend, particules, matière, sont réelles. Les phénomènes (les particules) naissent de la vacuité (champ de Higgs) et retournent à la vacuité. Leur essence première est donc la vacuité elle-même, inobservable, inconcevable et hors du temps.

Je vous renvoie à la phrase de S.S. le Dalaï-Lama : « On ne peut pas comprendre totalement le bouddhisme et sunyata (la vacuité) sans comprendre la physique quantique. »
« La matière n’existe pas. » , dit Albert Einstein.

LE DHARMA, SOURCE ET REALITE DE TOUTES CHOSES

« La vraie forme de Bouddha est le vide universel »

Des fois la question est posée : comment est-il possible que le un, appelé aussi le Tao ou le Dharma, soit devenu multiple à la naissance de notre Univers ? Il contenait dans son unité toutes les formes, le un contenait en puissance le multiple ; le multiple est apparu naturellement selon les conditions. Nous verrons la version contemporaine en physique des particules de cette apparition : l’apparition de la masse à partir des perturbations du champ de Higgs créées par les quarks, des éléments sans masse. Pour l’instant ils ne sont que des appellations, au sein du Modèle standard de cette physique microscopique.

Le Dharma, ou unité, vacuité, est ouvert à l’étude soit par des moyens scientifiques, soit par une pratique personnelle, c’est à dire qu’il peut être expérimenté dans notre propre vie. Il restera impossible à exprimer par des mots ou des images mais il peut être connu à l’intérieur de soi-même, et ressenti comme présence dynamique. Expérimenter par soi-même est une condition pour connaître toutes choses.

Une autre qualité du Dharma est de représenter le principe de la Loi, de l’ordre. Mais comment entrer dans cette dimension qui nous dépasse, comment la rencontrer dans notre vie ? Comment trouver notre liberté ? Il s’agit d’abandonner toute complication, toute projection, toute opinion. C’est comme un bol : il est impossible de verser un quelconque connaissance dans un bol plein, mais au contraire dans un bol vide tous les enseignements peuvent y trouver refuge.

Ces deux Voies, intérieure, méditative et intuitive, et extérieure, observation de notre univers et approche modélisée ou théorique de son fonctionnement, sont complémentaires. La quête méditative a besoin de la science pour vérifier ses découvertes, et la science ne peut se passer de l’intuition pour s’engager sur le chemin des découvertes. D’autre part une telle connaissance intégrée permet à chacun d’envisager son existence sous un jour non seulement matériel, égoïste et séparé des autres, mais sous un jour nouveau profondément spirituel, humain. Le salut de notre humanité réside dans le fait d’arriver à changer de paradigme, à changer d’esprit.

LE BOUDDHISME, UNE SCIENCE DE L’ESPRIT

Partons d’une citation d’Einstein :
« S’il existe une religion qui pourrait être en accord avec les impératifs de la science moderne, c’est le Bouddhisme. »

La science se base sur le fait que la réalité de notre Univers n’est pas encore connue mais peut être découverte. Le bouddhisme repose sur le principe que le Bouddha il y a deux mille cinq cents ans a redécouvert intuitivement à la fois la nature de la réalité et celle de l’esprit. Le bouddhisme s’interroge sur la réalité telle qu’elle nous apparaît et non sur la réalité en elle-même située au-delà de ce que nous pourrions percevoir. Et donc notre esprit se trouve à la base de tout ce que nous appelons la réalité. Notre vue de l’univers passe à travers notre esprit, c’est celui-ci qui conditionne nos connaissances, d’où l’intérêt de son étude fondée sur la méditation du corps et de l’esprit.

En quoi consiste-t-elle ? Dans le zen celle-ci consiste dans une assise immobile et silencieuse propice à réguler le corps et la respiration. Par la posture du corps en équilibre et en observant sa propre respiration tranquille, l’esprit se calme. Cette méditation consiste en trois piliers : la posture du corps, la respiration, et ne pas rechuter dans une activité récurrente de nos pensées. Ne pas entretenir les pensées permet de retrouver un esprit libre, se retrouver dans un état normal. Dans notre vie quotidienne notre esprit est constamment perturbé par tous les phénomènes. Il faut retrouver la partie la plus stable, la plus tranquille. Tout dans la posture de notre corps est en connexion directe, avec notre esprit.

La démarche du bouddhisme est aussi l’étude de la Loi, de l’ordre du cosmos, et de soi-même. C’est à la fois l’étude de la loi humaine et de l’ordre cosmique régissant toute choses, la connaissance de soi-même et des conditions de notre existence, de notre esprit tout autant que de l’environnement dans lequel nous vivons, société, planète, univers. Cette quête doit mener à l’ouverture au monde, à la compassion de tous.

Il s’agit de changer notre esprit et de nous ouvrir à l’universel. Utilisons alors la démarche scientifique comme support d’une connaissance élargie et non pour le profit ou l’exploitation, et la spiritualité ou la religion qui habite chacun d’entre nous pour réaliser une union favorable et nécessaire de tous les êtres.

VISION DU ZEN ET PHYSIQUE QUANTIQUE

La physique quantique a mis en évidence que la dualité entre les ondes et les particules, disons la matière, devait être dépassée. Parler de matière est certainement une notion compréhensible dans notre vie de tous les jours, mais dans le monde quantique matière et énergie participent du même phénomène, comme le sont les ondes lumineuses et les grains de lumière.

Prenons un premier exemple. La lumière n’existe pas au repos mais est la propagation d’une onde. Ce n’est donc pas de la matière, impossible de faire une table avec de la lumière. D’autre part, l’électron qui est une particule n’est pas une onde. Il se trouve que la lumière se comporte à la fois comme une onde, et comme une particule, c’est à dire comme un grain de lumière, le photon. Les électrons se comportent également comme des ondes et non comme des particules. Quelle est la réalité ? La lumière est-elle une onde ou une particule, et l’électron est-il une particule ou une onde ?

En physique quantique, la façon dont nous observons un phénomène détermine l’état dans lequel il est projeté dans notre monde macroscopique. Cette opération est appelée réduction de la fonction d’onde.

En quoi consiste alors la réalité fondamentale des choses si notre observation elle-même définit que nous l’observions soit comme matière soit comme onde, dépourvue de consistance matérielle ? Ce que nous appelons la réalité n’est que la connaissance que nous en avons de par notre observation et ne représente pas la réalité en elle-même. Ces deux réalités ne peuvent nullement être séparées. La nature réelle des choses nous échappe ; elle est formée par une mosaïque de multiples états cohabitant, onde, particule, indifférenciés, et dont « l’existence », impossible à connaître directement est exprimée uniquement par une modélisation mathématique de leurs probabilités – la fonction d’onde développée par le physicien Erwin Schrödinger.

Depuis très longtemps des maîtres Zen ont affirmé que la nature fondamentale de toutes choses, matière, phénomènes, est le vide, la vacuité, nommé sunyata en sanscrit. Cette perception a pris naissance chez eux dans l’observation des pensées qui apparaissent et disparaissent au cours de la méditation. En ce sens n’existent dans notre univers que des phénomènes et aucun noumène. La matière elle-même est un phénomène et n’a pas d’existence propre, son essence est vacuité. En physique des particules plus nous cherchons à comprendre les fondements de la matière, plus nous trouvons le vide. Le vide est habité de champs interactifs qui se matérialisent lors du passage d’un grain originel, ou d’un grain de lumière, ou d’une perturbation énergétique. Ces champs se manifestent de différentes façons dans notre monde macroscopique selon la méthode d’observation.

Un autre point de la physique quantique est très intéressant et les observations réalisées certifient le principe universel bouddhiste d’interdépendance. Par exemple dans le microcosme de la physique des particules, un système lié, c’est à dire en totale interdépendance, comme deux grains de lumière à l’intérieur d’un atome, le reste quelle que soit la distance qui sépare ces deux grains. Toute modification de l’un d’entre eux entraîne immédiatement, dans une synchronicité complète, un changement chez l’autre. Ce phénomène est appelé intrication quantique. Cette interdépendance, ce principe à l’échelle humaine devrait également nous empêcher de constamment nous considérer comme des êtres séparés, individuels.

Les deux approches ne sont donc pas entièrement séparées, scientifique et spirituelle, mais plutôt complémentaires en ce sens que l’intuition des anciens maîtres zen apparaît correcte mais elle a besoin de l’observation scientifique pour la vérifier. La démarche scientifique peut amener l’être humain à comprendre la nature profonde des choses et dévoiler ce qui reste inaccessible à l’observation. Aujourd’hui il faut que l’être humain progresse en sciences et en spiritualité, humblement sans vouloir dominer quoi que ce soit.

SUNYATA DANS LE BOUDDHISME ET VACUITE EN PHYSIQUE

Qu’est-ce que la vacuité, sunyata, l’essence de toutes choses ? Bouddha dit : « La vraie forme de Bouddha est le vide universel. »

Dans la philosophie zen, l’essence de toutes choses est sunyata, la vacuité. Elle est comparable à ce qu’il y avait ou non avant le Big-bang ; tout était à l’état potentiel. D’ailleurs avant notre naissance nous étions également là à l’état potentiel. Nous pouvons dire qu’à notre naissance, ou dès même notre conception, nous avons développé une forme humaine, comme une concentration existentielle et localisée de tout ce qui était présent. Cette vision s’oppose au fait de penser que nous sommes uniques en nous-mêmes, isolés des autres et du monde.

Il est impossible de comprendre totalement sunyata, la vacuité, car celle-ci n’est pas quelque chose que nous pourrions observer ou exprimer par des mots. Tout ce que nous pouvons faire est de la saisir intuitivement. En observant nos pensées pendant la méditation, nous les voyons apparaître, elles sont présentes un instant et nous les voyons disparaître. Quand nous ne pensons pas, nous sommes dans un état de non-pensée. C’est un cycle qui se répète, apparition, disparition, expérience directe de l’existence, et expérience directe de sunyata, la non-existence.

Tout cela a-t-il une influence sur notre façon de voir les choses ? Oui, absolument. Dans le bouddhisme l’enseignement sur la vacuité a toujours été lié à des pratiques destinées à nous libérer de nos attachements, source de souffrance. L’une des formes les plus communes d’attachement est de vouloir s’approprier des objets en pensant qu’ils sont réels. Or dans sunyata, nous ne possédons rien, dans un monde impermanent où tout se modifie d’instant en instant. Comprendre que tout n’est que forme de sunyata est la grande sagesse. Il faut trouver le juste milieu, surfer entre l’existence et la non-existence, jouir de la vie sans s’y attacher, surfer entre l’absolu et le relatif, entre les phénomènes de chaque jour et la vacuité de toutes choses. C’est un des secrets de la sagesse du zen.

Que pouvons-nous dire de la vacuité en physique ? Le concept de vacuité peut-il être rapproché du concept de sunyata dans le bouddhisme ?
Au cours de milliards d’années notre monde en se refroidissant est devenu un monde de matière. Le problème est que la quantité de matière observable ne représente que 4 % de notre univers, le reste nous est inconnu. Encore aujourd’hui nous ignorons la totalité de la composition de notre univers, la plus grande partie restant immatérielle sous la forme d’énergie. Elle peut être appelée vacuité. Dans les 96% restant, environ 20% sont appelés la « matière noire », noire voulant dire inobservée, car elle n’interagit pas avec la matière normale. Pourtant cette matière noire joue un rôle essentiel dans le développement de notre univers. C’est en s’agglomérant autour de noyaux de matière noire que les galaxies visibles se sont formées et non le contraire. Sans son effet gravitationnel les galaxies auraient depuis longtemps disparu par manque d’attraction gravitationnelle.

En ce qui concerne sunyata, ce sont les 76% restants qui nous intéressent. Ceux-ci sont appelés « énergie noire », un phénomène totalement inconnu. Celle-ci semble être responsable de l’accélération de l’expansion de notre univers. Non seulement l’univers est en expansion mais en plus cette expansion s’accélère. Il semblerait que plus il y a de vacuité dans l’univers, plus son étendue s’accélère.

L’APPARITION DE LA MASSE

« La nature de tout phénomène, de toute apparence, est semblable au reflet de la lune sur l’eau », dit Bouddha.

Notre compréhension actuelle de la physique des particules est basée sur un modèle, appelé le Modèle Standard, capable non seulement de reproduire et de comprendre les résultats expérimentaux, mais également de faire des prévisions. Il ne s’agit néanmoins que d’un modèle, une grille de lecture qui nous permet de relier entre elles les diverses entités qui donneront naissance à la matière et aux forces responsables de leurs interactions mutuelles. Correspond-il à l’unique vérité ? Nul ne le sait pour l’instant.

Les constituants du modèle standard

Les constituants du modèle standard ont tous intrinsèquement une masse nulle ainsi le modèle doit-il être capable d’expliquer l’apparition de la masse d’une part, et les différences entre les masses observées des particules d’autre part. Lorsqu’on appelle ces éléments des quarks, on pense immédiatement à des objets ultra microscopiques et matériels. Or ceux-ci ne le sont pas. C’est la raison pour laquelle ces familles sont appelées des saveurs. Ce terme fait allusion à une senteur, un goût, détaché de sa source matérielle. Nous n’avons aucune idée de ce qu’elles sont vraiment, ni d’où elles proviennent.
Le problème surgit : comment ces saveurs acquièrent-elles une masse ? Pourquoi les particules élémentaires ont-elles des masses différentes ? Comment un univers fait uniquement d’énergie et de saveurs a-t-il pu devenir matière ? Si nous acceptons la présence de ces saveurs, et d’une forme d’énergie emplissant la vacuité, alors nous savons comment les masses se sont formées : par l’action du mécanisme et du boson de Higgs.

Les forces

Les forces qui régissent les interactions entre les éléments de notre univers peuvent être visualisées de deux façons différentes.
En physique toute interaction peut être visualisée soit comme la force d’un champ ondulatoire, soit comme l’échange d’une particule. Celle-ci n’est pas une particule matérielle mais une particule virtuelle qui ne peut être observée que dans des conditions énergétiques particulières et durant un laps de temps extrêmement court. Lorsque l’énergie produite dans une collision entre des noyaux de matière dans un accélérateur de particules comme celui du CERN, est capable de concentrer localement ce champ de force en une quantité suffisante d’énergie correspondant à la « taille » de la particule échangée, celle-ci peut alors être réellement observée pendant un court instant.

Pour que le Modèle Standard soit consistent, il fallait encore découvrir un élément manquant: le champ de Higgs et sa particule associée, le boson de Higgs. Celui-ci n’avait jamais été observé bien qu’il ait été prédit théoriquement depuis de nombreuses années. Le champ de Higgs serait l’équivalent, dans le cas du tennis par exemple, de l’interaction liant les deux joueurs, et le boson de Higgs serait alors l’équivalent de la balle échangée. Alors qu’est-ce que le champ de Higgs et le boson de Higgs ?

Le boson de Higgs

Visualisez l’espace, ou la vacuité, entièrement rempli d’un champ d’énergie appelé le champ de Higgs. On peut visualiser naïvement le champ de Higgs soit comme des ondes d’énergie remplissant la vacuité de notre univers, ce serait une représentation ondulatoire du champ. On peut également visualiser le champ de Higgs comme l’échange de myriades de bosons de Higgs virtuels. Ceux-ci n’ont pas acquis suffisamment d’énergie localisée pour apparaître sous forme d’une masse définie. Lorsqu’une forte perturbation agit sur eux comme un aimant, ils se collent les uns aux autres et deviennent observables sous la forme d’un boson possédant une masse réelle : LE boson de Higgs.

A l’époque du Big-bang, ou lors d’une interaction frontale entre deux protons dans un accélérateur de particule comme le LHC du CERN, des quarks sont produits. Dans le Modèle Standard ils ont une masse nulle et n’ont aucune existence matérielle, et pourtant ils possèdent des propriétés intrinsèques qui leur permettent de se coupler de façon plus ou moins forte au champ de Higgs et l’énergie ainsi accumulée localement donnera une masse. Certaines saveurs vont attirer beaucoup de bosons de Higgs virtuels et donneront lieu à des particules de grandes masses, certaines n’en attirent que très peu et donnent des particules de faible masse. Ce processus est similaire à des aimants dont la force magnétique est différente, forte ou faible.

Comment savoir que tout cela est dû au champ de Higgs ? Il s’agit de l’observer lui-même. C’est à dire de pouvoir produire localement une accumulation d’énergie suffisante du champ de Higgs pour qu’il puisse être observé. Cette boule d’énergie est appelée LE boson de Higgs. Il est détectable sous forme d’une particule instable qui va à nouveau se désintégrer. Sa masse est reliée à la force liant les bosons de Higgs virtuels entre eux, un peu comme la taille d’une goutte d’eau est liée à la tension superficielle du liquide. La masse du boson de Higgs prend une valeur particulière, importante si bien qu’il a fallu l’accélérateur de particules le plus puissant au monde pour le produire.

Avec l’observation du boson de Higgs, le modèle standard de la physique des particules est complet. Mais alors ? Si notre compréhension modélisée de la nature est totalement cohérente et ce modèle si bien adapté à toutes les observations faites, il devient de plus en plus douteux de penser qu’il existerait quoi que ce soit d’autre. Rien n’existe de par lui-même, tout est interaction, interdépendance et vacuité.

ELEMENTS DE COSMOLOGIE BOUDDHISTE ET OBSERVATIONS

Il ne s’agit pas d’établir une connexion directe et claire entre la conception bouddhiste de l’univers et la cosmologie moderne, car chacune d’elles adresse une dimension différente. La première, bien qu’ayant formalisé certaines idées sur l’univers, leur apparition et disparition, reste toujours une attitude et une philosophie de la vie, alors que la deuxième est basée sur des évidences physiques et l’expérimentation. Pourtant il existe quand même entre les deux certains parallèles concernant l’espace et la vacuité de notre univers.

Le bouddhisme a toujours parlé d’une multitude innombrable d’univers. Rien ne s’oppose à la présence d’univers multiples, étrangers l’un à l’autre, coexistant ou se succédant en un cycle infini. Il s’agit d’une cosmologie multidimensionnelle, de nature cyclique. Notre univers ne représente qu’un seul point dans un univers infiniment plus large. Comme d’autres univers, il est apparu et finira par disparaître, dans un temps précisé en des termes volontairement très vagues. Le bouddhisme définit une échelle temporelle, aussi floue puisse-t-elle être : c’est la notion de kalpa.

C’est le temps qu’il faudrait à un moine pour balayer entièrement une montagne aussi grande que le Mont Sumeru (le mont le plus haut de l’univers mystique du bouddhisme) en effleurant sa surface d’une écharpe de soie légère une fois tous les cent ans. Ce n’et pas une mesure du temps. Le bouddhisme considère quatre périodes de changements, chacune d’entre elles correspondant à un kalpa.

 Le premier kalpa est celui de l’apparition d’un univers. Il s’agit d’une longue période non réellement définie, comme si le Big-bang se déroulait au cours d’un temps indéfini.
 Le deuxième kalpa, celui dans lequel nous vivons actuellement est la durée de son existence.
 Le troisième kalpa est le temps de la disparition de l’univers. L’univers se dissout.
 Le quatrième kalpa est le temps de l’annihilation, tout retourne à la vacuité et y restera pendant un kalpa.
Un tel cycle de quatre kalpas est le cycle d’apparition, d’existence, de disparition et de retour à la vacuité des univers successifs.

La question de l’instant de départ de notre Univers ne peut être considérée car sa naissance fut également la naissance du temps et de l’espace. Quand et où est né notre univers n’a pas de sens.

Le Big-bang est une singularité mathématique provenant du fait que si nous considérons l’évolution de l’univers et que nous retournons en arrière nous parvenons à un temps zéro. Ceci à condition que le temps se soit écoulé de la même manière qu’aujourd’hui dans les conditions très spécifiques des abords immédiats du Big-bang. Ce temps zéro ne peut être approché par des observations directes. Il s’agit donc d’une extrapolation non physique car une telle singularité n’existe pas dans la nature.

Nous ne connaissons que les 4% de notre univers, soit sa masse visible. Les 96% restants nous restent pratiquement inconnus : il s’agit des 20% de la « matière noire » et des 76% constitué par ce qui est appelé « l’énergie noire ». Le problème avec la matière noire est qu’elle n’interagit pas avec la matière visible, il a donc été impossible de l’observer jusqu’à maintenant.

Tout le reste de notre univers, soit son immense majorité, est formé d’énergie noire. Celle-ci constitue une véritable énigme sur le plan scientifique. Elle est caractérisée par une pression négative. L’énergie noire est en quantité supérieure à ce qu’il serait nécessaire pour contrebalancer la force gravitationnelle attractive, ainsi l’expansion de l’univers s’accélère.

Il semble que plus il y a de vide dans notre univers, plus l’expansion de celui-ci augmente précipitant son futur vers une dilution totale. Néanmoins nous ne savons pas si cette accélération va continuer ou si les conditions vont changer. L’énergie noire apparaît comme une vacuité dynamique. En ceci elle est proche du concept de sunyata. Tout notre univers ne serait qu’un phénomène, une forme particulière de sunyata, la vacuité universelle.
Si nous acceptons de considérer un parallèle entre la naissance de notre univers lors du Big-bang et son expansion accélérée, avec les concepts des kalpas d’apparition, d’existence et de dissolution des univers, nous pouvons nous rendre compte que les concepts bouddhistes nés il y a plus de deux mille ans, ne sont pas si éloignés des observations actuelles.

CONCLUSION

Lorsque le Bouddha parle de la vacuité de toutes choses, c’est dans le but d’exprimer l’inutilité de s’attacher à quoi que ce soit. Il affirme que la source de toute souffrance est l’attachement, l’attachement aux objets, aux êtres, à la vie, à soi-même, à tout ce que l’on croit pouvoir posséder. Se détacher de sa croyance en son existence séparée du monde, uniquement individuelle est la libération.

Par la posture en équilibre, le corps et l’esprit sont libres. Tout cela demande une pratique de toute la vie. La satisfaction réelle d’être vivant peut être ressentie sans s’attacher à son existence propre.

Il faut constamment réaliser la profondeur de la vie humaine. Acceptez le fait que quoi que vous fassiez, à chaque instant vous avez la chance de réaliser la vérité. A chaque instant nous pouvons toucher le silence, l’espace, l’air, rien n’est séparé de nous-même, et tout existe.
Savoir, au sein de cette pratique spirituelle de toute la vie que notre univers entier est essentiellement vacuité nous aide à nous convaincre que notre vie elle-même est éphémère et fragile. Nous pouvons alors accepter sans peur notre propre impermanence, sachant qu’il en va de même pour tout dans l’univers. En développant le sentiment que nous provenons d’une immensité dont l’origine n’est spatialement nulle part ou partout nous empêche de nous croire spéciaux, nous aide à ne pas nous attacher à notre existence propre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.